[Live Report] Prohibition + Guests: Ben Shemie (of Suuns) & Mossaï Mossaï. Le patchwork de la Vie.

Ha, quelle belle affiche à la Marbrerie de Montreuil (93) en ce 30 septembre ! A l’occasion de la réédition de l’album « Towncrier » qui leur ouvrit les portes de tous les festivals en 1996 (partager la scène avec Fugazi, Blonde Redhead, Condense, Les Thugs, Chokebore, etc.…, t’imagines ?), Prohibition retrouve la scène et se produit pour une poignée de concerts dans notre Hexagone. Un évènement en soi tant le quatuor, porté par leur leader Don Nino, se fait discret. Le choix porté à cette salle à taille humaine leur convient parfaitement et je me dois de saluer l’ambiance particulièrement chaleureuse qui caractérise « La Marbrerie ». Acoustique parfaite, scène qui joue la proximité avec son public, bar agréable et lumières tamisées. Ce petit lieu est grand, absolument.
C’est Mossaï Mossaï qui ouvre le bal, avec humilité et simplicité. Marie se poste derrière son clavier et élève sa voix vers des hauteurs insoupçonnées… avec un soupçon de gravité. Les paroles sont tranchantes, répétitives, glaciales. Une forêt sonore m’envelloppe sans que je n’en trouve l’orée. Broussailles, haies touffues, sentiers labyrinthiques. Mossaï Mossaï joue avec les nerfs et les sens de son auditoire et exerce une fascination palpable. Jean-Loup à la batterie lance un mouvement, Tanguy rebondi sur sa basse et, soudain, la guitare de Philémon effectue une trouée sonique dans le paysage harmonique. A la fois pop, Cold Wave et électro, les frenchy pourraient se présenter comme les descendants de Diabologum et Kraftwerk. Bonbon doux amer, Mossaï Mossaï nous titille sans jamais vouloir nous plaire. Leurs compositions sont aventureuses, exigeantes mais, une fois domptées, follement spongieuses. Voici un groupe qui conjugue poésie avec  » performance noisy » et semble toujours se chercher scéniquement dans une structure préétablie. Et puis, la voix de Marie. Puissante. Saisissante. Bono disait de la voix Björk qu’elle s’apparentait à un pic à glace ? Celle de Marie pourrait figurer dans une suite arty de « Basic Instinct ». Petit set pour grand match, Mossaï Mossaï s’éclipse sous les applaudissement nourris d’un public ravi.
Puis les roadies font place nette et déposent un mur d’enceintes au pied de la scène. Côté cour, une batterie de rack où pullulent boutons sous tensions. Une grande silhouette dégingandée nous tourne le dos, un micro à la main. Cheveux en bataille, t-shirt large et jeans regular, Ben Shemie se la joue profil bas face à son artillerie sonique. Joue la distance entre son instrument vocal et ses tentatives de larsen. Les beats sont lourds, métronomiques et la mélodie une peau de chagrin. L’hypnose n’est pas loin…Puis l’ami canadien, porté par un chant « soul » impeccable, nous fait face et nous séduit sur le champ. Le leader de SUUNS se mue en lover extatique. Il y a du Baby Bird mais aussi du GusGus dans cette manière de pervertir l’entité électro, sans se forcer. La foule chaloupe sous les loops. Les mélodies, anémiques, n’ont ni début ni fin. Ben (Ten) se dédouble et prend le train en marche. Cris et chuchotements. Crash et crissement. C’est Underworld maquillé lupanar. Farah Fawcett sous une boule à facettes. L’audience lévite. Mr Shemie est à un mètre de nous. Moi la brebis. Toi le loup gourou. Puis ce rendez-vous sexy se clôt comme il a commencé : en catimini mais chargé de phéromones…Excité je suis.
Enfin, le gang parisien débarque. Leur label Prohibited Records souffle ses 30 bougies mais hier c’est aujourd’hui. Et leur excellent « Cobweb Day » s’offre un nouveau vernis. Très fort. Cela commence très fort avec un saxo retors et un groupe soudé. Nicolas Laureau semble heureux de retrouver ses compagnons et leur connivence est palpable. Les titres punk/grunge mitraillent, s’enchainent sans chaines et défouraillent sévère. La rage hardcore se pare de costumes jazzy et de breaks surprises. Toutes les influences (Fugazi, of course, mais aussi Minor Threat et Morphine) sont parfaitement assimilées, digérées sans que Prohibition ne souffre la comparaison avec ses pairs. Les générations diverses se croisent et des jeunes filles en fleur (je pourrais être leur père !) sautillent joyeusement au premier rang. Derrière moi, des cheveux blancs entonnent des refrains comme autant de cris de protestation. Toutes et tous se croisent mais personne ne se toise. Public disparate mais étrangement uni et conquis, l’heure est à la communion. Une fuite d’eau au plafond rend Don Nino hilare. « La dernière fois que nous avons joué ici, il pleuvait tout autant ! ».  Prohibition embraye sans temps mort et termine son récital bruitiste sous les vivats. Petit rappel pour la forme. Et « Rendez-vous dans trente ans ! »…
Mon fidèle Ami JB et moi-même quittons les lieux sous une flotte diluvienne mais notre joie est solaire. Quels concerts !
Loin des stades démesurés et des prix prohibitifs, il existe encore des espaces culturels qui privilégient la rencontre et la découverte pour une poignée d’euros.
« La Marbrerie » en est l’un de ses dignes représentants. Prions pour qu’en 2056, cet ilot de résistance soit toujours vivant !  
 
John Book.