Le nouvel album de « La Maison Tellier », le 8ᵉ, fascine par sa manière de faire vibrer la langue française sur une musique folk épurée mais sublime. Rencontre avec Yannick Marais, chanteur de son état et membre à part entière de la famille Tellier.
Yannick, le nouvel album de la Maison Tellier commence par des gazouillis d’oiseaux. Pourquoi avoir enregistré cela ?
Le groupe est allé s’enfermer l’été dernier au studio Opus Gestrain dans le Marais Vernier, près de Honfleur. Les gazouillis, c’était notre bande-son quotidienne, le studio était sur place dans un écrin de forêt, de nature et de verdure. C’était début juillet de l’année dernière, en 2025. Il faisait un temps magnifique, et les oiseaux étaient très en verve. Pour des musiciens, cela aurait été dommage de ne pas rendre compte de cette bande-son gratuite et quotidienne à notre disposition.
La première chanson, c’est « Au Vauban », Le Vauban, c’est une salle de concert à Brest ?
C’est ça, c’est une salle de concert mythique. Nous y avons beaucoup joué, tant avec Animal triste (Ndr ; l’autre groupe de Yannick Marais) qu’avec La Maison Tellier. C’est une salle avec laquelle nous avons un rapport très étroit, un lien fort. Il y a des lieux comme ça, magiques, avec des vibrations bien à lui. C’est un lieu rempli de gentils fantômes. Pour cette tournée, nous n’avons pas commencé là-bas mais nous avons déjà joué à Brest. À la Carène, la SMAC de la ville.
Une ville d’adoption : Brest
Brest, c’est un peu notre ville d’adoption, nous sommes presque mieux accueillis là-bas qu’à Rouen. Je ne sais pas pourquoi il y a ce lien entre notre groupe et les gens de Brest, et les gens de Bretagne en général, mais voilà, c’était une manière de rendre hommage à cela. Et puis on se fera en sorte de terminer la tournée au Vauban, ça pour le coup, c’est un cochon qui s’en dédit, c’est une promesse que l’on se fait à nous-mêmes.
Il y a beaucoup de name-dropping dans l’album, beaucoup de références, Renaud, Manset et surtout Murat. Cet album, c’est un album hommage ?
Alors, de la même manière que les oiseaux, les arbres, je pense que c’est plus qu’un hommage, c’est une forme de reconnaissance, de gratitude. Même si Jean-Louis Murat est mort il n’y a pas longtemps, Gérard Manset vient lui de sortir un album récemment, le même jour que le nôtre ! Ces personnes m’ont procuré énormément de joie, même si ce n’est pas de la musique joyeuse, en tout cas, pour Manset et Murat, ce n’est pas la réputation qu’ils ont. On n’est pas dans du Carlos ou du Patrick Sébastien. Ces gens m’ont touché vraiment d’une manière profonde. Ils m’ont donné envie de faire et d’écrire de la musique, et de devenir chanteur, de devenir parolier, éditeur.
Hommage à Jean-Louis Murat
Murat, tu le cites souvent, tu le cites même « Si je devais manquer de toi », son titre emblématique dans « La chanson de Jean-Louis » ?
Toute la chanson est faite autour de titres de Murat, des titres que j’aime beaucoup, que j’ai beaucoup écoutés Cela va de « Gagner l’aéroport » à « Comme un Incendie ».
Tu lui donnes rendez-vous dans l’au-delà ?
Oui, c’est pour ça que je te parle de l’au-delà, c’est parce qu’il y a une chanson de lui qui s’appelle « L’au-delà ». C’est des mots, tout ça, mais ce qu’il y en a fait, c’est chouette. Je trouve cela assez chouette.
« Il y a aussi des amours contrariés. »
Au-delà de ces références à des vraies personnes, cet album, ça chante l’amour ?
Est-ce qu’il y a tellement d’autres choses qui valent le coup d’être chantées ? Oui, le cassoulet, mais bon. Ce n’est pas nécessairement l’amour. Il y a aussi des amours contrariés. Il y a surtout une façon d’être au monde. Le fait d’accueillir les choses comme elles viennent. C’est une attitude, je considère que c’est une attitude de la même manière que la joie. C’est quelque chose qui revient souvent dans mes chansons, mais c’est une façon d’envisager la vie, quoi. La joie, elle est très présente dans l’instrumentation.
Dans « Damoclès », par exemple, il y a ces cuivres magnifiques que l’on retrouve dans plusieurs chansons ?
Avec nous, oui, il y a beaucoup de cuivres. Ça s’envole… Alors que les paroles sont assez dures pour nous. Mon propos, c’est plutôt justement de dire, mec, arrête de te plaindre, arrête de dire que tout va mal. C’est chiant cette espèce de courant ambiant comme ça, alors qu’on a jamais autant vécu dans l’opulence, la facilité, l’accès aux soins. Alors certes, il n’y a pas les 10 milliards d’habitants de la Terre qui en profitent, mais nous, c’est-à-dire les gens comme toi et moi, ça va. Quand on a un bobo, on va voir le docteur, on a un supermarché. Et « Damoclès », c’est une manière d’aller contre ça, de dire, c’est bon, on se calme.
« Je trouve cela extrêmement libérateur. »
Tu chantes : « On vieillit, c’est sûr, c’est chiant mais ça ne dure jamais longtemps » ? Ça veut dire quoi, que plus on vieillit, plus on s’approche de la mort ?
