Nous le savions malade et voici que la nouvelle s’abat sur nous : Sam Neil n’est plus. Inoubliable interprète du Pr Grant pour Spielberg et le reste du monde, cet immense acteur néo-zélandais s’illustra, pourtant, dans des rôles beaucoup plus complexes que ceux éxigés par l’industrie hollywoodienne. Doté d’un physique très avantageux, la grande force de Sam Neill fut de puiser dans sa part obscure pour mieux nourrir ses performances. Belle gueule au regard bleu malicieux, il suffisait d’un échange trouble face à sa ou son partenaire pour que le faciès de notre séducteur prenne une dimension beaucoup plus inquiétante. Bon nombre de cinéastes de renom ne s’y sont pas trompés. Que ce soit en antéchrist sous les traits de Damien Thorn pour sa « Malédiction finale » (un choix de casting vivement soutenu par James Mason auprès du réalisateur Graham Baker et de la Century Fox ), en mari déboussolé pour Zulawski et sa « Possession » ou pour Philip Noyce et son « Calme Blanc » relatif, qu’il excelle en commandant russe et rigide dans le fabuleux « A la poursuite d’Octobre Rouge » de John Mc Tiernan ou au sein d’une distribution brillante et hétéroclite pour Wim Wenders et son prophétique « Jusqu’au bout du monde », qu’il subjugue en mari violent pour le sublime « La leçon de piano » de Jane Campion ou en anti-héros lovecraftien pour « L’Antre de la folie » de John Carpenter, Sam Neill ne cessa de secouer le public. Pressenti pour remplacer Roger Moore dans le rôle de l’agent 007, ses abimes d’acting ne furent pas retenus. Le romantisme exacerbé de Thimoty Dalton l’emportant sur la noirceur « en dedans » de l’ami britannico-irlandais. Marque de fabrique ? Gadgets d’incarnation ? Il n’en fut rien. Quand tant de confrères se complaisent dans le tourment poseur et le mal-être superfétatoire, la prestance ténébreuse de Mr Neill ne fut jamais un gimmick employé à tort et à travers. Remarquable dans l’excellente série B « Event Horizon » de Paul W.S. Anderson et d’une élégance rare dans « L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux » de Robert Redford, il endossa aussi le costume d’un « Merlin » télévisuel et addictif pour bon nombre de bambins. Mais comment évoquer une carrière hors-norme sans passer par la case « saga des dinosaures » qui fit de lui une star mondiale ?
Rôle initialement destiné à Harrison Ford, l’interprete d’Indiana Jones déclina l’offre de peur de jouer une seconde fois les archéologues en goguette. Sam Neill s’empara, donc, du caractère du Professeur Alan Grant avec panache en lui insufflant un humour noir absolument jouissif (revoir cette fameuse scène où ce dernier armé d’une griffe de vélociraptor explique à un enfant tétanisé le modèle d’éviscération des droméosauridés). Hermétique aux relations parents/enfants, distant, froid et doté d’un savoir immense, le Professeur Grant s’épanouira peu à peu au contact de ses semblables et rééquilibrera la balance de ses relations humaines. Il fallait un acteur d’exception pour dévoiler au compte-gouttes les failles d’un paléontologue sociopathe. Sam Neill fut de cette trempe. La dérision cachée sous le smoking et des tonnes d’ironie au déversoir. Sarcasme et beau bizarre.
Il me revient, en mémoire, une savoureuse séance de cinéma en 2018…
Je pénètre dans une salle sans savoir la teneur du « The Passenger » de Jaume Collet-Serra avec le monolithique Liam Neeson. Vais-je être la victime volontaire d’un énième « Taken » boursouflé ? Le témoin d’un talent gâché par les productions EuropaCorp ? Erreur de ma part. Hitchcock est convié dès les premières images de ce thriller fort bien réalisé. Blonde fatale manipulatrice pour Mister Nobody se débattant dans des difficultés financières, Inconnu du Nord-Express, …Cela s’annonce plutôt bien ?! Et puis, l’immense surprise. Sur le gâteau, la cerise. La présence de Sam Neill en Capitaine David Hawthorne face à la détresse de son ancien collègue de travail. Quelques échanges au comptoir. Rien de bien clinquant mais de la nuance, du tempo dans le propos et des échanges chargés de ressentis. Le cinéma ? Il se joue là, devant moi. Oui, les courses-poursuites, oui, le chantage orchestré par la superbe Vera Farmiga. Oui, un suspens crescendo peuplé de gros biscottos. Mais ce duo, mes ami(e)s, ce duo…En une poignée de minutes, notre binôme nous offre une démonstration de talents complémentaires et conjugués sans fioritures. Redéfinit le rythme imposé par ce blockbuster. Prend son temps. Savoir-faire. Expérience. Théâtre et 7ème Art. Sourire en coin…
A présent, Sam Neill n’est plus et mon plaisir de le découvrir, chaque fois, sur grand écran se teinte de chagrin.
Saluons cet acteur-réalisateur-producteur et scénariste d’envergure. Saluons une filmographie en dents de scie mais fantastique en tous points.
Son sommeil est, à présent, veillé par les Dieux Asgardiens.
Mais en cet été caniculaire, mon soleil brille un peu moins…
John Book.
Et, ci-dessous, un bonheur de vidéo:



