[Interview] TIFEN – « You need only believe »

À l’occasion de la sortie de son premier album You Need Only Believe, attendu le 21 mai, nous avons échangé avec Tifen, artiste aux multiples visages, issue de la musique classique et désormais portée par une écriture profondément intime et libre. Entre folk, indie-pop, jazz et textures venues d’ailleurs, elle façonne avec Corentin Rio un univers sonore délicat et habité, où la douceur côtoie l’angoisse, où la lumière n’existe jamais sans l’ombre. Enregistré pendant plus d’un an, You Need Only Believe est un disque minutieux, foisonnant et profondément sensible. Tifen y explore le doute, la fragilité, le besoin de croire — en soi, en l’autre, en la vie — sans jamais tomber dans les certitudes faciles. Nourrie autant par Nick Drake que par le chant choral, les orgues d’église et les percussions traditionnelles, elle compose une œuvre  traversée de contrastes et de consolation. Dans cet entretien, Tifen revient sur son rapport à la création, ses influences, la place du doute dans le processus artistique, mais aussi sur cette quête d’équilibre entre sophistication musicale et émotion à fleur de peau.

 

You Need Only Believe évoque une forme de conviction absolue : est-ce une façon d’être au mode plutôt personnelle, artistique, ou les deux ? 
Il suffit d’y croire- c’est un peu dans le mantra de l’album : la force, le besoin de croire, en quelque chose, n’importe quoi, aux gens, à la vie, au hasard, mais aussi ce balancement avec le doute et la fragilité des choses. Au début, j’avais voulu appeler l’album « you need only pretend » – tu n’as qu’à faire semblant – et puis « You need only believe » s’est révélé plus vrai et percutant. Je voulais aussi que le titre de l’album ne porte pas le nom d’une chanson en particulier, mais évoque plutôt l’univers de l’album en entier, un peu comme les concepts albums.

Tu décris une dualité entre lumière et ombre dans ta personnalité. Comment cette tension se traduit-elle concrètement dans ton processus d’écriture ?
J’aime bien les dualités, par exemple, il y a une chanson qui s’appelle Escape my mind, qui parle de crises d’angoisse, c’est une des plus funky de l’album sur le plan musical.

Hold on, la chanson qui ouvre l’album, parle du point de vue d’un sans-abri, et  les arrangements sont très rythmiques, il y a beaucoup de percussions, de chœurs, et la fin est plus lumineuse. Pareil pour Dead of night

Issue de la musique classique, qu’est-ce que la chanson t’a permis d’exprimer que tu ne trouvais pas ailleurs ? 

Déjà, cela m’a permis d’aborder l’écriture, la composition, chose que je ne fais pas en classique puisque je suis interprète. Donc c’est forcément quelque chose de beaucoup plus personnel, une mise à nue en quelque sorte. Et puis, la guitare est devenue un vrai vecteur pour moi, j’en joue beaucoup maintenant, et j’espère de mieux en mieux (rires) Mais c’est un équilibre, je fais toujours du chant lyrique, du chœur, et je suis pianiste classique, j’accompagne aussi beaucoup de chanteurs, et je m’exprime aussi là dedans d’une toute autre manière. Et mon bagage classique m’aide à écrire aussi, donc l’un nourrit l’autre, je suppose. 

Tes morceaux oscillent entre douceur et intensité. Est-ce que tu composes d’abord dans un état émotionnel précis, ou est-ce la musique qui fait émerger ces contrastes ? 
Tout part de la musique pour moi, même souvent avant le texte, même si depuis quelque temps, j’essaye de partir du texte. Je ne me force pas à être dans un état particulier,  mais plutôt à être présente, et je vois ce qui vient, je tire le fil au fur et à mesure. 

Ton album mélange indie-pop, folk et jazz avec des instruments traditionnels venus de différentes cultures. Comment construisez-vous cet équilibre avec Corentin Rio sans perdre une identité cohérente ?
En essayant d’avoir une « pâte sonore » commune. Par exemple, on a utilisé une shruti box, qui est un petit orgue indien super beau, et on trouvait ça joli de commencer et de terminer l’album avec. Donc si vous écoutez le premier et dernier titre, vous entendrez ce son, comme un fil conducteur. Pareil pour l’utilisation des percussions comme le daf, il y a en a beaucoup dans Hold on, mais aussi Dead of night ou Garden of inner quiet. Pour The heart wanna be home, on s’est inspiré des chœurs de femmes bulgares, qui ont une vocalité magnifique, pour créer une fin en apothéose, et c’est un de mes moments préférés de l’album. Et finalement il y a beaucoup de chœurs dans l’album, on s’est fait plaisir avec ça, et au fil des envies et des idées, l’équilibre se construit.  Il faut essayer de garder une cohérence sans pour autant se brider dans ses choix.

