[Interview] Acquin – « Restes »

« Restes », 3e album d’Acquin où il poursuit son chemin en laissant les mots suivre leurs propres trajectoires. Plein de magnifiques fulgurances, d’aspérités poétiques et d’échappées sauvages. Pour cet opus, la rencontre avec Éric Simonet ouvre de nouvelles perspectives, sans rien perdre de cette énergie troublante qui traverse les 10 chansons. De « L’amour fout » à « Bise », en duo avec Inès Del Valle, Acquin privilégie le ressenti aux explications et le trouble sens aux évidences. Rencontre avec un artiste qui donne une nouvelle noblesse aux mots en musique.


Pour ton troisième album « Restes », tu laisses davantage de place au doute, aux accidents, aux mots qui dérapent. Est-ce une liberté que tu avais envie de t’autoriser depuis ?

Peut-être qu’il paraît plus libre mais je ne pense pas avoir délibérément souhaité ça. Les mots en eux-mêmes guident, et on les suit ou pas. Parfois c’est un mot inattendu qui dit plus qu’un mot qui serait cohérent, et qui finalement ne dit plus rien. J’y ai préféré les mots inattendus.

 

Tu as travaillé avec Frédéric Lo sur tes deux précédents albums et tu rencontres ici Éric Simonet. Qu’est-ce que cette nouvelle collaboration a déplacé dans ta manière d’écrire ou de composer ?
Quand j’ai rencontré Eric, je lui ai fait écouter une panoplie de morceaux en cours ou plus anciens, voire très anciens, que je n’avais pas repris dans mes deux premiers disques, de part leur aspect plus brut et sauvage. Ils n’ont pas effrayé Eric, au contraire. Eric a retravaillé ces chantiers, et ce double regard a soit confirmé la direction déjà prise dans certains titres, soit permis d’en revisiter certains.

 

Tu revendiques une musique frontale, physique, faite de batterie, basse, guitare et clavier. Pourquoi avoir choisi cette forme assez brute pour accompagner des textes qui, eux, sont plus poétiques ?
Je ne l’ai jamais pensé tel quel. Je ne sais jamais où je vais en initiant un morceau. Je prends les choses telles qu’elles viennent. Quant à la poésie des textes, ce n’est qu’après coup qu’on peut éventuellement la voir, s’il y en a.

 

« L’amour fout » joue déjà avec le langage et son ambiguïté. Quelle place accordes-tu au jeu de mots, aux doubles sens et aux accidents de langage dans ton écriture ?
L’amour fou, avec cette orthographe, revenait dans cette chanson. On l’aurait volontiers intitulé l’amour fou, mais je trouvais ça trop idiot, trop facile, et tellement utilisé. Son usage paraissait pour autant s’imposer. C’est en faisant le clip que Nicolas Comment a eu l’idée, l’affaire était réglée.

 

Dans l’exigence de ton écriture, est-ce que tu recherches qu’une chanson puisse toucher avant même d’être comprise ?
Bien sûr, une chanson, ça ne passe pas par la compréhension. On s’en fout de la compréhension. Ça n’est pas un texte explicatif de quoi que ce soit. Il y a tellement de chansons que je n’ai jamais cherché à comprendre et qui me touchent. J’aurais presque envie de provoquer un peu en ajoutant que quelque part je me fous des paroles. Elles sont un problème lorsqu’elles sont vraiment mauvaises, et encore comment le définir, mais si ce n’est pas le cas, elles me sont souvent assez égales. 

 

Il y a dans ce disque des titres longs comme « Open » et de plus courts comme « Ce sera déjà très bien ». Est-ce une manière de t’affranchir des formats et des réflexes d’écoute qu’imposent les plateformes ?
Il vaut mieux se dire que c’est trop court que trop long dans ce domaine. Un tour de plus et « c’est sera déjà très bien » aurait été déjà trop long, et « open » nécessitait cette durée, à mon sens. La musique est un art qui joue avec Chronos.

 

Tu évoques l’amour, la vie et la mort comme les seules choses qui comptent vraiment. Comment éviter, lorsqu’on écrit sur ces thèmes universels, de tomber dans quelque chose de trop sentimental ?
C’est important de répéter les choses et on peut toujours les dire autrement. Et si on évitait ces sujets, ne tomberions-nous pas dans le « rien ». Je ne sais pas s’il est techniquement possible de ne pas parler de ça. Même une chanson dite engagée, quelque part, va retrouver ces thèmes. 

 

Nous sommes dans une époque où tout doit être catégorisé, toi tu sembles défendre une forme de mystère. Est-ce que cultiver le mystère a une influence sur ta façon de te confronter à notre époque ?
Je n’ai pas le sentiment de cultiver activement ou même volontairement un mystère. Est-ce être  mystérieux que de ne pas se plier aux conformités de « la com » des temps modernes », ou tout est très uniformisé. Je trouve une vraie indigence à cette illusion de tout raconter, qui de surcroît n’est que du fake. C’est très triste, je trouve. 

 

Tu chantes « Bise » en duo avec Inès Del Valle, qui lui donne une profondeur assez bouleversante. Comment est née cette chanson et qu’est-ce que la voix d’Inès a apporté à ton texte ?
Comme cette chanson semblait belle, il fallait que quelqu’un la chante bien. J’aurais volontiers passé la main, mais l’union des deux voix était plutôt pas mal. Ines a apporté ce qui manquait.

 

Nicolas Comment signe un magnifique clip pour « Bise », avec un univers visuel qui semble prolonger le romantisme de la chanson plutôt que simplement l’illustrer. Comment s’est construite cette collaboration et qu’est-ce que tu as ressenti en découvrant son interprétation du morceau ?
Voilà quelques temps et quelques clips maintenant que je travaille avec Nicolas. Nous avons d’ailleurs «  monté un groupe » récemment avec Nicolas, Éric Simonet et Juan, « mouvement » et avons sorti un disque du même nom. Tout ça pour dire que l’on s’entend très bien. 

J’ai appelé Nicolas pour bise, et il a trouvé cette chanson très belle. Il a divagué dessus, je ne saurais même plus dire comment s’est dessinée l’idée de ce clip. Oui il est sur le fil du trop beau, sans se casser la gueule je trouve.

 

Tu décris « Restes » comme les débris d’un banquet où l’on aurait « trop bu et trop aimé ». Qu’est-ce que tu aimerais que l’auditeur ramène avec lui après avoir dévoré « Restes » ?
J’avais entendu une fois qu’un bon livre est un livre qui donne envie d’en écrire un, alors je pense que pour chaque album, dont Restes, si à une ou deux personnes il donne l’envie de faire un disque ou au moins d’écrire une chanson, je dirais que c’est gagné.