Oui, bien sûr. Moi, je trouve cela extrêmement libérateur. Enfin, c’est quoi l’autre option ? On a passé l’âge de croire qu’on était immortels. Maintenant, la seule question, c’est quand et comment, mais en tout cas, c’est marrant, on est, encore une fois, dans une société qui est extrêmement mortifère, morbide, mais on ne peut pas regarder ça comme une certaine évidence en face. Tu vois, ouais, on va tous mourir, c’est ça qui rend tout génial.
Alain Bashung chantait « Immortels » ?
Techniquement, c’est une chanson de Dominique A que Bashung n’a jamais mise sur aucun album. Elle est sur des albums de chute, si je ne me trompe pas, parce que, justement, il était déjà malade. C’était un peu maladroit de lui proposer ce morceau-là, sachant que le mec avait un cancer en phase terminale, mais on peut lire ça de plein de manières, comme les chansons de Dominique A. En tous les cas, de fait, Bashung est immortel, puisque l’on parle de lui et que l’on l’écoute.
La lunette des toilettes
Plus terre à terre, tu parles de la lunette des toilettes. C’est important ?
Toi, tu fais quoi ? Tu la laisses levée ou tu te la laisses baissée ? Le ton de l’album est assez grave, et puis, de manière générale, encore une fois, on n’est pas dans du Carlos. Tu ne vas pas mettre La Maison Tellier à ton cours de Zumba, ça c’est sûr, mais ça n’empêche pas de mettre, justement, des petites paroles comme ça pour se marrer.
Tu cites de « La carte et le territoire » ?
C’est un livre que j’avais beaucoup aimé à l’époque, avant que Houellebecq ne devienne péniblement polémique. Ce bouquin est brillant.
Entre talent et génie
Tu parais un petit peu désabusé, par moments, dans tes paroles.
Dans mes paroles, oui. Je dirais que je n’aime pas trop entretenir l’illusion. Tu vois, on se berce beaucoup d’illusions. Donc, désabusé, ça dépend sur quoi, mais peut-être, peut-être.
Tu parles de la différence entre le talent et le génie ?
Je n’ai pas de génie. À mon âge, les dés sont jetés, c’est joué, maintenant. Encore une fois, c’est peut-être une manière de conjurer le sort, mais déjà, je reconnais que j’ai du talent, tu vois. C’est pas mal. Mais en plus, le terme de génie, il est complètement galvaudé. Enfin, moi, quand on me dit que Messi, c’est un génie, je ne suis pas d’accord. Einstein, OK. Après, c’est du foot. Et puis moi je cherche la rime. La rime, c’est le code, c’est le règlement de la musique que je fais. J’ai un peu de mal avec les chansons qui ne riment pas du tout. Je trouve ça chouette de continuer à maintenir cette tradition de la chanson.
Un chouette duo
Qui est Karen Lano, avec qui tu chantes « Timidité des Arbres » ?
C’est une chanteuse française, française du coin, en fait, qui a sorti un album, qui s’appelle « L’âge d’or », avec le même ingénieur du son et mixeur que nous. Et c’est par elle que c’est fait. C’est un peu grâce à elle qu’on s’est retrouvés au studio où elle avait bossé là-bas. Et donc, on a trouvé normal de l’inviter, d’autant qu’elle joue avec notre nouvelle bassiste, Blandine. Des liaisons assez naturelles se sont faites. On cherchait une chouette voix de chanteuse, pour ce duo, et Karen est apparue assez naturellement.
Tu parles de la colline des Deux Amants dans ce titre ?
Oui, parce qu’il y a une brasserie. J’aime bien la bière des Deux Amants. Et puis, il y a eu une légende autour de la Côte des Deux Amants. Le prétendant était un gueux. Pour pouvoir épouser l’élue de son cœur, une noble, il devait la porter tout en haut de la côte. Et il faut croire qu’elle avait mangé un peu trop de biscuits parce qu’il en est mort de la porter là-haut. Ce que j’ai écrit moi, c’est une forme de mythe.
Une nouvelle bassiste
Votre line-up a changé ?
Il y a une nouvelle bassiste, Blandine Champion, alias Betty Tellier. Elle joue dans plein de groupes rouennais depuis longtemps. C’est une grande famille, les groupes rouennais. Et ceux qui chantent en français, on a tendance à se serrer les coudes parce que pendant longtemps, on a un peu pué des pieds.
La langue anglaise est moins riche que la langue française ?
Je ne sais pas, c’est une situation différente. Chacune a des côtés très plaisants, mais moi j’aime bien essayer de faire sonner en français sur la musique. Pour l’anglais, il y a Animal Triste. Il y a trois musiciens en commun dans chaque groupe. Les deux groupes ne peuvent pas trop tourner en même temps. Ça serait contre-productif. Mais là, la tournée vient de commencer, les salles sont pleines et il y a un bon vent qui souffle sur cet album. On va ressortir l’animal de sa cage dès que possible. Peut-être pour enregistrer une première salve cet automne.
Allez-vous sortir un nouveau single avec La Maison Tellier ?
Peut-être « Damoclès ». Après, nous, nous ne sommes pas dans une logique de masse et d’inondation des médias comme peuvent l’être certains artistes.
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