[interview] .ressac. (Modern Fusion)

Le quatuor nantais .ressac. trace une ligne bien organique et mouvante. Entre tensions post-rock, liberté du jazz et recherche sonore tangible, le groupe construit une musique qui refuse les cadres trop étroits. Une musique de contrastes, de ruptures et de respirations, pensée comme une expérience physique autant qu’émotionnelle. À l’occasion de la sortie de leur premier EP, une étape décisive pour le groupe, nous avons rencontré Nicolas Ortie, Charles Demay, Ewen Cousin et Simon Jamain pour revenir sur la naissance de .ressac., leur manière de composer sans frontières, leur rapport au live et cette volonté de surprendre.

 

Pouvez-vous revenir sur les origines de .ressac. ?
On s’est tous rencontrés à Nantes entre 2022 et 2023. Nico (basse) et Simon (guitare) ont joué ensemble dans un groupe de funk pendant 2 ans et ils ont aussi animé plusieurs jam avec Charles (batterie). Simon et Nico connaissaient Ewen (claviers-trompette) qu’ils ont présenté à Charles. Le courant est passé tout de suite. .ressac. est né de la volonté de créer un projet empreint de toutes nos influences, sans se limiter dans la composition.

.ressac., c’est un nom qu’on a trouvé lors de notre première résidence en mars 2024. On avait beaucoup d’idées, mais le peu de propositions qui sont arrivées jusqu’à la short list ne convenaient pas à tout le monde. Aucune idée forte ne se dégageait. On a fait cette première résidence en bord de mer, et c’est à partir de ça que l’idée a germé. Immédiatement, .ressac. s’est imposé comme une évidence. C’est un mot très évocateur pour nous. Le ressac implique beaucoup d’éléments qu’on essaie d’intégrer à notre musique: le mouvement, la rupture, l’intensité, la mélancolie et surtout la répétition. Le ressac, c’est ce mouvement brut et lancinant qui emporte tout sur son passage.

 

Votre premier EP marque forcément un tournant : qu’est-ce qui a réellement changé pour .ressac. entre vos débuts et cette sortie ?
Le groupe a 2 ans et demi aujourd’hui. On a passé beaucoup de temps à composer et à chercher ce qui fait l’essence de .ressac.. De fait, on avait jusqu’à aujourd’hui assez peu de matériel à présenter pour trouver des dates. L’objectif, c’était donc de faire un EP pour sortir de notre cocon et faire exister le projet. On l’a réalisé grâce à une campagne Ulule qui a permis de fidéliser notre public et de créer un vrai engouement autour de la sortie. Depuis, on sent que les regards ont changé. Sortir cet EP nous amène au stade supérieur. On a une dizaine de dates  cette année (contre 2 ou 3 par an en 2024/2025). Le projet mûrit et il nous arrive de belles choses. On se sent reconnus. C’est l’effet boule de neige.

C’est drôle, on s’en est parlé récemment et on a fait le compte de tout ce que cet EP nous a permis de décrocher en 2026 : une signature sur le label TC-Prog-Records, une belle live-session sur SUN (super radio locale), une dizaine de dates et la cerise sur le gâteau : une résidence de trois jours au Ferrailleur avec un concert de sortie prévu le 23 juin. La date n’est pas encore annoncée, mais pour nous c’est un véritable aboutissement. Sans l’EP et toutes ces actualités, nous n’aurions jamais pu espérer jouer sur une si belle scène nantaise. Dans notre esthétique, c’est une vraie consécration, surtout en musique instrumentale.

En vous écoutant, on pense à la fusion entre post-rock et jazz, mais chez vous ça sonne autrement : qu’est-ce que vous faites concrètement pour éviter l’effet “de genres” ? 
Éviter l’effet de genre n’est pas une volonté en soi. On a tous des parcours musicaux très variés. Certains viennent du jazz, d’autres du rock ou du groove. Ce sont des univers différents mais loin d’être incompatibles. Ce qui est certain, c’est qu’il y a une vraie volonté de mettre en avant la personnalité musicale de chacun, sans pour autant gommer celle des autres. On essaie de suivre la direction la plus claire possible pour définir l’essence du groupe, mais on ne se met aucune limite dans la composition. On expérimente en permanence et on conserve les morceaux qu’on prend plaisir à jouer. On espère juste qu’une identité s’en dégage.

 

Votre musique repose sur la tension et la rupture : est-ce que vous cherchez à déstabiliser l’auditeur, ou au contraire à l’embarquer ailleurs ? 
Un peu des deux. Mais plutôt que déstabiliser, on préfère surprendre. La surprise est souvent positive.

