Après l’accueil favorable réservé à « Play The Joker » en 2023, dans quel état d’esprit étiez-vous lorsque vous avez commencé à travailler sur ce nouvel album ?
Tout d’abord, merci beaucoup pour cette excellente interview. C’est un vrai plaisir de répondre à vos questions.
« Play The Joker » a été un album très important pour moi. J’ai commencé à écrire et à composer alors que nous sortions tout juste de la pandémie de Covid-19. Et honnêtement, je ne pensais pas pouvoir me relancer après la Covid et encore moins, faire 2 tournées européennes de cette importance dans les 2 années qui ont suivi. Ce fut vraiment une expérience incroyable, qui m’a apporté un immense regain d’énergie et d’enthousiasme. Mais surtout, j’ai commencé à comprendre que cette musique et ma nouvelle façon de l’aborder touchaient véritablement les gens. J’avais trouvé là ce qui me permettait de créer un véritable lien émotionnel avec le public. J’étais très heureux des retours recueillis après nos concerts et notamment, lors de magnifiques festivals comme le Leman Blues Festival à Annemasse (74). C’était vraiment fantastique !
C’est donc dans cet état d’esprit que j’ai réalisé que je voulais à présent écrire quelque chose d’un peu plus « audacieux », pour repousser mes limites et expérimenter davantage avec des éléments plus modernes. Je n’étais pas pressé et cela ne devait pas nécessairement aboutir à un album. J’avais envie d’utiliser des sons électroniques, de les mélanger avec le blues traditionnel et de prendre mon temps pour le faire. J’ai donc commencé à écrire sereinement, sans pression et des idées très intéressantes ont émergé, idées que j’ai ensuite intégrées dans mon nouvel album « BARTOK ». C’est pourquoi « Play The Joker » a joué un rôle essentiel.
La chanson « No Way Back » explore le caractère irréversible des choix de vie. Quelle expérience personnelle ou quelle réflexion a inspiré ce morceau ?
J’ai écrit « No Way Back » en collaboration avec Cristina Manzotti, la batteuse qui a fait partie du projet live pendant trois ans. C’est un titre important car il ouvre l’album et c’est aussi le premier single.
Il traite essentiellement de la difficulté et de la prudence dont nous devons faire preuve lorsque nous prenons des décisions dans la vie. À une époque où des valeurs telles que la communauté, le respect et l’éducation semblent presque illusoires, nous devons faire preuve de vigilance au moment de faire des choix. En effet, la mondialisation nous a liés les uns aux autres de manière irréversible et tout ce que nous disons ou faisons a inévitablement des répercussions, importantes ou subtiles, sur les autres. C’est la raison pour laquelle nous devons réfléchir beaucoup plus attentivement avant de prendre des décisions car de nos jours, il n’est plus si facile de revenir en arrière : « No Way Back ».
Le problème fondamental, c’est que nous ne réfléchissons pas assez aux conséquences de nos actes, surtout auprès des jeunes générations. Dès leur plus jeune âge, même à l’école, on apprend aux enfants à « ne pas faire d’erreurs » plutôt que de leur apprendre à évaluer les risques liés à une erreur. Et à mon avis, c’est essentiel car c’est important de faire des erreurs. Ce qui compte vraiment, c’est d’en assumer la responsabilité afin d’en tirer des leçons et d’éviter de les reproduire à l’avenir.
Votre musique mêle blues primitif, rock alternatif et musique électronique minimaliste. Comment avez-vous réussi à trouver l’équilibre entre ces différents styles sur ce nouvel album ?
Oh, excellente question ! Merci !
J’ai essayé, à de nombreuses reprises, de composer de la musique en m’appuyant sur des concepts théoriques et en suivant des principes éprouvés mais je n’ai jamais réussi à créer quelque chose qui me satisfasse vraiment. Donc, à chaque fois, je finissais par tout jeter.
