Vingt-cinq ans après Is This It, The Strokes n’ont plus rien à prouver. Et c’est peut-être précisément pour cela que Reality Awaits est aussi réjouissant : plutôt que de rejouer éternellement la carte du rock new-yorkais qui les a consacrés, Julian Casablancas et sa bande choisissent de brouiller les pistes.
Six ans après The New Abnormal, les Strokes reviennent avec un septième album qui refuse la nostalgie. Guitares nerveuses, grooves obliques, textures électroniques, voix triturée à l’Auto-Tune : Reality Awaits regarde davantage du côté de The Voidz que vers les trottoirs de Manhattan de 2001. Un disque parfois déroutant, souvent jubilatoire, surtout animé par une formidable envie de jouer avec les codes.
Dès « Psycho Shit », le groupe installe une atmosphère étrange, sinueuse, presque psychédélique. Une entrée en matière qui demande quelques minutes avant de révéler ses contours, mais qui donne immédiatement le ton : ici, The Strokes ont décidé de prendre des chemins de traverse. Et lorsque « Dine N Dash » surgit avec son groove sombre, quelque part entre électro-pop anglaise et rock nocturne, la machine retrouve cette efficacité mélodique qui demeure leur arme absolue.
Car derrière les expérimentations, les Strokes savent toujours écrire des chansons. « Going To Babble On » en est l’éclatant rappel : un morceau sensuel, solaire, immédiatement accrocheur, qui retrouve la voix plus brute de Casablancas et possède ce petit supplément d’insolence capable de transformer une écoute en refrain collectif.
Puis vient « The Fruits Of Conquest », formidable collision entre rock 80’s, Rolling Stones et délires contemporains. Les guitares de Nick Valensi et Albert Hammond Jr. se répondent, Casablancas éructe, le refrain s’accroche au cerveau. I’m a leech. Et soudain, cette étrangeté devient une évidence.
« Going Shopping » poursuit sur cette lancée avec ses guitares en duel, son humour et cette autodérision délicieuse qui permet au groupe de regarder son propre statut avec un sourire en coin. « Je suis un vieil homme maintenant » : difficile de ne pas y voir un clin d’œil à ces vingt-cinq années passées depuis Is This It. Pourtant, l’énergie est intacte.
Et puis « Lonely In The Future » vient mettre le feu aux poudres. Départ hard rock, virage funk, groove incandescent, références pop qui s’entrechoquent : The Strokes font ici exactement ce qu’ils savent faire lorsqu’ils sont les meilleurs — prendre plusieurs directions à la fois et parvenir, contre toute logique, à faire tenir le tout dans une chanson terriblement addictive.
Tout n’est évidemment pas parfaitement homogène. Quelques détours plus contemplatifs peuvent sembler moins immédiats, et « Tyrants Of The Mellow Moon », avec ses réminiscences de Radiohead période In Rainbows, préfère l’atmosphère à l’efficacité. Mais faut-il vraiment demander à The Strokes de rester sages après vingt-cinq ans de carrière ?
Reality Awaits vaut justement pour ses aspérités, ses ruptures, ses bizarreries et ses fulgurances. C’est un disque qui accepte de se perdre pour mieux retrouver le chemin du riff, du groove ou du refrain. Un album moins tourné vers le passé que vers ce que The Strokes peuvent encore inventer.
Les Strokes ne cherchent plus à refaire Is This It. Et tant mieux.
Ils ont déjà écrit leur classique. Il leur reste maintenant à s’amuser avec la légende.
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