Un homme aux pupilles dilatées, immergé dans l’eau et retrouvant peu à peu ses couleurs. Une jeune scientifique lui tendant la main en souriant. Son assistant se tenant derrière elle, distant et interloqué. Telles sont les premières images du pré-générique de « L’Homme de l’Atlantide ». Diffusée en 1979, cette série hors du commun berça mon enfance et me fit prendre conscience, tout petit, de ma propre mélancolie. Le temps qui s’évapore, la dureté de la vie, le sentiment d’injustice et les inégalités « sociales » au sein du cadre scolaire dans lequel je m’ébattais…Tout dans cette série tendait un miroir à ma propre existence. Ne nous méprenons pas. Du haut de mes 8 ans, j’avais une vision bien tronquée de mon environnement et ne possédais aucunement de mode d’emploi ni de doigts palmés. Mais rien à faire. A chaque épisode, raz de marée. La détresse et la fragilité de Mark Harris-homo mermani largué- m’envahissaient totalement. Bien des années plus tard, calé dans mon canapé, ce trouble subsiste. Qu’est ce qui fonctionne tant dans ce pamphlet humaniste ? Qu’est ce qui nous remue dans ces intrigues fantastiques où la violence demeure en arrière-plan ?
A la dissection du poisson, voici ce qui se cache derrière ses branchies. A n’en pas douter, la personnalité « enfantine » de Mark Harris puise son fondement dans les œuvres philosophiques d’Antoine de Saint-Exupéry et de Voltaire. Notre candide est pétri de questions et ne comprend pas l’environnement « rigide » qui l’entoure. Sur la terre ferme, tout est précipitation, incompréhension et malaise. Empêtré dans des filets trop serrés, Mark « l’étrange étranger » étouffe. S’accroche. Refuse de se conformer aux cons formateurs. L’Armée, les despotes mégalomaniaques, les gouvernements, très peu pour lui. Et si sa mémoire lui fait défaut, son ressenti est abyssal: sa place n’est pas ici. « Don’t let the sun go down on me »!
A moins que l’amour que lui voue secrètement le Professeur Elizabeth Merrill et la compassion que lui porte le Docteur Miller Simon ne le retiennent ?
Peur.
A l’air libre, point de courant porteur. Point de flots ni de flow. La structure sociétale y est sclérosée par des modèles économiques sauvages. Traversée par des concepts flous : le capitalisme, la loi du marché, la politique, les coupes budgétaires, Wall Street, le CAC 40, etc.…La tête sous l’eau, l’Homme boit la tasse. Affranchi des règles, l’Atlante, lui, nage sans contraintes en son Royaume. Poreux à son écosystème. Respectueux de ses congénères. L’empathie ? Inconnue. Sa curiosité ? Immense.
Inadapté, Mark Harris est un bloc de glace face à la chaleur corporelle et les élans du cœur. Ses vagues à l’âme en font-ils un être malveillant, pour autant ? Point du tout.
En amitié comme en amour, tout est affaire de temps.
Le Dr Merrill procède par paliers. Elévation et dépressurisation. Tente d’être un guide pour son protégé. Et quand ce dernier prend la tangente et se retrouve coincé dans une cabine téléphonique, il ne doit son salut qu’à un petit prince.
Ainsi, notre extra-marin pourrait se substituer au renard de Saint-Ex.
Indocile mais irrésistiblement attiré par ses quasi-semblables.
Petit rappel indispensable par le plus célèbre des aviateurs : « …tous les hommes se ressemblent. Je m’ennuie donc un peu. Mais si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! (…) Si tu veux un ami, apprivoise-moi ! (…) Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’assoir un peu plus près… ».
Revoir « L’Homme de l’Atlantide », c’est prendre de plein fouet les soubresauts d’une planète en souffrance à l’aube des années 80. C’est le dérèglement climatique évoqué par l’entremise de l’asphyxie de notre héros. La brutalité des Hommes face au silence de la Mer et le désir d’une civilisation moins conflictuelle et plus fraternelle. C’est aussi le plaisir de retrouver Patrick Duffy dans un rôle bien plus complexe que celui qu’il incarnera, plus tard, au sein d’une famille texane. C’est le charme fou de Belinda Montgomery et l’humour pétillant de Kenneth Tigar. Le pragmatisme d’Alan Fudge face à la folie douce de Victor Buono en Capitaine Némo. Ce sont des épisodes gorgés de poésie ouatée et d’effets spéciaux de qualité.
En 1973, Mike Nichols réalisa « Le jour du Dauphin » inspiré du livre de Robert Merle : « Un animal doué de raison ». L’histoire d’un savant apprenant les rudiments de l’anglais à un mammifère, révolutionnant ainsi les bases de notre savoir et notre rapport aux « autres » espèces. En 1977, la chaine NBC ne fit qu’extrapoler un concept fort en lui ajoutant un zest de mythologie, de culture hippie, de spleen et d’un boxer jaune.
Face à la montée des eaux, tous dans le même bateau.
« We all live in a yellow submarine… »
John Book.



