[interview] Marty – « Le dernier des vivants »

Avant de se lancer en solo avec « Le Dernier des vivants », Frank Marty s’est construit un beau parcours au cœur de la chanson française et des musiques folk. Multi-instrumentiste passionné, compagnon de route d’Olivia Ruiz depuis ses débuts, membre des Croquants, de La Varda ou encore de Presque Classique, il a longtemps mis son talent au service des projets collectifs. Avec ce touchant premier album sous son nom, il réunit enfin ses deux univers : l’amour des folk songs américaines et celui de la chanson française. Entre les cordes d’un banjo, le souffle d’un weissenborn et les mots chantants, Frank Marty a trouvé sa propre voix et ouvre une nouvelle page de son histoire artistique. Rencontre avec un musicien discret mais essentiel, qui fait aujourd’hui entendre sa propre voix.

 

Après des années passées à accompagner d’autres artistes, notamment Olivia Ruiz, qu’est-ce qui vous a donné envie aujourd’hui de prendre la parole en votre nom avec « Le dernier des vivants » ?
Le besoin de revenir à mes propres créations. J’ai arrêté mon groupe La Varda en 2009, et ça faisait des années que quelques compositions mijotaient dans un coin du disque dur. J’avais envie de revenir à la chanson, de confronter la musique que j’aime jouer, la folk, à celle que j’ai toujours pratiquée : la chanson française.

 

Vous avez choisi de faire de la folk en français, « dans la langue de Brassens plutôt que celle de Dylan » comme vous le dites. Quelles libertés et quelles contraintes cela représente-t-il lorsqu’on travaille une musique historiquement très anglo-saxonne ?
La contrainte, c’est que l’anglais épouse naturellement certaines rythmiques et libertés mélodiques. En français, il faut parfois ruser davantage pour que les mots chantent. Mais dans la folk cette difficulté dont vous parlez, Graeme Allwright l’avait déjà dépassée avec succès.
Mon grand plaisir sur ce projet a justement été de travailler avec des auteurs, de les aiguiller vers certains thèmes, certaines envies. Nous avons commencé avec Pierro de La Ruda par une adaptation de Tom Paxton. Puis il y a eu « Les Fleurs sauvages » comme vrai point de départ  avec Simon Mimoun (des Debout sur le Zinc). Cette fois, j’avais déjà la composition et il fallait trouver les mots, ainsi qu’une mélodie qui sonne moins « chanson ». Elle a servi de point de départ de cet album, ça fonctionnait sur celle là…
Ce que je voulais surtout conserver de la folk américaine, c’est son rapport au récit. Ces chansons racontent souvent des histoires très visuelles, presque comme des petits films. J’avais envie de retrouver cette dimension-là, de faire vivre des personnages, des paysages, des situations. Les folk songs deviennent des chansons folk.

 

Vous êtes multi-instrumentiste. Quand vous composez une chanson, est-ce que les mots arrivent d’abord ou est-ce qu’un instrument (banjo, mandoline, weissenborn ou guitare) ouvre la voie au récit ?
Pour moi, c’est presque toujours la composition qui arrive en premier. Je construis une partie instrumentale assez structurée, très souvent même entièrement arrangée, que j’envoie ensuite à Simon, qui écrit en tenant compte de ces contraintes et des thèmes proposés. C’est aussi cet exercice qu’il aimait bien.
J’ai aussi beaucoup de textes de mon frère, Éric Marty. Dans ce cas-là, je travaille à l’envers : je pars des mots pour trouver la musique. Et parfois, il se produit quelque chose d’assez magique : j’ai déjà une mélodie ou une musique en tête, je prends un de ses textes, et tout s’emboîte naturellement.
Pour le prochain album, je collabore avec mon vieil ami Thomas Simon. Cette fois, nous travaillons vraiment à quatre mains : la musique et le texte avancent ensemble, et le récit y tient une place centrale.

 

On retrouve dans l’album des sonorités un peu western, un peu folk americana, mais aussi une écriture très française. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre ces deux héritages sans que l’un ne prenne le dessus sur l’autre ?
J’ai reprisé la chanson française depuis plus de vingt-cinq ans avec Les Croquants. En parallèle, la musique que je joue à la guitare, au banjo, à la mandoline ou au weissenborn vient clairement de la folk, du old-time, mais aussi les musiques de western, d’Ennio Morricone sont ancrées depuis tout petit.
Le défi a été de faire entrer des textes français dans ces musiques. Au tout début, des morceaux ont été composés comme si j’allais les chanter en anglais. Heureusement, j’ai eu la bonne idée de m’enregistrer dès le départ. J’ai quand même un peu d’amour-propre et une certaine lucidité ! Alors j’ai attendu le jour où la langue de Georges trouverait naturellement sa place dans mes musiques. Parce que lorsque je chante en anglais avec l’accent des Corbières, attention ! (rire)

