« Hey ! Les Amoureux ! Pour votre pendaison de crémaillère, je vous offre une pièce de votre choix à la Comédie-Française ! ». C’est sur la divine proposition d’une amie de longue date que tout commença. Nous optons pour « L’École de danse » de Carlo Goldoni, mise en scène par Clément Hervieu-Léger. Je connais l’auteur mais cette pièce m’est inconnue. La présence de Denis Podalydès nous séduit. Ma compagne acquiesce. D’un soleil de plomb sur notre balcon à la frilosité de certaines matinées éprouvées, décembre sonne, déjà, à notre porte.
Paname. Rue de Richelieu.
Fébriles devant l’entrée de la noble institution, nous sommes rejoints par Anne, les sésames en poche. Dans une autre vie, cette dernière et moi-même avons brûlé des planches dans nos tâtonnements estudiantins. Elle à la régie et moi sur scène à l’Université Paris 8 de Saint-Denis. Et puis, nos routes se sont distendues. S’ensuivent des mois de travail acharné, des heures d’intermittence superposées, des rencontres propices et voici ma « sœur » sur des planches d’un tout autre bois. Dans les couloirs du métro, une affiche promeut le nouveau one-man show de Philippe Avron. Et non loin de son nom, celui de mon Amie ! Un sentiment de joie m’envahit. C’est con d’être fier, comme ça. Pour elle et son parcours. Fidélité, amitié, gratitude. Allez ! Trêve de sentimentalisme.
2026. À présent convoqués dans l’antre du théâtre… putain, ça envoie ! La machinerie, à l’abri des regards, est insensée. La scène superbe. La batterie d’éclairages est impressionnante. Lumières tamisées et la pièce est lancée. Il y a du (beau) monde en action mais je me focalise. Tétanisé. Une comédienne – à la chevelure rousse –, par sa grâce, son timbre de voix et sa légèreté, tire le spectacle vers le Très Haut. Cette salle de danse reconstituée n’existe plus. Cour et Jardin n’existent plus. Le quatrième mur n’existe plus. Je reste coi. Quoi ? Rideau. Carlo Goldoni se la joue Marivaux et emporte le morceau.
Empreinte mentale. Rêve orange.
Césure dans le temps.
À la faveur d’une bande-annonce vantant une nouvelle comédie romantique, je retrouve notre rousse flamboyante sur grand écran. « Une fille en or » de Jean-Luc Gaget promet des quiproquos, de la romance, de l’insouciance… et du glamour en la personne de Pauline Clément (oui, c’est bien elle). Je suis totalement seul dans la salle 4 et savoure avec délectation cette séance privée. Moteur, Raoul. Et cœur en boule.
Non, » Une fille en or » n’est pas LA comédie de l’année 2026. La faute à un récit trop éclaté, multipliant les points de vue (le quotidien mouvementé d’une famille parisienne suite au décès du patriarche, la sœur cadette un brin larguée, un patron castrateur, un colocataire envahissant) et les options hasardeuses de réalisation (ici, une voix OFF inopinée, là un flashback isolé, ici, une promenade en vélo tout en travelling, là un plan fixe sans attrait, etc.). De surcroît, le film surfe, bien trop souvent, sur la gratuité (le fait que notre héroïne « Austénienne » soit de culture juive ou l’apparition de Karin Viard en voisine d’immeuble n’influent en rien sur la progression du récit). Mais cette « Fille en Or » s’affranchit de ses homologues par une originalité bien singulière : sa protagoniste. Dans la détresse insondable de Clémence, rien ne semble lourd de conséquences. Ses rencontres improbables sont autant de sketchs (et de « champs des possibles ») reliés les uns aux autres dans une existence en pointillés. Retrouver un ami d’enfance bien encombrant, être témoin d’un discours décalé lors d’un enterrement, passer un entretien d’embauche comme l’on irait se confesser, Clémence – « nature » vivante évoluant dans un quotidien trop dur pour elle – ne possède pas de mode d’emploi. Et c’est tout le sel de cette bluette bien plus intelligente qu’il n’y parait. Durant toute la projection, je n’ai cessé de songer au premier film de Fabien Onteniente : « Tom est tout seul », sorti en 1994. En 1995, me soutiendraient les puristes cinéphiles ! Et bien, non. En plein mois d’août 1994, bien en amont de sa sortie nationale, le futur réalisateur de « Camping » vint présenter son premier jet au cinéma « Le Vauban » de Saint-Malo. Peu de spectatrices et spectateurs en cette fin de journée mais un coup de foudre immédiat, au sortir de la grande salle. Le réalisateur, posté dans l’embrasure, esquisse un sourire. Je n’ose le féliciter. Nous devisons avec ma grand-mère et, soudain, le directeur de l’établissement nous rejoint dans la rue.
Il nous sait fidèles à sa programmation, enchainant souvent trois films en l’espace d’une semaine.
« Vous avez aimé ? »
« Beaucoup ! C’est très original. Nous pensons que ce cinéaste a un avenir prometteur ! »
Mais je digresse. Alors, « Tom est tout seul », précurseur d' »Une fille en or » ?
Les points communs pullulent.
Même manière de dresser un tableau sensible au centre d’une ville bouillonnante, même galerie de personnages hauts en couleur (nommés Bernard et Bianca ou Paul et Virginie !) et même casting fort bien choisi.
Et puis, ce souci du dialogue qui fait mouche (on rit beaucoup dans cette quête maladroite du bonheur). Attendez, deux minutes.
Bon sang, mais c’est… bien sûr !
Jean-Luc Gaget n’est autre que le scénariste commun à ces deux comédies !
En véritable artisan du 7ᵉ Art, voici un auteur qui n’a de cesse de s’écarter des chemins balisés. La comédie ? Une affaire sérieuse teintée de poésie. Ses collaborations ? Elles parlent d’elles-mêmes :
Solveig Anspach, Laurent Bénégui, Blandine Lenoir, Marc Angelo, Lucas Belvaux ou encore Fabcaro. Exit la « bande à Fifi » (au secours) et sa filmographie synonyme de millions d’entrées.
Bienvenue à la tendresse. À la mélancolie.
« Une fille en or » est un film fragile qui mérite d’être défendu.
Ne manquez pas cette histoire d’amour qui risque fort d’être éclipsée par un biopic, vraisemblablement peu épique.
Et puis, Pauline Clément…
L’allégresse et le talent.
À mon corps non défendant, haut les mains.
Je me rends.
John Book.
PS : je dédie cette chronique à mon inoubliable grand-mère cinéphage, à ma compagne adorée et à ma « sœur » Anne qui prouve que l’on peut rester humble tout en côtoyant les plus grand(e)s.
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