[Interview] Ysé :  » La vie a plus d’imagination que nous « 

Les chansons d’Ysé semblent naître dans cet entre-deux, où les blessures s’adoucissent et où l’avenir reprend ses droits. Avec « Pour ce qui nous attend de mieux », son premier album, elle nous chante les cicatrices de la vie et nous raconte l’amour qu’on chérit et celui que l’on perd, enveloppé de piano, d’arrangements, et de cette magnifique voix à fleur de peau. Dans cette intimité sans fard, elle se dessine, en claire obscure, pudique et lumineuse. De ses rêves d’adolescente à cette mère qui prête sa voix au dernier morceau, Ysé tisse un disque de liens, de métamorphoses et de promesses. Rencontre avec une artiste qui préfère aux certitudes la beauté des possibles.

 

Ton premier album arrive après deux EP, Oser et Rêver. Comment as-tu vécu ce cheminement jusqu’à ce premier disque ?
J’ai mis quelques années à le mûrir. J’aime bien dire que les premiers albums sont un peu la somme de toute une vie. Je crois que c’est ce que j’ai essayé de mettre dans le mien.

Les EP que j’avais sortis auparavant m’ont permis de commencer à tourner et de faire beaucoup de concerts. Puis, un jour, j’ai eu un déclic : je me suis sentie prête. Avant, ce n’était tout simplement pas encore le moment. C’est assez joyeux d’arriver à cette étape et de sentir qu’on a quelque chose à raconter.

Oser et Rêver étaient-ils déjà les premières étapes de cet album ?
Honnêtement, non. J’ai avancé étape par étape. Je ne me sentais pas encore assez mûre artistiquement. Ces EP étaient des espaces d’exploration qui m’ont permis de trouver la direction que je voulais prendre et de comprendre ce que j’avais envie de raconter.

J’en suis très fière, parce que je peux toujours les écouter et que je joue encore ces chansons sur scène. Elles m’ont ouvert la voie et m’ont donné confiance. Oser, notamment, c’était une manière de m’accorder une légitimité pour me lancer. Écrire en français, c’est une vraie mise à nu, en tout cas pour moi. J’avais besoin de me familiariser avec cette exposition pour pouvoir aller vers quelque chose de plus intime sur ce premier album.

Tes chansons parlent de rupture et de reconstruction, avec une dimension très personnelle, mais aussi universelle. Comment trouves-tu le juste équilibre entre te livrer et toucher les autres ?
J’avais une petite liste de rêves que je gardais depuis l’adolescence, des choses que je voulais voir un jour dans mon album. Elle m’a beaucoup guidée. Je savais, par exemple, que je voulais une section de cuivres, comme dans le groupe que je préfère, Beirut. J’ai finalement travaillé avec l’un de ses membres, qui a réalisé toute cette section.

Je voulais aussi rendre hommage au lien très fort que j’ai avec ma mère. Elle est artiste lyrique, soprano, et j’ai grandi en traînant dans les opéras. La musique classique a fait partie de ma vie très tôt. Je parle beaucoup d’elle dans ce disque, et elle chante même à la toute fin. C’était une manière d’immortaliser sa voix.

Au-delà de ces rêves, j’avais surtout envie d’être comprise et d’être le plus possible moi-même. J’ai tout écrit et composé seule. J’ai évidemment collaboré avec d’autres personnes, mais j’ai aussi pris en charge une grande partie des arrangements et de la réalisation. J’ai vraiment eu le sentiment de faire le disque dont je rêvais adolescente. C’est ma petite victoire personnelle.

Un premier album aussi intime demande beaucoup d’investissement. Comment as-tu trouvé ton équilibre pendant sa création ?
J’ai eu de la chance : contrairement à ce qu’on imagine parfois, l’écriture n’a pas été douloureuse pour moi. Ce disque a même été particulièrement doux à réaliser. Les choses se sont faites assez naturellement, sans être laborieuses.

En parallèle, j’étais déjà en tournée. Je suis partie jouer en Chine, en Turquie et en Australie avec les chansons qui avaient précédé l’album. Je continuais aussi à accompagner d’autres artistes en tant que musicienne.