 

Vous avez multiplié les aventures collectives avec Les Croquants, La Varda ou encore vos collaborations avec Simon Mimoun. Qu’avez-vous découvert sur vous-même en travaillant seul que vous n’aviez jamais perçu dans un groupe ?
Le travail en groupe est parfois épuisant , il faut composer avec les compromis, les hésitations, les « oui, mais… ». Il faut souvent tirer une équipe, convaincre, défendre des choix.
Sur ce projet, ce qui m’a donné la force d’aller jusqu’au bout, c’est cette immense liberté. Je n’ai rencontré aucun frein dans la production artistique, j’ai juste fait dans mon studio des chansons, rien de plus et sans but précis. J’ai habillé de mes différents instruments chaque idée de départ. J’ai eu la chance énorme d’être entouré ensuite d’amis qui ont toujours répondu présents et de travailler uniquement avec des personnes bienveillantes, avec qui tout s’est fait naturellement.
Je pense évidemment à Christelle, à Simon, qui a été un partenaire formidable, mais aussi à Mathieu Denis, avec qui j’ai réalisé l’album et qui m’accompagne sur scène, ou encore à Vincent David. Nous allons tout le temps dans la même direction. 
J’aimerais que ce projet reste fidèle à cet esprit-là : simple, et rempli de belles rencontres.

Vous accompagnez Olivia Ruiz depuis longtemps. Est-ce que cette proximité avec une artiste à forte personnalité vous a influencé dans votre manière de trouver votre propre voix et votre propre identité de chanteur ?
J’accompagnais Olivia depuis 1997 dans un duo qui s’appelait les amants et je suis de nouveau à sa gauche sur scène depuis plusieurs tournées, comme multi-instrumentiste. Dans ce rôle, les instruments sont au service de son univers, qui n’est pas forcément celui dans lequel j’évolue musicalement et c’est aussi ce travail de recherche qui est chouette avec Olivia.
Nous avons en commun la chanson française, de Fréhel aux VRP, en passant par toute cette scène alternative que nous écoutions adolescents. Bien sûr, j’ai énormément appris à son contact, et les tournées que nous vivons ensemble ont été une chance incroyable. On apprend aussi à la voir tous les soirs défendre aussi fortement son univers.
Mais mon identité de chanteur, je l’ai surtout construite avec La Varda puis avec Les Croquants. Même si, sur ce projet Marty, ma voix s’est beaucoup adoucie.
La présence d’Olivia sur ce premier disque était une évidence.

Vous avez choisi de nommer cet album « Le Dernier des vivants », un titre qui intrigue autant comme métaphore que comme réflexion introspective. Quelle en est la signification ?
C’est le titre de la chanson la plus poétique du disque. Plus l’album avançait, plus cette chanson nous touchait. Ce n’était pourtant pas celle qui allait être mise en avant. Mais son titre était fort, évocateur, et nous avons fini par le choisir comme titre de l’album.
Même si ce n’est pas exactement le sujet de la chanson, il résonne aussi avec quelque chose de très personnel. Je vis dans une station balnéaire où très peu d’âmes vivent à l’année, et je me dis souvent, en plaisantant à moitié, que je m’y sens parfois comme le dernier des vivants lorsque je m’y balade avec Folk, ma border collie !

 

Quand on vous voit sur scène entouré de tous ces instruments, on a l’impression que chacun raconte une histoire différente. Si vous deviez associer un souvenir ou une émotion à chacun de vos instruments de prédilection, lequel serait le plus intime ?
J’ai un faible pour chacun de mes instruments. Certains pour leur son, d’autres pour leur histoire, d’autres encore pour les sensations qu’ils me procurent. D’ailleurs, d’un projet à l’autre, il est rare que j’utilise exactement les mêmes.
Sur ce projet Marty, mon instrument fétiche reste le banjo joué en clawhammer. C’est un vrai plaisir à jouer et une énergie qui fonctionne très bien en live. Je suis aussi dingue de ma Martin de 1949 ou de mon weissenborn de 1927 qui a ce son hypnotique et qui produit toujours un petit effet lorsque les gens le découvrent. (Cf « Hilo » le dernier morceau instrumental du disque).
Mais l’instrument le plus étonnant reste sans doute la scie musicale que je joue surtout dans le « duo Presque classique ». Une vieille dame est venue me voir un jour après un Ave Maria et m’a demandé très sérieusement si je pourrais venir jouer à son enterrement ! Ca reste l’anecdote qui s’oublie pas !

 

https://linktr.ee/Martychansonfolk

Photo de couv. Bérengère Abraham