Aujourd’hui, la musique [commerciale] est très formatée, tant dans la production que dans l’écriture. Les gens perdent l’habitude de se laisser surprendre. Tout va très (trop) vite et répond à un algorithme. Alors oui, on essaie de bousculer un peu en proposant quelque chose d’un peu hors cadre, mais nous sommes loin d’être les seuls. Notre manière à nous de le faire, c’est via la rupture. On essaie malgré tout de faire en sorte que la musique ne soit pas trop alambiquée. Ça passe par des thèmes simples et parfois des structures pop, ou en tout cas une idée forte à laquelle le public peut s’accrocher. Ce qui est sûr oui, c’est qu’on essaie de proposer un voyage aux auditeur·ices. Les plus beaux moments, ce sont ceux où les personnes qui ne nous connaissent pas se déplacent ou tombent sur nous par hasard et viennent nous voir à la fin du concert pour nous dire : “je n’ai pas du tout l’habitude d’écouter ce genre de musique, mais ça m’a embarqué.”



L’absence de chant est frappante aujourd’hui : est-ce un choix esthétique, ou une manière de laisser plus de place à l’interprétation ? 
Encore une fois, un peu des deux. Nous écoutons tous les quatre beaucoup de musique instrumentale, c’était donc une condition sine qua non dès la naissance du projet. C’est aussi un peu un défi qu’on s’est lancé. Comment captiver le public avec de la musique instrumentale ? On a la chance d’avoir dans ce projet de très bons musiciens qui permettent à la musique d’évoluer en permanence, et donc de laisser plus de place à l’interprétation. Nous pensons qu’on peut tout autant captiver un auditoire avec de la musique instrumentale qu’avec du chant, même si on a conscience que c’est un exercice difficile. Comme on le disait juste avant, on essaie de garder des thèmes simples et “chantables” ou au moins une idée forte à laquelle s’accrocher dans chaque morceau. C’est une vraie volonté d’écriture.

 

Vous évoquez un travail du son “tridimensionnel” sur l’EP : comment ça se traduit techniquement en studio ? 
On ne sait pas trop comment répondre à cette question, d’autant que nous n’avons pas enregistré l’EP “en studio” à proprement parler. On s’est posé dans un studio de répétition avec Étienne notre ingé son, une Apollo et c’était ça. En revanche, la recherche du son et des textures est au centre du processus créatif depuis le début du projet. C’est une chose à laquelle nous tenons énormément et sur laquelle nous passons du temps. Construire le son de .ressac., lui donner de l’épaisseur jusqu’à le rendre presque palpable. Ce premier EP permet de nous en approcher, mais il reste encore beaucoup de travail avant d’arriver à un son qui nous satisfait et nous ressemble à 100%. C’est une quête perpétuelle.

 

Dans un paysage musical souvent formaté, votre approche reste très libre : est-ce un risque que vous revendiquez ? 
Revendiquer c’est un peu fort, mais c’est un risque dont nous sommes conscients et que nous sommes fiers de prendre. .ressac. est notre terrain d’expérimentation. Chaque proposition est reçue avec bienveillance. On se dit rarement non les uns les autres et on essaye toujours une idée avant de la conserver ou la rejeter. On revoit aussi régulièrement les arrangements des morceaux. La confiance est au centre du projet, on essaie de ne brider personne. En cela, notre approche reste libre et nous permet, on espère, de proposer une musique la plus riche possible.

C’est aussi une réponse à une manière de créer la musique qui a beaucoup évolué avec les réseaux sociaux. On réalise aujourd’hui que la façon de composer et de se positionner est souvent très impactée par de nouveaux formats imposés. Être 100% libre c’est très difficile, notre émancipation passe donc par la composition. Notre objectif, c’est d’amener ce projet le plus loin possible sans se compromettre artistiquement. A quoi bon faire de la musique si on ne peut pas être libre ?

 

Le nom .ressac. suggère un mouvement permanent : est-ce que vos morceaux sont figés, ou évoluent-ils constamment, notamment en live ?
Comme on le disait juste avant, les arrangements des morceaux sont régulièrement sujets au changement. En live, les morceaux sont écrits mais nous laissons aussi de longs moments d’improvisation ou de solo dont la durée varie. Comme sur l’EP, nous démarrons toujours nos concerts par une introduction entièrement improvisée. C’est une chose à laquelle nous tenons énormément. On compare souvent ça entre nous à l’accordage d’un orchestre. C’est un moment suspendu durant lequel on évacue le stress, on s’écoute et on se retrouve tous les quatre, sans filet. C’est aussi le moment où on connecte avec le public pour l’inviter dans notre univers. C’est une manière douce d’entrer dans le concert, pour eux comme pour nous.

 

Si vous deviez définir votre musique en une sensation plutôt qu’en un style, ce serait laquelle ?
On pense qu’il y a dans .ressac. comme une sensation d’avant ou après l’orage. Quelque chose de palpable dans l’air, une sorte de jeu de clair-obscur permanent. La musique est parfois sombre, mais toujours rattrapée par des percées lumineuses. C’est ce contraste qu’on essaie de mettre en avant.

 

Photo de couv Charleycreation