Justement, votre collaboration semble très organique et polymorphe : comment se répartissent (ou se mélangent) vos rôles en studio ?
Justement, nous n’avons pas été en studio ! (rires) tout le processus et l’enregistrement s’est fait chez nous, dans notre salon ( à part la batterie bien sûr ). 

Pendant 13 mois, on a transformé notre appart en home studio, on a acheté de super micros, et c’était parti. Même le quatuor à cordes a été enregistré chez nous, avec des amis musiciens,  et franchement, on est super contents du résultat sonore de l’album. On a commencé à enregistrer en avril 2024, et pendant toute l’année qui a suivi, dès qu’on avait le temps, on se mettait à enregistrer, une guitare, une basse, un synthé, à chercher des sons et des effets pendant des heures, pour finir par la voix en tout dernier. Évidemment on a tout les deux d’autres activités musicales donc parfois, on grattait quelques heures par ci par là pour pouvoir enregistrer. Et au final ça a donné un album très produit, certains titres vont jusqu’à 95 pistes je crois ..! 

J’ai de la chance, car Corentin est un excellent batteur mais aussi un arrangeur et musicien exceptionnel, c’est lui a écrit les arrangements des cordes, des chœurs, il a vraiment pris le rôle de directeur musical, sauf que j’avais le droit de lui dire non librement ! (rires ) 

L’idée de “refuge pour les âmes qui doutent” est très forte. Est-ce que cet album a aussi été un refuge pour toi pendant sa création ?
Pas toujours, pas tout le temps… Je pense qu’on idéalise beaucoup le processus créatif des artistes. Il y a des moments où on se sent inspiré et où les idées fusent, et c’est génial, mais ça ne dure pas, et c’est fragile. Je suis une très grande fan du cinéma de Bacri et Jaoui, et dans une interview récente, elle décrivait leur processus d’écriture comme laborieux et loin d’être facile. J’ai trouvé ça tellement rassurant, car même pour des génies comme eux, il y a du doute, de la frustration, l’impression qu’on ne va pas y arriver. Il y a aussi notre propre voix auto-critique qui intervient :  » est ce que c’est à la hauteur ? Est ce que ça fonctionne ? Est ce que ça va plaire ?  » ect ect. Mais ce labeur et ces questionnements ne doivent pas faire peur,  au contraire, ils font partie du processus, et doivent nous aider à avancer. Mais j’aime cette idée de refuge dont tu parles, car je pense que lorsque qu’on écrit ou crée de manière générale, on est à la fois tourné vers soi, mais aussi complètement vers l’extérieur, et on s’inspire de ce qui nous entoure, des autres, du monde, etc. pour le façonner ensuite. 

Il y a une dimension presque spirituelle dans certaines textures (orgue, chœurs, instruments anciens). Est-ce une recherche consciente ?
Pas du tout ( rires) dans la vie, je ne suis ni spirituelle ni croyante. Mais je chante beaucoup en chœur, parfois de la musique sacrée, et j’ai souvent chanté avec orgue, qui est un instrument fascinant.  Franchement, j’invite tout le monde à essayer de jouer sur un grand orgue d’église un jour, c’est une sensation incroyable… 

Donc oui, on a été à St Thomas d’Aquin à Paris pour enregistrer de l’orgue sur The heart wanna be home. Et c’est vrai que j’ai un certain attrait pour les instruments anciens, j’avais envie de certaines de ces sonorités dans l’album, qui emmène l’auditeur un peu ailleurs, et je trouve ça beau et inspirant. 

Tes influences évoquent des artistes comme Nick Drake ou Becca Stevens qu’est-ce que tu leur empruntes, et qu’est-ce que tu cherches à dépasser ?
Oui, Nick Drake m’impressionne beaucoup, dans sa capacité à écrire des chansons parfois complexes et bizarres, mais tout coule de source, tout est limpide. Les textes sont incroyables… il est vraiment parti beaucoup trop tôt. Quant à Becca Stevens, je suis une grande fan, je sors d’ailleurs d’une session de songwriting avec elle. C’est une artiste extraordinaire, à tout point de vue. Beaucoup d’autres artistes  m’ont inspiré pour cet album, je pense d’abord à Paul McCartney, et certains de ses albums solo, Radiohead beaucoup, Elton John aussi… tous m’inspirent pour des raisons différentes, et après il faut faire sa propre cuisine avec tout ça 🙂 

Si tu devais résumer l’album en une émotion ou une image, ce serait laquelle ?
L’image, ce serait la pochette du disque Et une émotion, la consolation.

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Photo de couv. Alice-Kneuse