Yard Act n’a jamais vraiment donné dans la musique de salon. Avec « You’re Gonna Need A Little Music », le quatuor de Leeds franchit pourtant un nouveau cran dans l’art du désordre organisé. Plus sombre, plus rêche, plus frontal, ce troisième album semble avoir été conçu comme une matière à éprouver plutôt qu’un simple disque à écouter. Les guitares griffent, les batteries cognent, les basses serpentent et James Smith débite ses histoires avec cette urgence presque désarticulée qui constitue désormais sa signature. Chez Yard Act, même la mélodie semble parfois courir pour échapper au chaos.
Quatre ans seulement après l’irruption fracassante de « The Overload », nommé au Mercury Prize, le groupe affiche déjà une trajectoire impressionnante. « Where’s My Utopia? » avait déplacé les lignes vers une indie-disco plus lumineuse, plus dansante, capable de transformer leurs concerts en véritables machines à sueur. Ici, l’ambiance change. L’utopie s’est fissurée. Reste le mouvement, mais il devient plus nerveux, plus inquiet, presque électrique.
Justin Meldal-Johnsen, aux commandes de la production, accompagne parfaitement cette nouvelle tension. Le son ne cherche plus nécessairement la séduction immédiate : il préfère l’impact. Une batterie qui fracasse, une guitare qui dérape, une voix qui s’emporte. « Empty Pledges » ouvre les hostilités avec une montée en puissance jubilatoire, Smith confessant n’avoir « absolument rien de nouveau à dire » avant de convoquer David Gedge, autre enfant terrible de la scène de Leeds. Une manière très Yard Act de transformer le doute artistique en matériau inflammable.
Et pourtant, le groupe n’abandonne jamais complètement la pop. C’est même l’un des paradoxes les plus réjouissants de cet album : plus Yard Act durcit le ton, plus ses refrains s’incrustent dans le crâne.
« Tall Tales » retrouve ainsi le terrain post-punk que le groupe connaît par cœur, avec un James Smith lancé à pleine vitesse, tandis que « Cheraphobe Rock », propulsé par son « 3-2-1 Go! », ressemble déjà à une grenade dégoupillée destinée aux salles de concert. On imagine sans peine les corps se télescoper sur ce morceau, la fosse transformée en centrifugeuse.
Puis survient New Beginnings, terriblement accrocheur, presque insolent de facilité. Le refrain s’installe, les rythmes entraînent et Yard Act rappelle qu’il sait toujours écrire des chansons qui donnent envie de bouger avant même qu’on ait compris pourquoi. Le morceau-titre pousse encore plus loin cette dimension dansante. Quelques effluves de Pulp, une démarche lascive, et Smith s’offre même un petit numéro à la Jarvis Cocker. Le clin d’œil amuse autant qu’il révèle une filiation évidente : celle d’une pop anglaise capable de faire danser sur des textes qui, eux, regardent le monde avec un sourire en coin.
Mais You’re Gonna Need A Little Music ne se contente jamais de recycler ses propres recettes. Son principal plaisir réside précisément dans cette imprévisibilité. Où va-t-on après ça ? Difficile de le savoir.
Fiction surgit alors comme une anomalie fascinante : art-rock atmosphérique, chœurs évoquant Sound Of Silver de LCD Soundsystem, pulsation qui lorgne du côté des Talking Heads. Un morceau étrange, presque flottant, qui donne au disque une profondeur supplémentaire. Plus loin, Thrill Of The Chase remet les compteurs dans le rouge : guitares acérées, scratches, débit mitraillette de Smith… Deux minutes trente de tension pure, comme si quelqu’un avait enfermé un groupe de post-punk dans une machine à accélérer.
Et puis il y a Janey Said. Au milieu de cette agitation permanente, la chanson apparaît comme une chambre soudainement plongée dans la pénombre. Ballade fragile, conversation avec un ex, plongée dans le doute et l’insécurité : Smith abandonne momentanément son costume de commentateur ironique pour laisser apparaître quelque chose de plus vulnérable. Même lorsqu’il suggère qu’une telle situation pourrait « faire une bonne chanson », le procédé méta ne brise jamais l’émotion. Au contraire, il la renforce.
C’est peut-être là que réside la véritable réussite de ce disque. Yard Act grandit sans se renier. Le groupe conserve son goût pour les refrains immédiats, les rythmiques dansantes et les textes obliques, mais il les plonge dans une matière sonore plus noire, plus accidentée. Là où The Overload posait les fondations et où Where’s My Utopia? ouvrait grand les fenêtres, You’re Gonna Need A Little Music semble préférer les laisser entrouvertes, juste assez pour laisser entrer le bruit du monde.
Le piano dissonant de Over The Barrel, ultime morceau, laisse d’ailleurs l’auditeur dans un drôle d’état : quelque part entre la fête qui s’achève et le lendemain matin qui approche. Une fin presque bancale, volontairement inconfortable, comme si Yard Act refusait le traditionnel feu d’artifice final.
Yard Act ne cherche plus à prouver qu’il peut écrire un bon disque. Il cherche plutôt jusqu’où il peut tordre son univers. Le résultat est brut, abrasif, parfois déroutant, souvent jubilatoire, toujours traversé par cette science particulière du refrain qui a fait leur réputation.
Trois albums seulement, et déjà cette impression que le groupe a trouvé dans le chaos un terrain de jeu durable.
Avec You’re Gonna Need A Little Music, Yard Act signe son disque le plus aventureux, le plus tendu et, surtout, le plus abouti. Une déflagration post-punk qui sait encore danser.



