[Interview] mercuriales – « L’exil loin des slows »

« L’exil loin des slows » est le nom de votre nouvel album : qu’est-ce que représente exactement cet « exil » ?
Il désigne un de ces moments dans la vie où vous décidez de dire « je passe », de vous retirer volontairement du jeu sur un certain nombre de sujets. Vous sentez le décalage entre vous et votre entourage, ou entre vous et votre époque, voire entre vous et vous, et vous décidez de prendre le large. Pas forcément de partir à l’autre bout du monde, pas du tout. Personnellement, je déteste les voyages. Ça peut-être tout simplement un exil intérieur, une façon de dire « je n’y suis plus pour personne ». Le premier album s’intitulait Les choses m’échappent. On pouvait y lire le constat d’un narrateur perdu, malgré lui, face à son temps, poussé sur le côté. Avec L’exil loin des slows, ce pourrait être le même homme mais qui prend une décision.

Est-ce qu’il y a une sorte de fuite du romantisme classique et une manière de réinventer la séduction en chanson ?
On peut le voir ainsi, c’est vrai, je n’y avais jamais pensé. C’est le propre des chansons, beaucoup plus que celui des livres, de susciter des interprétations très personnelles. Je retiens votre version, je vais l’utiliser dans mes réponses désormais.

Dans la lignée de votre premier album et avec toujours cette fameuse écriture. Comment avez-vous retrouvé l’équilibre entre spontanéité et composition ?
C’est un dosage délicat. J’écris et réécris énormément les paroles comme la musique. Je tiens à arriver à une version dans laquelle il n’y a plus un mot ou un accord à retirer. Mais, pour autant, nous voulons absolument éviter un album figé, sans surprise, sans trouble. Et c’est là que le groupe intervient. Dès que les Mercuriales s’emparent des morceaux, ils les changent, les bousculent, y glissent des accidents, les étirent ou parfois les resserrent.

Vous évoquez une collision entre Blood on the Tracks de Bob Dylan et Avalon de Roxy Music. Quels éléments précis de ces deux albums ont servi de boussole pendant la création ?

Je voulais explorer un thème unique, celui des relations amoureuses – sous différentes facettes – comme Bob Dylan l’a fait avec un génie inégalé dans Blood on the tracks. Dylan en général et cet album en particulier me fascinent. Totalement. Comme lui, je voulais varier les points de vue, faire s’exprimer différents personnages dans différentes situations. Au départ, j’avais même pensé inscrire les noms des narrateurs près des titres, pour dire précisément qui parlait. Mais, c’était un peu trop concept album, opéra rock, ce qui n’est jamais bon signe. Les points de vue se mélangent, on peut même croire qu’il s’agit d’un seul « je », c’est mieux ainsi. Certaines chansons parlent de rupture, d’autres de recommencement, de colère ou, au contraire, de résignation. On tourne autour du sujet pour en voir toutes les nuances
Ensuite, nous avions tous envie de proposer des morceaux plus courts, plus directs que sur le premier album, sans perdre pour autant notre goût de l’improvisation. Nous avions donc l’idée d’une approche plus pop mais qui resterait aventureuse, surprenante, capable de changer de registre, d’imposer soudain des claviers étranges comme sur le titre Les stars du muet, par exemple. Avalon incarne ce type de disque. On entend d’abord une pop très calibrée puis on remarque les détails étranges, les atmosphères envoûtantes. Et puis, nous voulions absolument enregistrer un slow, un vrai, hors du temps, qui aurait pu sortir en 1964, 76, 83 ou en 2010. Comme la chanson Avalon.

Écrivez-vous une chanson différemment d’un récit littéraire, ou les frontières sont-elles devenues poreuses dans ce projet ?

