Un mur ébréché. Une fente. De cet interstice grisâtre s’extrait un doigt granuleux et tordu. Tension verticale, l’appendice s’accrochant difficilement aux rebords extérieurs. Tâtonnement. En un instant, le doigt fait place à une main. L’ouverture se parait d’éléments horrifiques. Et dans ce petit éboulis, la quiétude d’un bâtiment bascule soudain dans l’inconfort et le surnaturel.
C’est sous un soleil de plomb que la fanbase de « The Dillinger Escape Plan » patiente face à l’Élysée Montmartre. Je n’avais pas retrouvé le chemin de cette salle parisienne mythique depuis l’incendie qui ravagea ses locaux en 2011. Je passe devant son entrée sans en reconnaitre les contours puis rebrousse chemin. Effectivement, le quartier a changé et les années ont passé. Le temps de me désaltérer en compagnie de mon ami JB…
Nous pénétrons dans l’antre.
« The Prestige » ouvre le bal et délivre un hardcore sec et puissant, sans fioritures. Les titres s’enchainent, courts, intenses et me replongent en Juin 1995. Rewind. Du haut de mes 24 balais, c’est accompagné de mon cousin que je me dirige vers l’Antipode de Rennes. Une très belle programmation réunit Stormcore et Madball. Côté Jardin, Stormcore promet de balancer avec fièvre l’intégralité de son LP : » To the Point ». Côté Cour, MADBALL mitraille son « Set It Off » avec une urgence peu commune. En dépit de skins qui réussirent à se frayer un passage dans la foule (putain, en 2027 comme en 1985, la jeunesse emmerde toujours le Front National) et plombèrent l’ambiance, je garde de cette journée un souvenir inaltérable. Back to 2026. Pas mal de quinquas dans l’Élysée et le son de cette salle demeure effectivement très bon. La première partie salue la fidélité de sa tête d’affiche, de son public et quelques roadies plus tard, « The Dillinger Escape Plan » investit le plateau.
La main fait place à un bras qui fait place à une épaule puis une tête. Le mur s’effondre. En son centre, une béance d’où s’extirpe brutalement la Bête. La vôtre. La mienne. Celle qui se tapit dans mes colères et vos incompréhensions face à la bêtise. Celle qui me soulève l’estomac et vous tricote les tripes quand le racisme prend ses quartiers d’été. Hurlement. Point de mors aux dents mais le gore en dedans. La Bête growle et s’apprête à faire des crétins son festin.
Quinze ans plus tard, Montmartre/ mon âtre est en feu. Le groupe arbore ses braises en ville et attaque bille en tête. Pas de quartier ! Dans cette avalanche de riffs distordus et de compositions alambiquées, « Calculating Infinity » est mis à l’honneur et c’est bel et bien une leçon d’algèbre qu’on nous somme d’étudier. Au programme ? Le rock cinématographique et cabossé de « Fantômas », la classe de Mike Patton, la douce folie de John Zorn et les saillies de Fugazi.
Tout est pourtant écrit mais tout semble désordonné et improvisé. Les aficionados répondent présents et enchainent les stage diving. Un malotru se fait virer manu militari du navire par Ben Weinman et Dimitri Dimakakis, statue grecque, se campe à la proue. Puis se replie sur lui-même. Un pied sur l’enceinte et l’avant-bras sur sa jambe. Concentration. Exaltation. Le lightshow explose et ses cordes vocales itou. Voici un set digne d’un grand-huit. Cohésion. Billy Rymer est un poulpe derrière sa batterie et les deux companeros Liam Wilson et James Love assurent la stabilité de l’embarcation. Tour de Crew ou de magie noire, « The Dillinger » envoute autant qu’il galvanise. Découpe en tranches ce repaire de rockers à coup de rythmes syncopés et de fatras soniques. Nous fait l’amour en pointillés. À la hussarde.
Dans le Circle Pit ?
Catharsis, baise fournaise et blanc en neige.
Le chanteur avoue sa fierté et sa reconnaissance de jouer avec « ces gars-là », sous les vivats. Chez DEP, rien n’est hâtif ou expéditif mais tout est abrasif. Leur show semble incontrôlable. Vivant. Dans l’instant. Hélas, « Come to Daddy » annonce déjà 50 minutes d’une performance intense, pousse les titres restants vers la sortie et sonne le glas d’un concert trop court.
In fine ? Une heure d’un quintet qui n’en fait qu’à sa tête. Qui repousse l’expérience des limites jusqu’à la rupture. Qui joue sa musique avec force et honnêteté. Sans entraves. Straight.
L’enfer ? Si le Diable se cache dans les détails, il se love aussi dans les partitions enflammées de ce groupe à part. Le Paradis ? Juste ici.
Au sortir de l’Élysée, nous affichons un sourire de circonstance. Heureux, repus et décrassés.
Définitivement jeunes.
Notre Bête ? Rassasiée. Apaisée. Engoncée dans notre système nerveux.
Mais attention.
Une autre Bête, immonde et prête à se repaitre de peurs injustifiées, pointe le bout de son museau merdeux.
Démago et putassière. Affichant un discours toujours plus policé.
Restons soudés.
En 2027…
Nous saurons pertinemment pour qui ne pas voter.
John Book.
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Je dédie cette chronique à JB, Mike et Éric, mon cousin malouin. Chère Lustienne, cher Lustien, un mystérieux musicien se tient à mes côtés, sauras-tu le nommer ?



