[Interview] ELLSIDE – « Run Away »

Et si l’on racontait une chute avec des riffs plutôt qu’avec des mots ? EllSide transforme les turbulences de l’existence en un feuilleton électrique où chaque morceau laisse une nouvelle cicatrice, et entrouvre une porte de sortie, « Run Away ». Entre les nerfs à vif du punk rock et la puissance du metal, le quintette parisien suit Light dans son labyrinthe intérieur, quelque part entre les ombres de Dante et les vertiges du quotidien. Douze titres, six chapitres, un album pour en découvrir toutes les facettes : le groupe prend le contre-pied de l’immédiateté éphémère que notre époque impose pour laisser à son histoire le temps de nous atteindre. Interview…

Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire de Light à travers un concept album en six chapitres ?
Aujourd’hui, dans cette société où tout va trop vite, beaucoup de personnes exposent leurs émotions, et finalement leur vie, de manière excessive et sans forcément s’en rendre compte.
L’image la plus parlante est celle des réseaux sociaux. Tout le monde se montre, donne son avis, poste des commentaires. Parfois pertinents, parfois pas, mais surtout sans filtre et sans retenue. Ça se vérifie dans la vie de tous les jours : on ressent de plus en plus d’individualisme. Nous avons l’impression que les gens sont aussi de plus en plus virulents et acceptent de moins en moins la discussion, le débat ou encore la critique… Run Away, c’est une sorte d’explosion rapide et instantanée qui représente cette situation. Un événement intense et bouleversant qui te frappe sans prévenir et qui peut faire basculer ta vie. Des circonstances qui te font sombrer sans que tu t’en aperçoives, mais qui te font te sentir invincible la seconde d’après. Tu découvres tes émotions, bonnes comme mauvaises, et ça te force à sortir de ta zone de confort et à faire changer les choses. De cette réflexion, nous avons choisi six chapitres pour raconter l’histoire de Light.

Light traverse différentes étapes : la colère, la témérité puis l’optimisme. Est-ce que ce personnage est totalement fictif ou porte-t-il une part de vos propres expériences ?
Light porte clairement nos expériences personnelles. Si on se place à l’échelle du groupe, on se retrouve chacun en lui à différentes étapes de l’album. On a tous vécu des moments qui nous ramènent à des points précis de son histoire. Maintenant, on peut aussi se placer bien au-delà du groupe. Ce qui arrive à Light n’est ni plus ni moins que ce qui peut arriver à madame et monsieur Tout-le-Monde à travers des événements variés : rupture soudaine, décès d’un proche, guerre qui éclate… Et chacun trouve sa façon de surmonter ses propres épreuves. Nous voulions que le voyage de Light soit universel et intemporel ; nous sommes donc allés chercher à la fois dans nos histoires, mais aussi dans celles des autres.

L’univers de Dante a nourri l’écriture de Run Away. Qu’est-ce qui vous a particulièrement attirés dans cette œuvre et comment l’avez-vous transposée dans votre musique ?
J’ai découvert Dante et son univers durant mes années lycée, et je me souviens avoir été fasciné par son approche et son imagination vis-à-vis du monde qu’il décrit dans ses œuvres. Ce qui m’a aussi marqué, c’est de voir à quel point son œuvre a traversé les siècles et continue encore d’inspirer énormément de créations, notamment au cinéma. Je pense par exemple à Inferno ou à Seven de David Fincher. Même si les approches sont différentes, j’ai toujours trouvé fascinante cette manière d’associer des fautes humaines à des épreuves et/ou des châtiments.
Ce qui m’a particulièrement attiré dans La Divine Comédie, c’est cette idée de voyage à travers différents mondes, où chaque étape représente une forme de souffrance et une confrontation avec soi-même. J’ai trouvé intéressant de transposer cette vision de l’Enfer à quelque chose de beaucoup plus humain et contemporain : le deuil et les émotions qui l’accompagnent.
Dans Run Away, on suit un personnage qui vient de perdre un être cher et qui va traverser différentes phases émotionnelles : la tristesse, la dépression, la colère, mais aussi la remise en question, le dépassement de soi, l’amour et, progressivement, le retour à la joie. À l’image du voyage de Dante, chaque étape représente une épreuve que notre personnage doit affronter pour continuer à avancer. L’idée n’était pas de reprendre littéralement les cercles de l’Enfer, mais plutôt de s’inspirer de leur symbolique pour construire une sorte d’enfer intérieur, où les émotions deviennent les épreuves à traverser.

(Pierre, chanteur du groupe)

Vous avez fait le choix de dévoiler les douze titres progressivement, sur une année. Pourquoi était-il important pour vous de prendre ce temps alors que beaucoup vont au plus court sur les réseaux ?
Il y a plusieurs raisons à ça. Pour commencer, le choix même de sortir un album à l’ère de la surconsommation sur les réseaux et des shoots de dopamine est discutable. On aurait pu se contenter de sortir deux ou trois titres, ou un EP de cinq morceaux. Sortir un album d’un coup de nos jours, c’est accepter que la plupart des gens se contenteront d’écouter le premier, voire le deuxième morceau, et ne découvriront probablement pas l’œuvre dans son ensemble. Proposant une vraie histoire autour de Light, nous trouvions dommage de ne pas laisser à chaque partie une chance d’être découverte et écoutée, comme on regarderait un épisode de sa série préférée chaque semaine. Et, sorti ainsi, chaque morceau, chaque chapitre a sa chance de toucher les personnes à qui il parlera.

