[Interview] EDGÄR – « Behind The Wall »

Dix ans après ses débuts, EDGÄR n’a pas fini de faire trembler les murs. Avec leur troisième opus « Behind The Wall », sorti en mars dernier, le duo amiénois prolonge son virage rock et libère une musique plus électrique, plus nerveuse, à l’image d’un monde qui nourrit autant les doutes que les colères. Mais derrière les guitares et l’urgence des morceaux, il y a le plaisir intact de créer ensemble et surtout une vraie histoire d’amitié, celle d’Antoine et Ronan. Justement le 5 novembre 2026, ils diffuseront, pour une séance unique au cinéma d’Amiens (ciné St-Leu), le film de leur aventure « EDGÄR, la vraie histoire ». Rencontre avec un duo plein de talent, d’audace et d’avenir à l’équilibre.

Votre duo existe depuis maintenant plus de 10 ans. Qu’est-ce qui a changé le plus chez vous depuis Secret ?
Je pense que ce qui a le plus changé depuis Secret, c’est qu’on a pris de l’âge (rires). Plus sérieusement, on est beaucoup plus alignés sur ce qu’on a envie de faire tous les deux, et beaucoup plus sereins dans notre proposition artistique. Pendant plusieurs années, on s’est beaucoup remis en question, parfois sur des choses qui n’étaient pas directement liées à la musique ou à l’artistique, mais plutôt au fonctionnement de l’industrie musicale. Aujourd’hui, on accorde moins de place à tout ça. On est plus en phase avec ce qu’on veut défendre artistiquement, mais aussi beaucoup plus en accord l’un avec l’autre.

Vous parlez souvent de « renaissance » depuis Edgär Is Dead. Vous aviez le sentiment de tourner en rond avant ce virage plus rock ?
Non, on n’avait pas forcément le sentiment de tourner en rond. C’était plutôt celui de ne pas être complètement alignés avec nous-mêmes, de ne pas être à 100 % nous-mêmes et, parfois, de devoir faire trop de concessions. On parle de renaissance parce qu’on est revenus à la base de ce qui nous a donné envie de faire de la musique ensemble : le plaisir de créer à deux et de faire des concerts. Ce virage rock nous a permis de retrouver ça. Il a été évident, presque essentiel, pour qu’on puisse continuer à faire vivre Edgär.

Le titre Behind The Wall évoque quelque chose d’oppressant, presque étouffant. C’est quoi, ce « mur » pour vous aujourd’hui ?
Cet album parle beaucoup de cette impression d’être inadaptés au monde qui nous entoure, d’être en décalage, de ne pas toujours comprendre ce qui se passe autour de nous, ni de nous sentir compris. Tout ça peut générer énormément d’anxiété, de paranoïa et de peur. Et ces émotions nous poussent parfois à nous enfermer, à nous isoler, ce qui renforce encore ce sentiment d’isolement.

Le mur, c’est cette contradiction : comment se protéger d’un monde qu’on trouve violent et angoissant sans finir par s’enfermer complètement dans ses propres peurs ? L’album parle de ça, mais aussi de la création comme échappatoire. Faire de la musique, écrire des textes, c’est une manière de mettre des mots sur ce qu’on ressent et d’essayer de dépasser tout ça.

Vos nouveaux morceaux sont plus directs, plus nerveux. Est-ce une réaction au monde actuel ou simplement votre évolution naturelle ?
C’est clairement une réaction au monde actuel, même si c’est aussi le reflet de notre évolution. On a toujours écrit à partir de nos émotions et de ce qu’on ressentait. Si nos albums ont beaucoup évolué depuis nos premiers EP, c’est aussi parce qu’on évolue en tant qu’hommes. On ne ressent pas les mêmes choses, on ne regarde plus le monde de la même manière. Aujourd’hui, on vit dans un monde particulièrement anxiogène et compliqué, et forcément, ça se ressent dans notre musique.

