[Interview] Frànçois & the Atlas Mountains « HALAGE »

À l’occasion de la sortie de « Halage », disponible depuis le 3 avril 2026 sur le label InFiné, Frànçois & The Atlas Mountains poursuit une trajectoire artistique toujours aussi insaisissable. Après « Âge Fleuve », œuvre introspective marquée par le deuil et la mémoire, ce nouvel opus s’ouvre à une dynamique plus mouvante, plus collective, où les frontières esthétiques se brouillent au profit d’un flux libre et organique. Entre explorations électroniques, élans pop et collaborations multiples, cet opus se présente comme un voyage à contre-courant, une tentative de reprise de souffle dans un monde sous tensions. Fidèle à son refus des étiquettes, Frànçois Marry y revendique une liberté totale, tant dans la forme que dans le fond, laissant affleurer une émotion brute, nourrie par les rencontres et les circulations humaines.

Nous avons échangé avec lui autour de ce disque foisonnant, de son rapport au collectif, des mutations de l’industrie musicale et de ce besoin, plus que jamais, de créer des espaces sensibles où la musique peut encore faire lien.

 

Ton précédent album, « Âge Fleuve », était très marqué par une unité forte. Avec ce nouvel opus Halage, on sent quelque chose de plus ouvert, plus métaphorique. Comment cette image s’est-elle construite ?
Frànçois : Oui, exactement. Sur Âge Fleuve, il y avait une volonté assez claire de créer une unité, un thème, un son, un flux continu. Avec Halage, j’avais plutôt envie d’explorer les chemins de traverse : les bifurcations, les pas de côté, les détours.

L’idée, c’était d’ouvrir les vannes, de laisser le courant circuler librement, sans chercher à le contraindre ou à le diriger à tout prix. Cette approche a naturellement donné un résultat beaucoup plus riche, plus éclaté aussi, avec une grande variété de textures et d’ambiances.

 

Ce qui frappe aussi immédiatement, c’est l’aspect très collectif du disque. Il y a beaucoup de collaborations. Comment se sont-elles construites ?
Frànçois : C’est venu très naturellement, à partir d’envies multiples. Je suis quelqu’un qui écoute énormément de musiques différentes, donc j’ai toujours été attiré par des univers variés.

Les producteurs avec qui j’ai travaillé comme Buvette, Émile Dehuto ou Cio sont des artistes que j’admire justement pour leur singularité, leur capacité à m’emmener ailleurs. J’ai choisi certains morceaux en pensant à eux, en me disant qu’ils pourraient les amener dans une direction qui me surprendrait moi-même.

Ça explique pourquoi certains titres peuvent sembler assez éloignés de ce que j’ai fait auparavant, comme Briller dans la nuit. Mais en réalité, ce sont des choses qui m’accompagnent depuis longtemps, simplement que je n’avais jamais vraiment prises le temps d’explorer ou de mettre en avant.

 

Malgré cette diversité, il y a une vraie fluidité émotionnelle. On a l’impression que quelque chose circule entre les artistes.
Frànçois : Oui, “circulation”, “fluidité”, ce sont des mots très justes. Ce qui m’importe, c’est justement cette transmission de l’émotion.

Elle naît des échanges humains, avec les producteurs, les interprètes, les invités. Il y a une forme d’accord sensible entre les individus. Et ça dépasse même la musique : c’est comme une chaîne de résonances.

Par exemple, la musique que je fais va toucher quelqu’un, qui va en parler à d’autres, et ainsi de suite. C’est une circulation d’émotions, une manière pour les gens d’entrer en relation les uns avec les autres. Et ça crée une forme de confort, presque, dans la manière de s’exprimer.

 

Il y a aussi une dimension presque philosophique dans l’album, cette idée d’aller à contre-courant, dans un monde parfois anxiogène.
Frànçois : Oui, c’est plus présent dans Halage que dans Âge Fleuve. Dans Âge Fleuve, on se laisse porter par le courant. Là, il y a une volonté de tirer, de résister, de reprendre une forme de contrôle.

Le “halage”, c’est ça : tirer le bateau pour avancer. C’est une métaphore de l’effort, de la reprise en main.

Certains morceaux comme Essaie maintenant, Vivre autrement ou Calcule pas sont presque des incitations à sortir de la noirceur ambiante, à s’extraire de l’anxiété généralisée et à retrouver une forme d’élan.