Pour finir, nous avons toujours considéré les réseaux comme un canal de communication comme un autre. De ce fait, on n’est pas forcément alignés avec le fait de suivre leurs tendances. On ne dira pas qu’on ne s’essaie jamais à faire du contenu, mais ça n’a jamais été notre priorité.

Musicalement, EllSide mélange punk rock et heavy Metal, avec des références allant de The Offspring à Metallica. Dans la nouvelle scène rock Metal internationale, qui sont ceux qui vous influencent le plus ?
À vrai dire, on s’est toujours sentis en grand décalage par rapport à nos influences. En 2012, quand on commence à composer ce qui deviendra plus tard Without a Word, on ponçait encore Does This Look Infected? et Chuck de Sum 41, et American Idiot de Green Day, pourtant sortis depuis un bon moment. Si on devait sortir un nouvel album demain, on y mettrait probablement les influences qu’on a déjà mises dans Run Away, mais clairement agrémentées d’autres groupes qu’on aime. Je pense à Linkin Park, Bring Me The Horizon, Royal Republic ou encore While She Sleeps. Au final, on est très peu influencés par la scène actuelle, car on a toujours voulu faire la musique qu’on aime et pas celle qu’on pourrait attendre de nous. Notre volonté a toujours été de mixer le Pop-Punk et le Metal des années 2000, mais avec un son moderne.

Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre cette énergie très rock et la dimension émotionnelle de l’histoire ?
De manière générale, les deux styles peuvent servir l’énergie et l’émotion. Le Pop-Punk va incarner toute la partie mélancolique ou joyeuse. On va y retrouver des refrains forts, passionnés ou encore entraînants, tout en apportant sa touche d’émotion. Si on prend l’exemple du refrain de Kickout, il évoque la fête, la joie et les retrouvailles, autant d’éléments qui rappellent le bonheur.
De son côté, le Metal va apporter de la lourdeur, de la vélocité, et donc ramener vers des émotions beaucoup plus spontanées comme la témérité ou la colère. Le contraste entre ces deux styles se retrouve directement dans le deuxième refrain de The Final Step, qui amène vers un pont très Metal et permet de comprendre directement les émotions de Light.

« Take a look after me » introduit une véritable pause. Pourquoi était-il important d’offrir ce moment au milieu d’un album aussi explosif ?
Ce n’était pas forcément important, mais ça servait complètement notre propos. Ce morceau parle de dépression et de solitude, et la ballade a été pour nous le choix logique pour aborder ces sujets. À l’échelle de l’album, la ballade est le seul morceau lent de Run Away et illustre donc directement la « solitude » au sein de la masse. Et pour le mot de la fin, on dira aussi que la plupart des groupes qu’on écoute font des ballades, alors pourquoi pas nous !

La présence de la Mort devient de plus en plus forte avant la confrontation avec le « Reaper ». Comment avez-vous travaillé musicalement cette montée vers ce point de rupture ?
Pour nous, cette montée dont tu parles commence avec le morceau Lifeless. Dans ce morceau, Light ne comprend pas qu’il est réellement en train de mourir. L’ambiance se veut sombre et pesante. Les guitares rappellent un électrocardiogramme et la production se veut inquiétante, avec des effets sonores d’orage et de respirateur. À la fin, on ne sait pas si Light est mort ou vivant, et c’est la première fois qu’il y est confronté. End / No Pain No Game représente une introspection et une réflexion profonde qui visent à faire comprendre à notre personnage que se battre vaut le coup. Dans ce morceau, il passe d’un état de peur et de dépression face à ce qui lui arrive à un état de proactivité et de combattant. Il sait à ce moment que le combat contre la mort (contre lui-même ?!) est inévitable, mais il est prêt à y aller. Reaper représente ce combat. Si on reprend les trois morceaux, Lifeless est une sorte de Pop-Punk sombre, End / No Pain No Game du Pop-Punk Metal et Reaper du heavy Metal, ce qui représente aussi la montée de la mort au fil de ces trois morceaux.

À la fin de Run Away, Light retrouve la lumière et une forme d’élan vital. Après avoir passé autant de temps dans sa tête, qu’est-ce que cette histoire a changé pour vous en tant que groupe ?
Comme Light, on ressort de Run Away avec un vrai élan. Le premier changement, c’est la fierté d’avoir finalisé ce premier album nous-mêmes. Ça a été long et fastidieux : la composition pendant le Covid, l’écriture des paroles, l’enregistrement, le mixage, les clips… et mettre la main au porte-monnaie, même quand c’était la galère. Au final, on n’a rien lâché et on a eu raison. Quand on repense à tout ce chemin… Il y a eu les différents membres passés par EllSide, qui ont chacun apporté quelque chose à l’univers. Il y a eu les dates de promo, avec des plans foireux, comme louer une camionnette pas étanche un jour de pluie, mais aussi de très beaux moments, comme notre date au Supersonic. Et surtout, il y a eu les rencontres avec plein de groupes géniaux.
C’est peut-être ça, le plus gros changement : on a commencé à construire un vrai réseau. Aujourd’hui, on a les contacts de réalisateurs, d’ingés son, de gens du mastering, de musiciens, de programmateurs, de managers, de coachs, des gens qui nous suivent à la fois sur les réseaux et devant la scène… Des gens capables de nous aider à aller de l’avant. Light a retrouvé la lumière, et nous, on a trouvé de quoi avancer.