[interview] Prisoner

Après deux premiers albums nourris par les bandes-son des séries cultes des années 60/70, Prisoner franchit aujourd’hui une nouvelle étape avec un troisième disque presque entièrement composé de titres originaux. Toujours quelque part entre garage rock, post-punk et musique de film, le groupe franco-allemand cultive un univers sonore où le trombone de Max, la voix protéiforme de Susanne et les arrangements cinématographiques se répondent avec une redoutable efficacité. Mais derrière cette esthétique rétro-futuriste se cache aussi une vraie volonté, politique et engagée. À l’occasion de la sortie de ce nouvel album sur Wicked Cool Records, nous avons échangé avec le groupe sur ses influences, son processus de création, son approche DIY et cette volonté de faire de la musique une forme de résistance.

Avec ce troisième album éponyme, Prisoner semble avoir trouvé une forme d’aboutissement : 99 % de compositions originales, une identité sonore de plus en plus affirmée… Pourquoi avoir choisi de donner au disque le nom du groupe ? 
C’était déjà le cas avec les deux premier : The Prisoners, The prisoners (vol 2 pour les plateformes de streaming). Ce dernier disque se serait probablement appelé The Prisoners vol 3, mais nous avons décidé de changer de nom à cause des soucis de confusion avec The Prisoners, groupe anglais qui a repris du service. D’une façon plus générale, il faut croire que nous aimons bien nous compliquer la tâche : groupe disséminé entre Bordeaux, Munich et Mulhouse, nom beaucoup trop commun qui complique les recherches, changement du nom du groupe entre deux albums, etc.

À vos débuts, vous réarrangiez les génériques et musiques de séries des années 60/70 avant de vous approprier progressivement cet héritage pour écrire vos propres morceaux. Qu’est-ce que ces bandes-son vous ont appris sur la construction d’une chanson et sur l’art de créer une tension immédiate ?
Beaucoup de choses. Les compositeurs de ces bandes sons (John Barry, Edwin Astley…) n’hésitaient pas à puiser dans de nombreux styles pour créer leurs atmosphères « thriller » : la musique classique, le jazz, le rock, la musique électronique… Cela se ressent dans leur façon d’écrire qui part souvent d’un thème (mélodie principale d’un titre instrumental) très atmosphérique en lui-même, et qui sera développé/transformé selon les besoins cinématographiques et les instruments à disposition : guitare électrique, cuivres, clavier analogique, ou même la voix comme dans Star Trek par exemple. L’utilisation du contre-chant est également fréquente : une seconde mélodie vient « frotter » avec la première, comme quand par exemple la voix de Susanne vient contrarier le trombone dans notre cas. Ce sont des procédés peu utilisés dans la musique pop en général.

L’univers de Prisoner ressemble souvent à la bande-son d’un film qui n’existe pas encore : film noir, série policière rétro, garage, post-punk… Quand vous composez, imaginez-vous d’abord des images, des personnages, une scène, ou la musique fait-elle naître son propre scénario ?
C’est clairement la musique qui guide le scénario. Il y a une formule célèbre de Stravinsky qui dit que « la musique est impuissante à exprimer quoi que ce soit ». Le même morceau pourra évoquer des scénarios totalement différents selon la personne qui écoute, les circonstances, ou les images qui défilent.

Le trombone est devenu l’une des signatures les plus étonnantes de votre groupe. Comment est née cette volonté de placer un instrument aussi inhabituel au cœur d’un dispositif post-punk, et qu’apporte-t-il à la tension, à la rythmique ?
Elle est née tout d’abord d’une amitié indéfectible avec le gars derrière le trombone. La première fois que je l’ai vu jouer dans un groupe (il y a bien longtemps), j’ai immédiatement flashé sur son jeu de scène induit par l’étrangeté de l’instrument en lui-même, tant du point de vue du look que du son. Dans un groupe comme Prisoner qui laisse une grande place aux thèmes cinématiques, sa place est tout à fait naturelle : le trombone peut se montrer dramatique, nostalgique, terriblement énergique aussi. Il est un instrument qui ne ressemble à aucun d’autre, avec un visuel extrêmement dynamique.