 

Est-ce que cette évolution est liée à des changements personnels, comme le fait d’être devenu père ou ton installation dans les Landes ?
Frànçois : Peut-être en partie, mais je ne pense pas que ce soit central. Je reste très connecté à l’actualité, notamment internationale, donc je ne suis pas du tout dans une forme de retrait.

En revanche, face à un monde où on se sent souvent dépossédé de notre capacité d’action, j’essaie d’utiliser les moyens que j’ai , la musique, les mots, la poésie, pour redonner un peu de courage, pour remettre l’attention sur des choses essentielles, sur des émotions fédératrices.


L’album a été enregistré dans plusieurs lieux, avec des configurations très différentes. Est-ce que ça a influencé ta manière de travailler ?
Frànçois : Oui, énormément. Contrairement à un enregistrement en studio classique, tout s’est fait de manière très fragmentée, très libre.

On travaillait souvent en binôme, dans des contextes très simples : un appartement, une péniche, un lieu temporaire… J’enregistrais une partie, puis j’allais ailleurs pour compléter avec quelqu’un d’autre.

Ça enlève beaucoup de pression par rapport au studio traditionnel, où le temps est limité et où il faut produire rapidement. Là, il y avait une forme de légèreté, de spontanéité, et surtout beaucoup de joie dans les rencontres.

Même certaines collaborations se sont faites à distance au départ, comme avec Yasmine Hamdan, avant de se concrétiser plus tard, par exemple lors du tournage du clip.

Cette diversité sonore pose-t-elle parfois la question de ton identité artistique ? Le risque de dispersion ?
Frànçois : C’est une question que je me pose surtout après coup, notamment à cause des logiques de diffusion actuelles.

Aujourd’hui, la musique est souvent consommée par “mood”, par ambiance. On associe un artiste à une émotion précise, à un usage particulier. Et quand on sort de ça, ça peut déstabiliser.

Mais au moment de créer, je ne me pose pas cette question. Je préfère laisser les choses ouvertes. C’est vrai que ça peut compliquer l’identification dans l’industrie, mais c’est aussi ce qui me permet de rester libre.

Justement, comment vois-tu l’évolution du milieu musical aujourd’hui, notamment avec les réseaux sociaux ?
Frànçois : C’est un sujet qui revient constamment entre artistes. Il y a une vraie tension entre la création musicale et la nécessité de construire une présence sur les réseaux.

Beaucoup d’artistes ont du mal avec ça. On se retrouve à devoir raconter une histoire en permanence, à “se vendre”, alors que ce n’est pas forcément pour ça qu’on a choisi ce métier.

Personnellement, j’essaie d’explorer des alternatives : j’utilise des plateformes comme Bandcamp, des réseaux plus indépendants comme Mastodon ou Signal. Ce sont des espaces où la création est moins dictée par les chiffres, plus par la passion.

Mais ça reste des circuits assez marginaux.


Et le live dans tout ça ?
Frànçois : Le live reste central pour moi. C’est là que l’émotion est la plus forte, la plus directe.

Mais aujourd’hui, il y a une vraie fracture : les très gros événements captent énormément de public, et les petites salles ont plus de mal. C’est devenu plus compliqué pour les artistes indépendants.

Pourtant, c’est dans ces petits concerts que j’ai construit mon rapport à la musique. C’est là que j’ai appris, que j’ai découvert, que j’ai ressenti des choses très fortes.


Tu as longtemps vécu à Bristol. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette période ?
Frànçois : Avec beaucoup de nostalgie. C’était une période incroyablement riche. Il y avait une scène musicale très vivante, très libre, presque underground.

On pouvait voir plusieurs concerts dans la même soirée, passer d’un café folk à un concert de rock bricolé, puis finir en club. C’était une effervescence permanente.

On appelait même Bristol “le cimetière de l’ambition”, parce que les groupes faisaient de la musique avant tout pour le plaisir, sans forcément chercher à percer à grande échelle. Et ça créait une liberté incroyable.

 

Est-ce que tu aimerais transmettre ce rapport à la musique à ton enfant ?
Frànçois : Oui, clairement. J’y tiens beaucoup. J’espère pouvoir lui transmettre ce goût du live, de la découverte, de l’expérience directe.

Pour moi, la musique, ce n’est pas seulement écouter c’est vivre quelque chose, partager un moment.


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