J’ai grandi au son du blues traditionnel de Robert Johnson et de Muddy Waters ainsi que du rock brut et dépouillé des Rolling Stones. Mais à un certain moment de ma carrière, j’ai réalisé que même cela ne me procurait plus la même satisfaction lorsque je jouais. Un jour, j’ai donc tenté une expérience. Je me suis dit à moi-même : « Marco, écris une chanson sans te poser de questions. Ne te demande pas si elle passera bien à la radio, si elle trouvera sa place sur un album ou si elle pourrait figurer dans la bande originale d’un film. Et surtout, quel son aimes-tu vraiment ? »
J’ai donc commencé par une batterie électronique moderne, la 808, couramment utilisée dans la musique de club. Puis, j’ai joué un riff à la Lap Steel avec une distorsion à la Jimi Hendrix. Ensuite, j’ai ajouté un synthé Moog, comme ceux qui étaient très répandus dans les années 80 et notamment, dans les morceaux de Michael Jackson. Mais je ne considérais pas cela comme des « influences », je choisissais simplement des sons que j’aimais, sans me soucier du résultat final. Quand j’ai compris que ces éléments fonctionnaient bien ensemble et m’apportaient une réelle satisfaction, j’ai complètement ouvert mon esprit et notamment, en m’affranchissant de toute limite quant à la direction que cela pourrait prendre. Peut-être que j’aurais fini par me tourner vers le jazz électronique ou le rock progressif, en laissant le blues derrière moi mais peu importait car je voulais vraiment laisser libre cours à ma créativité.
Ainsi, l’équilibre que l’on perçoit dans mes chansons, entre les racines du blues et la modernité des sons électroniques et autres, n’est que le fruit d’un esprit libre, sans schémas, sans limites ni contraintes théoriques. C’est ce que mon esprit pense vraiment lorsqu’on le laisse librement s’exprimer.
La guitare Lap Steel occupe une place centrale dans votre identité musicale et vous avez l’habitude d’en jouer debout, ce qui est assez inhabituel. En quoi cet instrument influence-t-il votre façon de composer ?
Après une vingtaine d’années passées à jouer de la guitare, j’ai réalisé que cet instrument ne m’apportait plus autant de satisfaction. J’ai par ailleurs toujours été passionné par le multi-instrumentalisme et je jouais déjà de la Lap Steel et de la Pedal Steel depuis un certain temps mais de manière très limitée, à raison de deux ou trois morceaux seulement par concert.
Ça a été un long processus car mes compositions étaient essentiellement basées sur la guitare. À une période où je n’avais pas beaucoup de concerts, je me suis donc consacré à perfectionner ma technique à la Lap Steel. J’ai revisité voire « réinventé » bon nombre de mes chansons car il n’était pas possible de jouer le même morceau de la même manière à la guitare et à la Lap Steel. Je devais trouver un son différent. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire et j’ai même découvert de nouvelles nuances dans mes compositions.
Le problème avec la Lap Steel, c’est qu’il faut généralement en jouer assis pour être à l’aise et rester bien accordé. Mais je me suis rapidement rendu compte qu’un concert où l’artiste principal reste assis pendant 90 minutes ne fonctionne pas : ça manque d’énergie et d’engagement. Si vous êtes quelqu’un comme Ben Harper, ce n’est pas un problème car le public est là uniquement pour vous. Mais dans mon cas, si je voulais captiver le public, il me fallait proposer quelque chose de plus. Mes concerts ont toujours été très énergiques, je m’y investis corps et âme car je crois que le public mérite toujours le meilleur de l’artiste. J’ai donc décidé d’essayer de jouer de la Lap Steel debout tout en me déplaçant sur la scène. C’était extrêmement difficile. Je me souviens qu’il m’a fallu environ un an pour apprendre à chanter et à jouer de la Lap Steel en même temps, tout en restant juste. Je m’entraînais chez moi, en marchant, en chantant, en jouant et surtout, en essayant de ne pas tomber (rires). Au bout de cette année de travail acharné, j’ai trouvé un équilibre général qui m’a permis de jouer debout, de bouger, de courir sur scène, d’interagir avec le public et surtout, de laisser mon énergie s’exprimer librement. Depuis, environ 80 % de mon set se joue à la Lap Steel, le reste à la guitare. Et je m’éclate vraiment !
(Suite de l’interview le 4 juin 2026)
Photo de couv. TlenFoto
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