Auren n’a pas écrit « Réciproque » pour aller mieux. Elle l’a écrit parce qu’il fallait que ça sorte. L’endométriose. La PMA. L’enfant qui ne viendra pas. Le corps qui résiste. La honte qui s’installe en silence. L’amour qui vacille, le mental qui tangue, les kilomètres avalés en courant pour ne pas sombrer. Auren aurait pu en faire un disque profondément sombre. Elle en fait tout l’inverse. Un disque lumineux qui nous touche et nous frappe de plein cœur. Qui respire et transpire la vie. C’est là toute la force de « Réciproque ». Bien sûr elle ne triche pas avec la douleur, mais elle ne lui laisse pas le dernier mot. Les chansons nées au piano, prennent une ampleur musicale captivante, s’habillent de cordes, de synthétiseurs, de textures seventies et de claviers électroniques. Sans perdre leur nerf, leur relief et leur mouvement dansant. La voix d’Auren, elle, reste au centre. Cristalline, précise et forte. Une écriture qui refuse la facilité quand les mots peuvent aller directement à l’os. « Réciproque » est un album intime, rugueux, jamais confortable. Auren ouvre les portes qu’on préfère souvent garder secrètes. Elles reviennent chargées des histoires de ceux qui les écoutent. C’est peut-être ça, la fameuse réciprocité. Se mettre à nu. Partager avec l’autre nos douleurs et nos beautés.
Réciproque un album très intime, mais aussi profondément tourné vers la vie. À quel moment avez-vous senti que toutes ces expériences devaient ou pouvaient devenir des chansons et un album ?
Réciproque raconte les montagnes que j’ai dû traverser ces dernières années, mais ces chansons se placent toujours du côté de la joie, de la renaissance… Il y a eu 2 grands moments de déclic dans l’écriture de cet album. la première au Québec en 2023 lors de la magnifique expérience des Chants du voyage. « Pour de faux » est né, c’était le chaos à l’intérieur et j’essayais de faire bonne figure, mais dans ce genre de lieux, l’armure craque vite! et la 2ème après une séance d’ostéopathie, où mon ostéopathe m’a dit « Aurélie, il serait peut-être temps de l’écrire cette chanson sur l’enfant que vous n’avez jamais pu avoir »…
Vous dites avoir voulu « renverser l’histoire, sans tricher ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous aujourd’hui, en tant que femme et en tant qu’artiste ?
Je crois que je ne voulais plus avoir honte, honte de ne pas réussir à avoir d’enfants, honte d’être nullipare, honte d’être malade. Le dire, est un premier pas, le chanter en est un autre. Aussi, j’avais cette volonté de transmission car dans la tourmente, j’aurais aimé avoir des figures auxquelles me raccrocher, comme celles qui ont essayé d’avoir un enfant et qui n’ont pas réussi, et il y en a si peu, alors je me suis dit que ma parole pouvait servir…
Le titre Réciproque évoque l’équilibre, le partage, mais aussi ce que l’on donne et ce que l’on reçoit. Pourquoi ce mot s’est-il imposé comme titre de l’album ?
Déjà j’adore la sonorité de ce mot! Ensuite, comme vous le dites, je crois que pour être bien dans la vie, il faut avoir un minimum de réciprocité et dans cette période de vie, j’avais l’impression que je donnais beaucoup et que j’avais peu en retour et puis en latin réciproque veut dire « retour à la case départ », ça ne pouvait pas tomber mieux !
Musicalement, vous aimez mélanger cette chaleur très organique de votre voix, avec des sonorités seventies et une production relativement synthétique. Quelle évolution sonore vouliez-vous le plus obtenir avec ce disque ?
j’ai composé toutes ces chansons au piano, alors je souhaitais absolument qu’il soit là, au centre de tous les titres. Ensuite, je souhaitais qu’il y ait des musiciens sur cet album, je voulais sentir leur doigt, leur souffle, qu’ils jouent ensemble, on a vécu des moments magiques au studio. Les sonorités seventies viennent de mes influences, je voulais me rapprocher de la musique qui m’a bercée : Sanson, Berger, Elton John, et puis on a rajouté les magnifiques violons de Laurent Valero façon Michel Colombier. Enfin, je souhaitais que l’on s’ancre dans nos années 2026, c’est pourquoi il y a aussi des claviers comme le Buchla Easel ou l’Arpegiator…
Vous avez été inspirée par des artistes et autrices comme Virginie Despentes, Cécile Coulon, Kae Tempest ou Frida Kahlo. Qu’est-ce que ces figures féminines, féministes, ont réveillé ou nourri dans votre écriture ?
La littérature, la poésie, la peinture nourrissent mon écriture. Ces autrices m’ont consolée. Elles écrivent sur ce qui fait mal de manière directe… J’ai dévoré leur livre pendant l’écriture de cet album et beaucoup regarder les peintures de Frida (d’ailleurs sur mon tout 1er album, j’avais écrit une chanson sur Frida Kahlo!)
Après » Il s’est passé quelque chose », couronné du Prix Charles-Cros, que représente « Réciproque » dans votre parcours ?
Réciproque est un album sincère, sans détour, sans chichi, qui est au plus proche de mon intime. Et je m’aperçois au fur et mesure que je chante ses chansons que Simon de beauvoir avant totalement raison quand elle disait : « C’est dans la vérité d’une vie que chacun peut retrouver la vérité de toute vie. » Je suis estomaquée sur le nombre de témoignages que je reçois. C’est la première fois que cela m’arrive que les personnes qui écoutent mon album ou me voit en concert me confient leurs histoires. c’est le plus beau des cadeaux.




