Grand frère d' »Autofiction », « Antidepressants » est ressorti cet été dans une magnifique édition « expanded ». Peu de communication autour de ce très bel objet de collection, l’album « reboosté » étant noyé sous des têtes de gondole à la gloire des Rolling Stones. Je trouve un malheureux exemplaire dans le rayon « rock indé » d’une célèbre enseigne culturelle tandis que ma compagne m’achète le redoutable « Foreign Tongues ». Pas de jaloux. Deux salles deux ambiances.
Ce qui frappe, à l’écoute de ce dixième album de Suede, c’est la puissance de feu d’un groupe que l’on a jugé un peu trop vite moribond. « Autofiction » adressait un bras d’honneur au revival Brit-Pop et aux frères galères Gallagher ? « Antidepressants » va plus loin dans l’emphase et c’est les deux mains levées, majeurs dressés, que la bande à Brett s’adresse à la pop rock actuelle. Ce n’est plus un LP, c’est un raz-de-marée d’hymnes flamboyants et finement troussés.
Et tant pis si les pilleurs de Beatles remplissent les stades à coup de lyrisme pompier. Suede se la joue incandescent et pyromane à temps complet.
Il y a de cela 30 ans (déjà !), je n’aurais pas donner un kopeck à la formation londonienne. Trop fiers, trop imbus d’eux-mêmes, trop stars. NME et je n’aime que moi.
Pour preuve, cette « Route du Rock » édition 1996 où le quintet glam défend son » Coming Up » un mois avant sa sortie dans les bacs. Poses langoureuses, regards hautains, vestes en cuir et boots. Anderson en fait des tonnes et minaude devant un public plus ou moins acquis à sa cause. Quelques minettes vêtues uniformément de barrettes dans les cheveux et de top à bandes latérales Adidas se pâment devant les feulements de notre Aristochat mais rien n’y fait. Cet ego-trip me laisse de marbre, voire m’agace.
Cette impression de « suffisance » se vérifiera quelques minutes plus tard au stand de dédicaces (et ouais, les jeunes, à l’époque l’on pouvait rencontrer ses idoles et repartir avec une bafouille personnalisée !). Brett, Richard, Neil, Simon et Mat se la pètent grave. Brett arborant une paire de Ray-Ban sur son nez retroussé, coupe savamment étudiée, impassible comme un cerbère ou mimant l’exaspération. Mec, t’as certainement cravaché pour arriver où tu en es mais n’oublie pas une chose essentielle : c’est le public et la vente de disques (le CD n’était pas encore gangréné par le streaming) qui te permet de croûter. Un peu de respect pour autrui ou quelques échanges avec des fans transi(e)s ne coûtent rien. C’est un juste retour d’ascenseur. A moins que tu ne sois tenaillé par la timidité ? Vu ta prestation scénique des plus excen-triques, j’en doute. Tu pourras te la jouer Bowie face à une horde de groupies lorsque tu auras acquis un véritable statut d’icône. D’ici là ? Un conseil. Profil bas.
Soyons précis. Je ne remets nullement en cause le talent de songwriter et de compositeur de Mr Anderson et de son Crew. » The Wild Ones » est l’une des plus belles ballades entendues dans la décennie des 90’s. Mais à la posture (l’imposture ?) et les clichés, toujours préférer la modestie.
Sans coup de théâtre, » Coming Up » et « Head Music » cartonnent. Et la Brit-Pop de tirer sa révérence en cette fin de siècle.
Entre 2002 et 2022, Brett balbutie des semblants de chansons. Perd de sa sève. Se cherche puis s’achève. Adieu Suede ?
Bien des années plus tard, notre chanteur avouera son addiction d’alors à l’alcool et aux drogues dures. Ceci expliquant cela ? Indubitablement, cet aveu annoncera une remise à niveau pour le groupe et un nouvel élan collectif dès 2022.
« Autofiction », donc, et sa production furieusement punk-rock. Au placard, les compositions sophistiquées de » Trash », « Lazy », « Everything will flow » ou encore » She’s in fashion ». Place à la rage et à l’urgence. L’efficacité des morceaux est évidente- dès la première écoute- et Brett Anderson, à l’aube d’une soixantaine rugissante, y chante comme jamais. Trois ans plus tard, nous aurions pu émettre l’idée d’un grand chambardement au sein de cet » Antidepressants », en opposition à son prédécesseur.
Mauvaise pioche. Ce nouvel opus semble bâti sur les fondations de son voisin de palier et pousse les potards un cran au-dessus. Point d’endormissement chez nos garçons coiffeurs. Point d’anxiolytique non plus. Si je devais comparer cette nouvelle galette à une introduction de film, ce serait incontestablement celle où Marty Mc Fly branche sa guitare en pré-générique de « Retour vers le futur ». Un riff et BANG ! Attention à la tension! Voici un LP qui a de la gueule, de la classe et du chien ( » Dog Man Star » ?). Voici un LP qui prend toute sa dimension -ogresque et orgiaque- dans un superbe coffret regroupant l’album original, une collection d’inédits d’excellentes f(r)actures et une batterie de démos propres comme des titres finalisés ! Une Sainte Trinité-indispensable- qui verse plus du côté du triple album que de la pochette surprise gavée de gadgets en plastique. Vous aviez adoré la compilation « Sci-fi Lullaby » ? Vous allez tomber sous le charme de ce classique en devenir. Un Himalaya dans une discographie peuplée inégalement de singles classieux et de tâtonnements dans le noir.
Il y a du « Tin Machine » (passade grunge et inattendue de Bowie s’encanaillant, alors, avec un combo ultra sapé et à sa solde) et du T-Rex dans cette mouture. Du Radiohead, aussi, période « The Bends » pour ses guitares tranchantes et son romantisme assumé mais aussi du New York Dolls pour le punk qui irrigue les veines de notre quintet.
Enfin, si vous doutiez encore de l’excellence qui domine cet « Antidepressants », attardez-vous sur ces titres : » Dancing with the europeans », » The sound and the summer », » Medication », « Overload » et « Emotionally unavailable ». Des brûlots qui vous feront dresser les poils et le reste.
Rentrée ? Morosité ?
Offrez-vous ce très beau cadeau. Offrez-vous ces titres-médicaments que nos bad boys défendent sur scène avec générosité, humilité et…humidité (Brett Anderson termine le set en eau).
« Antidepressants » ?
Plus qu’un chef-d’œuvre.
Un album qui sue.
Un album qui aide.
John Book.