Il existe des points communs entre les deux : trouver un sujet, décrire un cadre, une ambiance, faire intervenir les pensées des personnages parfois mêmes des dialogues. Je vois vraiment certaines chansons comme des nouvelles. Mais le songwriting a aussi ses exigences propres : la concision, le placement de certains mots à des moments précis de la mélodie, l’accentuation de la voix qui vient souligner un passage… J’ai l’impression qu’il existe trois types de chansons : la chanson poétique qui se fout un peu du sens mais mise tous sur les images, les chansons slogans avec deux phrases répétées en bouclent qui disent tout, qui marquent les esprits et, enfin, les chansons qui racontent une histoire. J’appartiens à cette dernière famille, sans aucun doute, mais je tiens absolument à glisser, de temps à autre, des éléments des deux autres catégories. C’est pour cela que vous entendrez des lignes comme « j’entends la rue qui disparait » ou « je sens ma prudence se défaire, je desserre le garrot » sur le disque mais toujours intégrées à une histoire, avec une progression.

Les Mercuriales ont la réputation de ne jamais jouer un morceau deux fois de la même manière. Comment cette philosophie de l’imprévu a-t-elle influencé l’enregistrement en studio ?

Tout vient du groupe, de sa façon de jouer, d’aborder un morceau par un angle inédit. Les mercuriales rassemblent avant tout des amis, qui ne cessent de parler de musique en permanence. S’ils nous arrivent de parler de problèmes personnels ou de questions quotidiennes, nous regardons nos pieds avant de reprendre le plus vite possible : « au fait, j’ai réécouté les Plimsouls. » Ensuite, le groupe se composent de générations différentes. Nous avons des goûts en commun, beaucoup même, mais je ne suis pas sûr que nous aimions ces références de la même façon, que nous nous attardions sur les mêmes aspects, selon les âges. Je me souviens, par exemple, des premières répétitions du titre Les stars du muet. Je savais que ce morceau avait quelque chose de spécial, j’aimais la construction étrange, sans refrain ni break identifiés, le texte mais, c’est vrai, ça ne marchait pas. Thomas (guitariste) et Stan (saxophoniste) la jouaient en s’emmerdant un peu. L’un a dit : « ça fait rock français », l’autre a ajouté « oui, ces trucs rocks 90’s avec des guitares lourdes. » Je me suis retourné vers Sam (le batteur) et j’ai dit « ils trouvent que ça sonne un peu comme Therapy ou ce genre de trucs. » Oh merde… Alors, on a tout changé, le rythme, les claviers, et c’est devenu un autre morceau avec le même texte et les mêmes accords.

La Face Nord, qui ouvre cet opus, dialogue directement avec votre roman du même nom. Pourquoi avoir choisi de prolonger cette histoire sous la forme d’une chanson plutôt que dans un autre livre ?

Vous connaissez cette réponse de Michel Houellebecq à la question « quand sait-on qu’un roman est fin ? » Quand on en a marre de passer du temps avec les personnages. Je comprends totalement ce qu’il veut dire. Mais, a contrario, parfois, vous ne voulez pas laisser les personnages. Le Pierre de mon roman La Face nord, je l’aime beaucoup. J’avais mené l’histoire jusqu’au bout mais j’avais envie de le retrouver. Et puis je me sentais un peu coupable vis-à-vis de lui. Plusieurs lecteurs m’avaient en effet dit : « il se fait une raison, c’est un résigné ». Mais pas du tout ! Ce n’est pas parce qu’il ne se donne pas en spectacle, qu’il ferme sa gueule, qu’il endure, qu’il faut l’accabler. Il en bave, c’est tout. Je me suis dit que j’allais montrer sa tristesse, ajouter un chapitre mais le livre était fini depuis longtemps. Alors, je l’ai ajouté avec ce morceau.

Dans vos chansons, plusieurs personnages semblent traversés de doutes, de fatigue, confrontés aux ruptures, et aux éternels questionnements sans réponse. Est-ce le portrait d’une génération, d’une époque, ou quelque chose de plus intime ?

