Après Dead in Hollywood (2023) et Sleeper Hunter (2024), tu reviens cette année avec Honest Thief. Tu es pour le moins prolifique, mais qu’est-ce qui motive et fait évoluer ainsi ta façon de composer ?
Il est vrai que seulement six années séparent la sortie de notre premier album éponyme – qui date de 2021- et Honest Thief, notre quatrième album qui sort ses jours-ci. Le fait d’avoir débuté tardivement la musique m’oblige sans doute à ne pas perdre de temps. Je n’enregistre que depuis quelques années, mais composer est un jeu que j’exerce depuis mon enfance. Il me vient des mélodies à tout moment de la journée. Le simple fait de marcher peut donner un rythme qui entraîne souvent une idée de mélodie. Digger et découvrir sans cesse de nouvelles musiques donne également des idées et des envies, ce qui peut aboutir à fredonner des mélodies originales en partant de mélodies existantes.
Je suis issue d’une famille ouvrière dans laquelle l’idée de création artistique et dans laquelle la posture de l’artiste n’ont pas vraiment de sens. A la maison, l’art se fondait avec l’artisanat, le savoir-faire, le passe-temps, la lecture… Ma mère aimait peindre, dessiner, coudre, tricoter, tout en faisant dix mille autres choses. C’était un peu l’esprit du CLEC (Centre de Loisirs et d’Echanges Culturels) de Gonfreville l’Orcher dans lequel nous allions quand j’étais enfant. Ma mère ne parlait jamais d’œuvres d’art, ni de création quand elle évoquait les objets qu’elle produisait. Pourtant ses tableaux, ses pulls, sont ce qu’elle nous a légué. Ses dons continuent d’accompagner et d’irriguer nos vies. Je ne sais pas si nos chansons accompagneront beaucoup de gens mais je suis heureux du simple fait de les créer, de les jouer ou de les fredonner.
Friand d’ambiances mystérieuses voire limites mystiques, Honest Thief ne déroge pas à cette règle. Ce nouveau titre d’album incarne-t-il un personnage, une métaphore ou finalement une manière de parler de toi ?
Honest thief évoque justement l’idée de création. Pour moi l’art ne peut être que collectif car il se nourrit des autres. Nous sommes tous un peu voleur quand nous composons des chansons alors autant essayer d’être un brin honnête. Pour prendre un exemple concret, je suis très friand de dialogues de films. Il m’arrive de les réadapter pour en faire des chansons. C’est le cas de la chanson No Mercy qui est inspiré d’un monologue du film Colors de Dennis Hopper. Nous avons besoin d’être émerveillé pour pouvoir créer. C’est tout le contraire du prompt qui nous abrutit.
Tu expliquais lors de notre précédent entretien que le manque de temps stimulait paradoxalement ta créativité. Est-ce toujours le cas, ou as-tu réussi à accorder davantage de temps pour ce disque ?
Le temps à soi est ce qu’il y a de plus précieux et de plus rare. Surtout quand les agendas doivent s’accorder avec tous les membres du groupe. Nous avons pris plus de temps pour enregistrer cet album ce qui a permis de travailler sur plusieurs sessions de 3 à 6 jours. Les périodes entre ces sessions – qui pouvaient aller jusqu’à six mois – ont également été primordiales car nous avons pu prendre le temps d’élaguer et de réfléchir sur les titres. De nouveaux morceaux -comme Let him have this fun – ont pu être composés et testés lors de répétitions avec Sébastien Miel. Nous voulions être totalement satisfaits de ces nouvelles chansons.
L’amitié reste un moteur important de City of Exiles. Après plusieurs albums, tu invites cette fois Michael J. Sheehy sur « No Mercy », Elli De Mon sur « Free Hearted Woman » et Duke Garwood sur « Sleeper Hunter ». Comment ces collaborations se sont-elles mises en place ?