J’aime beaucoup être au service de la musique des autres. Cela me permet de garder un équilibre entre mon propre projet, qui demande beaucoup d’énergie, et d’autres aventures musicales. C’est toujours le cas aujourd’hui.

Tu accompagnes des artistes aux univers très différents. Est-ce que ces expériences nourrissent ta propre musique ?
Oui, tout se nourrit mutuellement. C’est une chance de pouvoir côtoyer les répertoires et les artistes d’aussi près, de partager leur quotidien et leur manière de travailler. C’est très inspirant.

J’ai notamment beaucoup tourné avec H-Burns autour d’un hommage à Leonard Cohen, avec le Stranger Quartet, au violoncelle et à la basse. Ces expériences m’ont aussi fait réfléchir à la carrière que j’aimerais construire. Les parcours qui durent m’inspirent davantage que les très gros succès ponctuels.

C’est également l’occasion de découvrir les artistes qui ont influencé ceux avec lesquels on joue. Pour le spectacle autour de Leonard Cohen, certaines chansons que nous reprenions m’étaient inconnues, alors que je connaissais déjà assez bien son répertoire. Explorer des styles qui ne correspondent pas forcément à notre propre musique est toujours enrichissant.

Le piano occupe une place importante sur l’album. Est-ce l’instrument autour duquel tu as construit tes chansons ?
J’ai composé entre 70 et 80 % du disque au piano. J’en ai un très chouette dans mon salon, que j’avais récupéré auprès d’un monsieur qui voulait s’en séparer. C’est un petit piano droit grec, un modèle qui ne se fabrique plus. Il ne sonne pas particulièrement bien, mais j’ai fait poser une sourdine très épaisse.

Cela lui donne un son très secret, cotonneux. Mes voisins sont ravis, parce que je peux jouer le soir sans qu’ils m’entendent ! Mais cette sonorité a fini par devenir une véritable ligne directrice pour l’album.

J’ai ensuite cherché un meilleur piano capable de retrouver cette couleur. Je l’ai trouvé chez Perceval Carré, à Pantin, avec ce son un peu sourd et feutré que je voulais conserver, mais dans une version plus aboutie.

Pour composer, je reviens naturellement au piano, à la basse et à la guitare. Ce sont les instruments avec lesquels je me sens le plus à l’aise.

Pour ce qui nous attend de mieux est un titre qui porte beaucoup d’espoir. Pourquoi l’avoir choisi ?
Il m’est venu assez vite. C’est un extrait d’une chanson de l’album qui porte le même titre. Il y a ces premiers vers : « Tu crois aux jolis mots d’amour que disent les gens heureux. Tu aimes les mauvais jours pour ce qui nous attend de mieux. »

Cette phrase m’a un peu hantée. Elle résumait bien ce que je voulais transmettre avec ce disque. C’est un album qui parle de l’après, de ce qui vient une fois les moments difficiles traversés. Il y a des chansons d’amour tristes, bien sûr, mais j’ai commencé à écrire le disque à un moment où j’allais beaucoup mieux.

J’avais envie de regarder les épreuves depuis un endroit plus lumineux, de laisser la porte ouverte à des possibilités plus réjouissantes. Je suis plutôt optimiste dans la vie. On vit dans une société compliquée, mais apporter un peu de lumière peut faire du bien. Et je ne pense pas que l’optimisme soit incompatible avec les luttes.

Cette confiance en l’avenir semble traverser tout le disque. Est-ce aussi ta manière de regarder le monde ?
Je crois que la vie a souvent plus d’imagination que nous. Faire confiance à l’avenir, c’est quelque chose auquel je tiens.

Même dans la construction de mes chansons, il y a toujours une ouverture, un endroit où la lumière revient. C’est sans doute lié à mon regard sur le monde. J’ai envie de croire qu’il existe toujours d’autres chemins possibles.