Sur « Cracks », on sent une vraie urgence. Vous écrivez encore pour exorciser quelque chose ?
Oui, complètement. On écrit ce qu’on ressent, mais aussi pour essayer de mieux le comprendre. L’écriture nous permet de mettre des mots sur des émotions qu’on n’arrive pas toujours à expliquer autrement. Et puis, il y a aussi cette envie de partager tout ça avec les gens. On peut écrire pour exorciser des émotions négatives, des peurs ou des angoisses, mais aussi pour créer un lien avec ceux qui écoutent les morceaux et qui peuvent se reconnaître dans ce qu’on raconte.

Vous citez souvent les scènes anglaises et des groupes comme les Strokes ou Fontaines D.C. Comment trouvez-vous votre propre identité au milieu de ces influences très fortes ?
Notre identité, on la construit au fur et à mesure. Sur Edgär Is Dead, quand on a amorcé ce virage, on avait envie de réunir dans un même album toutes les influences qu’on partage avec Ronan. Pour Behind The Wall, on a voulu aller plus loin : faire en sorte que ces références soient moins évidentes, qu’on entende moins les groupes qui nous inspirent et davantage Edgär.

Finalement, je crois qu’on ne cherche pas forcément l’originalité à tout prix. On cherche avant tout la sincérité. Et cette sincérité vient avec l’expérience, avec le temps, mais aussi avec la confiance qu’on a en nous-mêmes et en l’autre au sein du duo. Nos influences font partie de nous, évidemment, mais aujourd’hui, on raconte avant tout ce qu’on vit, nous, avec nos mots et les mélodies que l’on a en tête.

Après presque 300 concerts, est-ce que vous composez désormais d’abord pour la scène ?
On pense forcément à la scène quand on compose, parce qu’on a envie de retrouver sur nos albums l’énergie qu’on dégage en concert. C’est quelque chose qu’on cherche à développer depuis l’album précédent. Ce n’est pas tant une question de composer pour le live que de réussir à faire passer cette énergie dans nos morceaux, de retrouver sur disque une partie de ce qui se passe quand on est sur scène.

Vous avez partagé des affiches avec Sting, Alice Cooper ou Kyo. Quel concert vous a le plus marqué jusqu’ici ?
On a eu la chance de partager l’affiche avec de grands artistes, et ce sont évidemment des souvenirs qu’on gardera toute notre vie. Rencontrer Sting, discuter avec Kyo ou jouer devant 30 000 personnes aux 24 Heures du Mans, c’est extraordinaire. On ne va pas dire le contraire.

Mais ce qui reste peut-être le plus précieux, c’est de jouer devant des gens qui sont venus pour nous et qui chantent nos chansons. Partager un moment avec le public autour d’un morceau qu’on a composé, c’est quelque chose de précieux.

Si je dois citer un concert en particulier, je dirais celui qu’on a donné au Cirque d’Amiens. On a réussi à réunir 800 personnes autour de nos chansons. C’était un vrai moment de partage, et c’est ce genre de souvenir qui nous marque profondément.

Dix ans après votre rencontre à Amiens, qu’est-ce qui fait encore vibrer le duo aujourd’hui ?
L’amitié, avant tout. On est heureux de se retrouver, de discuter et de créer ensemble parce qu’on est avant tout des amis, presque des frères aujourd’hui. C’est quelque chose de très important dans le projet. Au-delà de la musique, il y a cette envie de continuer à partager des choses à deux, de construire ensemble et de vivre cette aventure ensemble.

Avec Behind The Wall, avez-vous l’impression d’avoir trouvé le vrai son d’Edgär, ou êtes-vous encore en mutation ?
Pour la première fois, je crois qu’on est vraiment alignés tous les deux sur un album. On est en accord avec ce qu’on veut raconter, avec la musique qu’on fait et avec la direction artistique qu’on a choisie.

Mais on restera forcément en mutation. On est des êtres humains, avec des émotions et des expériences de vie qui évoluent en permanence. Et comme on part de ce qu’on ressent et de ce qu’on vit pour créer la musique d’Edgär, notre projet évoluera nécessairement avec nous.

Je ne pense donc pas qu’on ait trouvé un son définitif, et ce n’est d’ailleurs pas forcément ce qu’on recherche. En revanche, je nous souhaite d’être aussi alignés sur le prochain album qu’on l’est aujourd’hui sur Behind The Wall.

Photo de couv. Nicolas Burlot