Je connais Michael J Sheehy depuis plus de dix ans. Je l’ai d’abord contacté pour réaliser une interview de son groupe Miraculous Mule pour le compte du magazine Blues&Co. Puis j’ai organisé plusieurs tournées de Miraculous Mule et de Michael en solo. C’est un artiste délicat que j’aime énormément. Au départ, l’idée était d’enregistrer un duo sur No Mercy. L’arrangement était totalement différent et nous étions très fiers du résultat. Michael a un peu tardé pour nous envoyer sa voix. Le résultat était phénoménal mais le duo ne fonctionnait plus. C’est David Fontaine qui a proposé à Sébastien Miel de réarranger le morceau autour de la voix de Michael. Le résultat est fabuleux. C’est un honneur d’entendre notre morceau chanté par Michael.
J’ai vu plusieurs fois sur scène Elli de Mon avant de la programmer avec mon association Abattoir Blues sur une scène de Meymac. Nous avons passé une très belle journée. J’aime beaucoup cette artiste à la fois forte et sensible. Aussi, quand j’ai composé une musique autour d’un texte de Bessie Smith, j’ai eu envie de chanter en duo avec elle.
Ce sont ses albums avec Mark Lanegan qui m’ont permis d’aborder l’univers fantastique de Duke Garwood. L’album With Animals est magique. Avec Claire mon épouse, nous avons programmé un concert de Duke Garwood en duo avec Paul May à Meymac et nous avons fait en sorte – grâce à Gildas Clet du Kalif – que le duo joue aux Terrasses du Jeudi à Rouen. Les deux musiciens sont restés plusieurs jours à la maison ce qui a permis de faire connaissance. J’ai proposé à Duke d’organiser une tournée commune avec City of Exiles en duo. Duke a joué en première partie des amis du groupe Animal Triste à Paris puis nous avons joué ensemble à Bordeaux, Limoges, Le Havre et Rouen. Pendant les déplacements nous avons pu prendre le temps d’échanger sur la vie et la musique. J’ai proposé à Duke de jouer d’un cuivre sur le titre Sleeper Hunter qui datait de la session précédente et sur lequel il manquait quelque chose. Duke a fait un travail fantastique.
C’est une chance incroyable d’avoir ces trois artistes sur notre album.
Comment fais-tu pour continuer à nourrir l’âme créative collective sans y perdre ce qui fait ton identité ?
Chaque singularité se fonde dans le collectif. L’identité du groupe est multiple. Les principaux artisans de Honest thief sont David Fontaine qui a joué de la batterie, enregistré mixé et produit le disque, Matthieu Forest qui joue des claviers, de la basse et de la guitare et moi-même. Nous sommes les fondations. Sébastien Miel a fait un travail colossal en apportant la touche folk et country à l’ensemble avec ses parties de guitares acoustiques, de pédalier steel. Mathieu Pigné bien qu’en ne jouant que sur le morceau Sleeper Hunter, nous a aiguillé sur les arrangements de Ride Away et de façon plus indirecte sur (It’s been a long time) Johnny.
Tu me disais précédemment que l’univers visuel influence fortement l’écriture des chansons. Cette fois, c’est une photo de l’actrice Noée Abita extraite du film Ava de Léa Mysius que tu utilises en couverture de ton album. Et Ben Todd (de Lonesome Shack), quant à lui, signe l’illustration intérieure. Quel est le point commun entre Honest Thief et ses deux univers visuels ?
Je dirais le rêve et le mystère. J’adore la photo de Léa Mysius. Je l’ai découverte avant le film Ava. Cette pochette donne le ton à l’album. D’ailleurs ni le nom du groupe ni le titre n’apparaissent sur le devant de la pochette. La place est entièrement laissée à cette image qui est à la fois étrange et bouleversante. L’étrangeté est amplifiée par les dessins de Ben Todd du groupe Lonesome Shack. J’ai souhaité que Ben dessine également les titres des chansons et les crédits. A l’heure du faux et de l’IA, il est nécessaire que les êtres s’expriment.
Tu revisites deux univers très différents avec « Ride Away », associé à Emily Dickinson, et « Free Hearted Woman », signé à l’origine par Bessie Jackson, (alias Lucille Bogan). Qu’est-ce qui vous attire dans ces textes et ces chansons ?