Les textes de ce nouvel album sont ouvertement engagés et politiques. D’où vous vient cette volonté et quels sont vos principaux sujets de luttes ?  
L’écriture des textes va de pair avec celle de la musique : ils sont tous deux une réaction à un monde qui nous oppresse. La musique dit d’ailleurs la même chose que les textes, mais dans un autre langage : nous ne sommes pas dupes que les choses pourraient être différentes, d’un point de vue de l’organisation de la société comme de la création artistique. Le capitalisme broie tout autour de lui, les gens, leur environnement, et semble inarrêtable. Donc plus qu’une volonté, s’inscrire dans la tradition de la contestation de nos ancêtres punks (Joe Strummer, Jello Biaffra) est une question de survie.

Vous ouvrez cette fois votre palette à l’héritage de la musique de film, notamment à François de Roubaix. Qu’est-ce qui vous fascine chez lui et comment cette influence s’est-elle concrètement traduite dans votre univers ? Quelles sont vos autres influences musicales ?
Nous avons commencé en réarrangeant à notre sauce des thèmes de génériques de séries British et américaines de 60’s 70’s qui nous avaient toujours fascinées. Il n’y a pas d’équivalent à ce côté thriller qu’on trouve dans les compos de Lalo Schiffrin (Starsky et Hutch, la version américaine bien sûr) ou encore Laurie Johnson (Chapeau melon et bottes de cuir). Mais il y a dans le cinéma français pas mal de bandes son qui développent une atmosphère particulière, créant une tension cinématographique différente. François de Roubaix en est un excellent exemple, avec des thèmes loufoques et arrangés d’une façon souvent extrêmement originale. Son côté « do it yourself » colle très bien également avec la vision du groupe, il s’est aménagé chez lui son home studio, fait rare à cette époque, et a développé son propre style en autodidacte.

La voix de Susanne est bluffante, elle peut passer du lyrique à un chant très pop. Comment travaillez-vous cette dimension vocale ? Les textes déterminent-ils la manière d’aborder le chant ?

Il est très agréable de travailler les voix avec Susanne car elle est effectivement extrêmement polyvalente. On utilise très souvent sa voix lyrique comme un instrument, dans une sorte de polyphonie instrumentale, mais également sa voix parlée (avec son accent qui crée quelque chose de très hypnotique), et sa voix plus « pop ». J’arrive en général avec des maquettes et nous travaillons les idées de chant en mode home studio. Et oui, les textes sont clairement à l’origine du choix de l’interprétation.

Votre musique semble constamment chercher le point de rupture entre accroche mélodique et urgence punk.  Un mélange des genres subtil mais audacieux qui marque aussi votre identité. Plus flagrant sur cet album, comment percevez-vous ces frontières ?
Les compositeurs dont nous avons parlé auparavant étaient plutôt des musiciens de culture classique ou de jazz qui intégraient à leur musique des éléments du rock. Nous sommes avant tout un groupe de garage rock, qui intègre des éléments de la culture musicale cinématographique. Garage par ce qui le définit musicalement mais également extra-musicalement : le DIY (nous enregistrons nos disques dans la cave de notre batteur, les mixons dans notre salon, travaillons avec un label indépendant), l’énergie scénique, un goût pour les contre cultures et un rejet de l’aliénation au profit de la créativité. La frontière se situe plus à ce niveau-là qu’à un niveau purement musical.

Qu’est-ce que représente ce 2ᵉ album pour vous et qu’est-ce que vous avez réussi à faire que le précédent ne vous a pas permis ?
Cet album est le premier que nous sortons sur le Label Wicked Cool Records, le label de Little Steven (guitariste de Bruce Springsteen). Susanne les a rencontrés sur un festival aux Etats Unis, on leur a envoyé nos morceaux et ils nous ont signés en licence exclusive. Cette collaboration nous permet d’avoir un peu plus de visibilité, et surtout au-delà des frontières françaises.