[Interview] Lying Dawn -« Nothing Remains the Same »

Né dans le silence de la période Covid, Lying Dawn a pris forme au fil de plusieurs années de remise en question, d’autoproduction acharnée et de maturation artistique. De ce cheminement est né « Nothing Remains The Same », un premier album viscéral, sans artifice superflu, où l’esprit sombre et mélancolique du groupe vient hanter l’auditeur jusque dans ses fractures les plus obscures. Entre maelstrom rauque et collision grunge d’émotions troublantes, ce disque se déploie dans une fusion intense, porté par une exigence permanente d’authenticité et de tension sonore. Entre héritage underground, puissance metal et échappées acoustiques plus sensibles, le quatuor parisien explore les fractures intimes et collectives de notre époque.
Dans cet entretien, Will Maggot, guitariste et cofondateur du combo revient sur l’exigence de l’indépendance, l’importance de la nouvelle formation, le rôle essentiel de l’expression par la musique, et cette fébrilité créative hautement addictive qui anime Lying Dawn.



“Nothing Remains The Same” est un titre fort. Qu’est-ce qui, concrètement, n’est plus jamais resté pareil pour vous depuis la naissance de Lying Dawn ?
Il est clair que le quotidien a beaucoup changé depuis que Lying Dawn existe. Non pas dû à une vie de rock star, mais à l’inverse, être totalement autoproduit demande un travail de dingue, et ce n’est pas de tout repos. Il faut s’occuper de tout ce qui concerne un groupe : composer, répéter, s’organiser, faire des visuels, faire la post-prod, gérer la communication, etc. Tout ça en travaillant à côté.
En contrepartie, il y a le plaisir régulier d’une nouvelle idée, d’un minuscule changement par-ci par-là, lors d’une répétition, qui nous donnera le sourire. Et bien sûr, les moments forts que l’on vit lors des concerts !

L’album prend racine dans des morceaux composés pendant la période Covid, puis retravaillés plusieurs années plus tard. Comment ce décalage temporel a-t-il influencé l’émotion et la maturité des titres ?
Nous avons fait le choix de rester fidèles à la tracklist pensée à l’époque, et de ne pas intégrer nos morceaux plus récents. Cependant nous manquions de maturité et d’expérience pour que le projet soit à la hauteur de nos exigences. Prendre le recul nécessaire a permis de réenregistrer les morceaux avec bien plus de connaissances, d’inspiration et d’améliorer la production de chaque titre pour en gonfler le son final.
J’ai aussi fait le mixage moi-même, donc il a fallu attendre d’être assez confiant et satisfait de mon travail pour lâcher la bête.

Votre musique revendique clairement l’héritage grunge des années 90 tout en cherchant à le moderniser. Où placez-vous la frontière entre hommage et réinvention ?
Nous avons grandi dans les années 2000-2010 donc nous n’avons pas été frappés de plein fouet par cette mode. Le grunge a été une découverte très marquante pour nous, mais nous avons évolué avec le néo-metal, l’arrivée du djent, du prog, et le raz-de-marée Gojira. Je pense qu’avec toutes ces influences, la réinvention se fait naturellement.
La noirceur brute du grunge est un bon terrain d’expression pour nous, mais nous ne souhaitons pas nous limiter à ça. Je pense que l’on ressent d’autant plus ce mélange d’influences dans les futurs morceaux, que nous commençons à travailler.

Les thèmes abordés (maltraitance, violences familiales, dépression, colère sociale) sont pour le moins intenses. Écrire cet album a-t-il été un exutoire, une confrontation ou une forme de thérapie ?
Effectivement il y a un peu de tout ça, oui. Écrire est pour nous un moyen d’aborder des thèmes qui nous concernent directement et qui sont souvent peu évoqués dans notre quotidien, voire tabous. On peut même y coucher des problèmes qui ne sont pas encore réglés.
Il y a des jours où nous sommes moins solides que d’autres, et il peut arriver qu’en répèt ou en concerts, nous soyons emportés par une vague d’émotion, provoquée par ces morceaux et la charge qu’ils contiennent. Donc ça remue, mais c’est utile. Puis il y se dégage quelque chose de réel dans notre musique, pas de faux semblant.