Pour « Ride Away », c’est le hasard des mots qui se tissent sans effort avec une mélodie. Quand je compose, j’ouvre parfois un ouvrage de poésie au hasard pour fabriquer une petite mélodie. Ce fût le cas pour « Ride Away » comme pour « Innermost door » que l’on peut entendre sur Sleeper Hunter et qui est à l’origine un texte de Leonard Cohen.
Je ne connaissais pas la chanson de Cohen et j’ai composé une mélodie en réadaptant le texte. J’ai fait la même chose pour « Free Hearted Woman ». J’ai ouvert un recueil de textes de blues et j’ai créé cette mélodie à partir du texte de Bessie Smith tout en utilisant une suite d’accords d’une chanson de Bob Dylan. Cela donne une nouvelle chanson.
C’est un jeu que nous faisions beaucoup quand nous étions adolescents avec Grégory un ami du collège. Nous partions des rares chansons des Beatles que nous ne connaissions pas. Celles que le duo Lennon-McCartney avait composé pour d’autres. Des mélodies que nous n’avions jamais entendues comme « I’m in love », « I’ll keep you satisfied », « From a window », « A world without love », « I don’t want to see you again » et qui étaient répertoriées dans le livre de tablatures « The Beatles complete ». Les fameuses chansons du disque : « The Songs Lennon and McCartney Gave Away.»
En partant des suites d’accords et des bribes de textes, nous faisions de nouvelles chansons qui sonnaient à la manière des Beatles, car c’était notre principale influence à l’époque. Nous étions déjà d’honnêtes voleurs.
– David Fontaine assure cette fois la production, l’enregistrement et le mixage, après le travail de Peter Hayes sur Dead in Hollywood. Comment cette nouvelle approche a-t-elle influencé le son de l’album ?
David a fait un travail incroyable sur le disque. Malgré tout le talent de Brett Orrison (The Black Angels), nous étions un peu frustrés par le mixage de Sleeper Hunter. Le travail sur les voix et les claviers était superbe mais le son des batteries était moins puissant et percutant que sur les mises à plats de David. Aussi, dès la première session nous avons beaucoup discuté sur le son de l’album à venir et j’ai enfin compris que David avait envie d’essayer des choses sur nos disques. C’était un véritable challenge, car David a joué pratiquement toutes les batteries de l’album. David a eu l’idée de faire réarranger No Mercy par Sébastien Miel. Il a enregistré, mixé et produit l’album. Il a calé la session de mastering avec Alexis. Parfois l’eldorado est juste devant nous. David est notre mine d’or. C’est notre meilleur album et c’est avant tout le disque de David Fontaine.
– Entre les guitares, la pedal steel, le banjo, les claviers et les différentes voix, Honest Thief offre une palette sonore riche. Est-ce là une facilité de repousser les frontières de City of Exiles disque après disque ?
Toute la palette folk et country que l’on entend sur Honest thief est due à Sébastien Miel qui est un musicien exceptionnel. Le travail des claviers est principalement accompli par Matthieu Forest qui joue sur tous les disques de City of Exiles. Pour Honest thief, Matthieu a de nouveau utilisé le Arp Omni du studio et s’est amusé avec l’orgue Hammond qui venait d’être réparé. Il a assuré l’ossature des titres. Pour le prochain album, on pourrait aller plus loin en retravaillant les structures des morceaux avant d’entrer en studio ou en laissant d’autres voix s’exprimer sur les titres.
Maintenant qu’Honest Thief est disponible, as-tu le sentiment d’avoir refermé un chapitre ou City of Exiles est-il déjà en train de tracer une nouvelle route ?
Nous retournons en studio en février et nous avons beaucoup de chansons déjà enregistrées sur lesquelles nous allons retravailler. L’idée est d’essayer de nouvelles choses, d’explorer de nouvelles contrées. Nous prendrons le temps afin d’être totalement satisfaits. C’est ce que nous avons appris avec Honest thief.