Non, je ne vise jamais le portrait d’une génération, d’une époque ou un point de vue général, social. Sur ce point, je m’en remets totalement au principe de Marcel Proust : faire le plus personnel possible pour espérer atteindre l’universel. L’infiniment petit ouvre des portes immenses. L’inverse conduit à des impasses.

On passe de l’échappée très free jazz à des chansons de crooner presque néoclassiques ou même pop parfois. Aviez-vous l’ambition de brouiller autant les frontières à l’origine du projet ?

Oui, totalement. Mais pas seulement à l’origine de ce disque. A l’origine des Mercuriales tout simplement. Nous sommes au point où nous pouvons ressortir nos influences sans les réciter, sans les imiter, sans les parodier. C’est une liberté totale.

Plusieurs invités marquent le disque, notamment Nathanaëlle Hauguel et Jill Caplan. Comment sont nées ces collaborations et ont-elles modifié l’intention initiale ?
Nous sommes des fans de Ellah. A. Thaun, le groupe de Nathanaëlle, tout simplement des fans. Si on nous avait demandé « avec qui voulez-vous jouer ? », on aurait immédiatement cité son nom. C’est une grande fierté de l’entendre sur l’album. Nathanaëlle est une star, une artiste passionnée, ça finira par se savoir. Jil Caplan est venue nous voir en concert, elle a aimé les morceaux et nous l’a dit. C’est assez génial de rencontrer une artiste comme elle qui ne se demande pas si elle doit dire qu’elle aime, si ses engouements vont contribuer ou non à son image, surtout à une époque où chacun est le petit « dir comm » de soi-même. Nous n’étions absolument rien quand Jil a dit sur France Inter : « Les mercuriales ? Mais c’est mon groupe préféré ! » Ensuite, nous avons longuement parlé musique avec elle. Et là… l’évidence s’est imposée : il fallait enregistrer ensemble. En studio, elle m’a énormément impressionné ! Vous comprenez pourquoi Jil a fait une telle carrière. Elle est incroyablement concentrée et méticuleuse, elle cherche en permanence la bonne intonation, sur chaque syllabe et, pourtant, elle ne s’en remet pas seulement à l’expérience ou au professionnalisme. Elle tient à ce que la prise soit unique, particulière. Et ça s’entend.

Aujourd’hui beaucoup d’albums sont pensés pour une forme d’écoute immédiate, « L’exil loin des slows » semble lui revendiquer une forme de narration plus complexe, à savourer sur la durée. Considérez-vous encore l’album comme un objet artistique à part entière ?
Totalement. Je sais que cet album peut surprendre ou décontenancer à la première écoute, qu’on peut lui reprocher son âpreté, sa dureté ou je ne sais quoi. Mais, nous avons une confiance inébranlable en ces chansons. Elles sauront trouver le chemin vers les gens qui pensent qu’un disque peut sauver un été, une nuit, une vie… J’adore la phrase de Lou Reed : « je fais des disques pour les 100 dingues qui vont s’enfermer avec dans leur chambre. »

Le disque se termine, avant le générique de fin, par un slow « pour tenir contre soi quelqu’un que l’on aime et danser sur le brasier de l’époque » comme vous le dites. C’est un magnifique final où la tendresse donne le sentiment d’être devenue un geste de résistance ?
En fait, je ne suis pas sûr que ce slow soit si tendre que ça. On peut aussi y entendre la confession d’un narrateur qui se fait des illusions, qui regrette… Mais dès le début de l’enregistrement, une chose était certaine : ce titre devait conclure l’album. Il en était l’épilogue.

Pour finir pouvez-vous nous parler de la photo de cette pochette ?
Vu le sujet du disque, il fallait un couple charismatique, flamboyant. Notre saxophoniste, Stanislas de la Fuzz et La Zouz, l’égérie de la nuit, se sont imposés naturellement. Dès que nous avons vu cette photo, le problème de la pochette était réglé. Personne ne pouvait mieux incarner les différentes facettes du disque que ces deux visages saisis en pleine nuit.


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Photo de couv. Antoine Séguin