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Bertrand Tavernier. La Vie et rien d’autre.

Bertrand Tavernier n’est plus et ce sont des milliers de cinéphiles, de par le monde, qui pleurent sa disparition. Réalisateur populaire et exigeant, puisant dans les replis de l’Histoire ou les maux de notre société pour mieux la dépeindre, ce cinéphage amoureux du Cinéma s’est toujours employé à privilégier la narration classique au récit morcelé. Le savoir-faire américain à la Nouvelle Vague. Chez Tavernier, le déroulé narratif était un cheminement. Cheminement d’images mais aussi de pensée. Le cinéaste lyonnais ne prenait jamais le public de haut, lui confiant aveuglément les clefs de la compréhension.  Que ce soit dans la description d’un fait divers sordide ou d’un militaire ivre de guerre, l’excellence prédominait et son impeccable filmographie parle définitivement pour lui :  “Le Juge et l’assassin”, ” Que la fête commence”, “Capitaine Conan”, ” L 627″, “Holy Lola”…
Des classiques synonymes d’immersion totale dans des univers étrangers mais toujours familiers. Universalisme. Si loin si proche. En compagnie de sa compagne ou du fidèle Jean Aurenche à l’écriture, le binôme farfouille, défriche et appuie là où cela fait mal. Loin des forceps, notre duo adoucit constamment son propos avec une truculence typiquement française. Leurs Armes ? Une distribution quatre étoiles au service d’un sujet original. Et quitte à décrire les soubresauts d’une humanité malade, autant le faire avec légèreté et panache.  Un équilibre fragile, sur le fil, mais toujours jouissif, tant le casting choisi s’emploie à donner chair à ses personnages avec un plaisir palpable. Fierté non feinte de participer à l’Aventure. Echanges de bons procédés.
Il faut (re) voir Phillipe Noiret en flic manipulateur et désabusé au sein d’une Afrique perturbée, Jean Pierre Marielle en marquis gueulard ou Philippe Torreton en directeur enflammé d’une école maternelle pour reconnaitre chez le Président de l’Institut Lumière un savoir-faire indéniable :  la description de personnages hauts en couleurs au sein d’une période troublée. Certains tomberaient dans l’évocation historique bazardée ou la comédie dramatique appliquée, Tavernier opte pour la demie teinte dans le fond et l’éclat dans la forme.

Le 5 mars 1995, à 11 heures, je pénètre dans la salle de l’Arlequin à Paris, afin de voir en avant-première et en présence du cinéaste “L’Appât”. Claude-Jean Phillipe, Monsieur Ciné-Club, anime cette rencontre et la salle affiche complet. Bertrand Tavernier dévoile son adaptation de l’affaire Hattab-Sarraud-Subra et la discussion dérive subrepticement vers la fascination pour la violence. “Tueurs Nés” d’Oliver Stone sorti en septembre 1994 est, alors, mis en charpie devant une foule silencieuse et je m’insurge intérieurement. Comment ? Cet adorateur des productions made in USA cracherait sur l’une des plus grandes têtes brulées d’Hollywood ? On peut condamner “Natural Born Killers” pour son déluge d’hémoglobine et sa position racoleuse. Au premier degré. Mais cette bouffonnerie est totalement assumée, réfléchie, et brocarde la génération MTV. Gunfights et singeries. Le monde est Stone et personne ne tire la sonnette d’alarme. La forme est épileptique ? La saturation des sens se fait sentir ? “Tueurs Nés” est un train fantôme chez l’Oncle Sam. On en sort vidé, épuisé par tant de plans, de musique et d’hystérie collective. L’Amérique dans le collimateur, Oliver twiste. Et Lofofora d’enchainer : ” USA, tu me fais l’effet d’une pute asexuée”.Qu’est ce qui cloche ? Pourquoi tant de haine ?  Je n’ai pas osé m’approcher du réalisateur de ” La Passion Béatrice” à la fin de la séance. Mais mon incompréhension fut totale. “L’Appât” est un putain de long-métrage. Le haut du panier en matière de cinoche frenchy. Pourquoi comparer l’incomparable sur la seule foi d’un “pitch” soi-disant commun ?

Ma question restera éternellement sans réponse tout comme l’hypothèse de joutes verbales avec Tommy Lee Jones autour de ce film. Ou d’une passion commune pour le “Corsaire Rouge” entre Eddy Mitchell et le scénariste-critique… sur le plateau de “Coup de Torchon”.
Mr Bertrand Tavernier laisse, à présent, derrière lui une filmographie impérissable constellée de nombreux chefs-d’œuvre et d’un documentaire-phare sur notre patrimoine de celluloïds. Son legs pour les générations futures est un cadeau. Une bénédiction et la cristallisation d’une certaine élégance “à la française”.A n’en pas douter, au moment même où vous lirez ces quelques lignes, l’interprète de “L’Horloger de Saint Paul” juché sur un nuage au Paradis avouera à son réalisateur fétiche et nouveau voisin de palier : “Je me suis régalé”.Et nous avec.
John Book.