Tu as présenté l’album à La Maroquinerie le 1er octobre. Que représentait cette date pour toi ?
C’était une date que nous attendions depuis un moment, depuis l’annonce de l’album. Les concerts de sortie sont toujours des moments particuliers, parce qu’on les prépare sur le long terme.

J’aime beaucoup cette salle et je tenais vraiment à y célébrer mon premier album. J’y retrouve une énergie très centrée sur la musique, avec un côté rock que j’apprécie.

C’était un moment superbe et très émouvant. Ma mère est montée sur scène pour chanter à la toute fin du concert, alors qu’elle ne l’avait pas fait depuis des années. C’était très fort.

Voir le public connaître les paroles, retrouver les gens qui suivent le projet, c’est quelque chose que les chiffres du numérique ne peuvent pas remplacer. Si je fais ce métier, c’est pour le spectacle vivant, pour être sur scène, rencontrer les gens et échanger avec eux. Il y a eu une vraie communion ce soir-là. Et la tournée continue, avec d’autres beaux moments à venir.

Quand tu rencontres ton public, qu’est-ce que ces échanges t’apportent ?
Je suis toujours très émue. Ce qui est beau dans une chanson, c’est qu’on peut y mettre beaucoup de soi tout en laissant aux autres la possibilité de se l’approprier. J’aime voir certains titres devenir des morceaux de vie pour les gens.

J’ai moi-même des chansons qui restent attachées à des périodes très précises de mon existence. Je me souviens, par exemple, d’une chanson de l’été 2008, quand je vivais sur la plage. Je sais ce que cela représente d’associer une musique à un moment de sa vie.

Alors, quand je vois que mes chansons peuvent avoir cette place pour quelqu’un, je trouve ça très émouvant. Et puis, il y a les personnes qui reviennent aux concerts. C’est le début d’une relation que j’espère longue. J’aimerais retrouver certains de ces visages dans trente ans !

Quel regard ta famille porte-t-elle sur cet album, auquel elle est aussi liée ?
Il y a beaucoup de pudeur dans ma famille, comme dans beaucoup d’autres. Après le concert à La Maroquinerie, mon petit frère m’a simplement dit que sa sœur était très forte. J’ai l’impression que c’était déjà beaucoup pour lui !

Mes parents m’ont toujours soutenue. Ils ne m’ont jamais empêchée de suivre mon envie d’être artiste. Je sais que si j’avais choisi une autre voie, ils m’auraient soutenue de la même manière.

Je travaille aussi au quotidien avec ma mère, qui manage le projet. Nous avons monté ensemble notre structure de production et d’édition. Nous formons donc une véritable équipe. Ils m’ont vue faire de la musique toute petite, quand je jouais encore très faux du violoncelle. J’imagine qu’ils doivent se dire que ça valait la peine de supporter tout ça !

Je mesure la chance que j’ai eue de bénéficier de ce soutien. J’avais parfois du mal à imaginer que la musique puisse devenir mon métier, mais j’ai aussi rencontré assez tôt des artistes comme Yael Naim ou Jeanne Added, dont j’ai assuré des premières parties. Voir des femmes qui écrivaient et produisaient leur propre musique m’a permis de me projeter. Je ne me reconnaissais pas forcément dans l’image de la chanteuse entourée de musiciens masculins.

La représentation est essentielle. Pouvoir s’identifier à des artistes qui nous ressemblent et envisager, grâce à elles, un chemin possible a été déterminant dans mon choix de faire de la musique mon métier.

Qui t’accompagne aujourd’hui sur scène ?
Je joue avec deux musiciens très talentueux : Noé Russeil, à la basse et aux synthés, et Mattéo Balma, à la batterie et aux synthés. Ils sont tous les deux multi-instrumentistes. De mon côté, je joue de la guitare et des claviers.

Noé a également joué sur l’album, tout comme mon ancien batteur de scène, qui a rejoint la tournée. Nous formons une super équipe. Avec mon bassiste, notamment, c’est une histoire qui dure depuis sept ans. Nous avons une vraie complicité musicale.

C’est très joyeux de pouvoir continuer cette aventure ensemble.