L’arrivée de Félix et Vadim marque une nouvelle ère pour le groupe. En quoi cette formation a-t-elle transformé votre manière de composer et votre énergie sur scène ?
Je pense que nous nous sommes bien trouvés humainement. Étant de vrais potes et avons dépassé ce statut de « collègues », et ça se ressent beaucoup sur scène. On ne joue pas chacun dans notre coin, on joue ensemble, on se regarde, on interagit.
Les titres de l’album ayant été composés avant leur arrivée, ils peuvent apporter leur touche personnelle en live, mais le gros de leur travail se fera ressentir dans les prochains morceaux. Nous entrons justement en résidence dès mars pour composer tous ensemble.


J’ai l’impression qu’il y a une vraie dualité dans cet album entre douceur acoustique, riffs incandescents et moments plus introspectifs. Est-ce une façon de brouiller les pistes dans une démarche artistique ambivalente ?
Nous ne cherchons pas à nous fixer des règles pour correspondre à ce qui se fait dans tel ou tel style. Tout ce qui compte c’est ce que l’on aime ou pas, et ce que l’on sait faire ou pas. Bien des groupes comme les Queens of the Stone Age ou Nirvana nous ont prouvé qu’on pouvait faire du rock tout en faisant des morceaux calmes. On ne peut pas tout exprimer parfaitement en criant sur des guitares saturées ! Je ne pense pas que jouer 100% metal nous corresponde vraiment. À nous de réussir à emporter les gens autant dans les pogos que dans les ballades.

Le morceau final “Through The Window”, entièrement acoustique, tranche radicalement avec le reste de l’album. Pourquoi avoir choisi de conclure sur cette fragilité, et pourquoi cette référence à Blade Runner ?
J’aime particulièrement les albums dont le dernier titre t’accompagne et te prépare à la fin. Le silence qui s’ensuit doit être plus fort que la frustration. Gamin, j’adorais me rendre compte que le CD était terminé depuis 10 min tant la fin était bien amenée. Abordant la dépression et le suicide tout en gardant une certaine douceur, « Through The Window » était parfait pour ce rôle, tant dans la forme que dans le fond.
Pour ce qui concerne Blade Runner, j’adore ce film. J’ai trouvé cette dernière réplique si belle que je l’ai notée dans mon carnet. Lorsque j’ai écrit « Through The Window », la fusion s’est faite naturellement, elle faisait sens à mes yeux. La poésie nous permet de trouver du beau dans ce qu’il y a de plus malheureux.


Vous évoquez une rage longtemps contenue, nourrie aussi par les dérives politiques et sociétales. Est-ce que Lying Dawn se considère comme un groupe engagé, même indirectement ?
L’engagement politique n’est pas encore vraiment assumé dans ce que fait le groupe, mais nous nous sentons très concernés par ce qui se passe dans le monde. Actuellement, nous profitons des concerts pour afficher notre soutient à la Palestine mais nous cherchons encore un moyen de rendre notre engagement plus concret et utile dans le combat contre ce génocide.

 

Je trouve la pochette de l’album très belle, aussi organique, que intrigante, et artistiquement hyper classe. Qui en est à l’origine et quelle importance accordez-vous au visuel dans la transmission de votre univers musical ?
La pochette a été créée par Félix Vanderdonckt, un ami qui est un excellent photographe, bien qu’il n’en fasse pas son métier. C’est ce que lui a inspiré cet album. Après quelques tests, il est vite arrivé à ce résultat qui a fait l’unanimité.
Évidemment, on accorde beaucoup d’importance à tout ce qui entoure notre musique. Pour le moment, on a plutôt cherché à affirmer le côté grunge de l’album. Mais le groupe n’en est qu’à ses débuts, espérons-le, et cherche encore une identité forte qui le définirait parfaitement.

Malgré la noirceur omniprésente, j’ai le sentiment que l’album porte un message d’espoir fort. Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous fait croire en un espoir absolu ?
L’album explore principalement des blessures profondes, auxquelles chacun peut être confronté au cours de sa vie. Le titre est là pour rappeler que le temps fait bien les choses et aide à guérir. Mais il sert aussi d’avertissement : personne n’est vraiment à l’abri d’un drame.
J’ai personnellement tendance à être très pessimiste en ce qui concerne l’être humain. Ce qui est bon n’est jamais acquis et peut être balayé d’un revers de la main. Quand on voit ce qui se passe dans le monde et la politique internationale qui penche vers le fascisme… Mais je me nourris d’un peu d’espoir en me disant que la nature dépasse l’existence de l’Homme.

Photo de couv. Lying Dawn