Plonger dans « Starsky Hutch » près de 50 ans après sa création, c’est redécouvrir une série policière estampillée « familiale » qui n’en fut jamais une. Dois-je énumérer le nombre d’épisodes rejoués dans la cour de récré où mes copains et moi-même reprenions à tue-tête le générique français ? Dois-je mentionner les minutes fébriles à attendre le nouvel épisode chaque week-end ?
Enfin, dois-je avouer que depuis cet iconique duo, on n’a jamais fait mieux en matière de fringues et de coolitude absolue ? Que celle ou celui qui hurle, du fond de la classe, » Deux flics à Miami ! » quitte les lieux. Ici, nous ne sommes ni chez Armani ni chez Ferrari. Signe extérieur de richesse ? Juste une Ford Gran Torino tape-à-l’œil pilotée par nos deux zigues inséparables. Et pour le reste ? Noir, c’est noir. Des rues crades, des alertes à la bombes, des bars miteux, des prostituées au grand cœur, des pickpockets péraves et des interpellations musclées. Il faut revoir cette franchise avec un regard neuf. En 2026, « Starsky et Hutch » s’avère beaucoup plus sombre que la carrosserie de leur véhicule. L’Amérique vue comme un dépotoir ? Une poubelle de table sous le bureau désaffecté de Nixon ? La Cité des Anges dans la fange ? Dans cette Cité transfigurée qui masque son nom, la Guerre du Vietnam n’est pas ancrée dans un lointain passé mais prégnante. En atteste la gabardine militaire arborée de nombreuses fois par David Starsky, policier azimuté issu de la « middle-class ». Impétueux, porté sur l’humour et les jolies filles, « Dave » est l’élément léger du binôme. Son comparse, Kenneth Hutchinson, pourrait se substituer au « grand frère » placide et réfléchi.
Dans cet enfer quotidien, la combinaison de leurs forces et de leurs très fortes personnalités (extraordinaires Paul Michael Glaser et David Soul) fit de cette série télévisée un succès instantané. Audience au top pour potes qui dépotent, « Starsky et Hutch » doit-aussi- énormément à son doublage français. Francis Lax et Jacques Balutin, immenses comédiens de « Boulevard », s’en donnèrent à cœur joie dans cette déconnade permanente et des échanges dignes d’un set à Rolland Garros. A n’en pas douter, conscients du caractère violent de ces enquêtes urbaines, leurs joutes verbales furent menées vers un terrain humoristique…plus propice au divertissement. Boutades, bons mots, francisation de « jokes made in USA« , tout fut permis afin de désamorcer cette grenade en terrain domestique (notre salon).
Vous pensez que nos deux acteurs de doublage forcèrent le trait un peu trop gratuitement ?
Je le répète : Noir, c’est Noir.
Pour preuve la première apparition d' »Huggy les bons tuyaux« …dans un cinéma pornographique !
Question plans, un champ mais, heureusement…pas de contrechamp ! Juste les commentaires décalés de la plus connue des balances face à l’écran. Idem pour les mouvements et placements de caméra. Sur le capot de la Gran Torino ou dans les travellings accompagnant la course de nos héros, tout sonne « live » et tout y est sec, nerveux et tendu. Visiblement, Don Siegel (réalisateur béni de l’incroyable « Inspecteur Harry ») a fait des petits en matière de « véracité ». Son tournage caméra à l’épaule, en équipe réduite avec une poignée de techniciens – et Clint dans les coins les moins « glamour » de la City- a marqué toute une génération de cinéphiles et de cinéastes en devenir. Le scénariste William Blinn a très bien intégré tous ces éléments en les sublimant pour le petit écran. D’où ce caractère « reportage » qui transperce la série de part en part. Oui. A 80%, les séquences de « Starsky… » se situent dans la rue. Dans la vie. Et, comme dans la vie, le supérieur hiérarchique de nos lascars est un « homme de couleur« . « Starsky et Hutch« , feuilleton progressiste ? Pour rappel, nous sommes en 1975 et Hollywood se fait un max’ de pognon avec la Blaxploitation. Mais le mélange interracial ? Impair. Impasse. Depuis l’exception « Devine qui vient diner » de Stanley Kramer, en 1967, le cinéma made in USA joue les timorés. Sujet épineux ou racisme dans les coulisses (combien d’actrices et d’acteurs noir(e)s sont en activité à cette époque ?), l’industrie juteuse de Californie ne s’aventure pas dans cet aspect social (et crucial) de la société d’alors. Seul le genre « comédie » semble être un terreau idéal pour dénoncer les inégalités (voir la série de 1971 : « Coup Double » de Don Adams). Un état des lieux glaçant qui se répercutera sur d’innombrables blockbusters…dont « Star Wars » ou « Jaws » ! Saluons, donc, le producteur Aaron Spelling pour son coup de pied dans la fourmilière ! Et saluons l’interprétation savoureuse de Bernie Hamilton en boss furibard et « bonne pâte ». Autre bonus de taille, la musique de Lalo Schifrin et Tom Scott. Sombre, mystérieuse et funky…à la verticale du générique français ultra populaire dans les cours de récré (bis repetita). Oui, il faut se remater l’intégrale du grand blond et du petit brun. Bien avant le duo explosif de l' »Arme Fatale » en 1987, notre tandem pratiquait déjà la castagne et l’humour à froid. Se frottait aux pires salopards de la planète. Et terminait invariablement leur mission dans un sourire.
A s’y pencher de plus près, je vois dans ce Los Angeles « décadent » l’incarnation d’un organisme vivant et mortifère. La caisse de nos anti-héros ? Un globule rouge transportant son lot d’oxygène pour une population à l’agonie. David Starsky et Ken Hutchinson ? Un mélange d’amphétamines et de vitamine C. Révisez vos classiques ! Voici le remède idéal contre la morosité. En intraveineuse, en gélules ou en cataplasme. A haute dose et sans posologie précise.
« Starsky et Hutch » est le médicament qu’il vous faut pour flinguer-en rouge et noir- vos dimanches.
Car des séries comme cela ? Il n’y en a pas des masses.
John Book.
PS : si je vous dis que j’ai croisé David Soul à la fin des années 90 sur la Place de l’Opéra de Paris et que je fus trop impressionné pour lui adresser la parole…



