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IGGY, LIBERTÉ CHÉRIE

Jérôme Sevrette

Se demander si “le parrain du punk” est libre de sa musique revient à s’interroger sur le plaisir que la musique lui procure. Avec l’iguane, il n’y a pas de doute possible : le plaisir est immense. À presque 73 ans, et après une vie d’explorations multi-sensorielles, la notion de plaisir n’est certainement pas abstraite pour lui. Avec cet OVNI venu de la planète jazz, il nous surprend dans un “free”ssonnement.

Père de l’un des groupes les plus importants du punk-rock entre 1969 et 1973, après avoir balisé le chemin dans à peu près tous ses états, du punk à l’heavy metal, avec pas moins de 18 albums studio. En 2016, accompagné par Josh Homme (Queens of the Stone Age), il nous offrait sur un plateau d’argent son Post Pop Depression en guise de chant d’adieu.  Mais l’adieu n’était fort heureusement qu’un au revoir. Il nous revient cette fois encore là où nous ne l’attendions pas, entouré du trompettiste et chanteur de jazz Leron Thomas et de la compositrice et guitariste Sarah Lipstate.

Iggy entre dans un océan au soleil couchant !
La couverture de l’album ressemble fort à une métaphore de l’amoureux au cœur brisé qui se noie, non plus dans l’alcool, mais dans la mer; avec, on l’imagine, un fond sonore à l’ambiance atmosphérique planante inspiré de Brian Eno. L’ambiance s’installe avant même la première écoute !

Liberté chérie, tu es à moi
D’une jeunesse apparemment éternelle, cet homme sur qui les années n’ont que peu d’emprise, semble vouloir nous préparer à son ultime voyage. Abattant successivement le champ des possibles, sans contrainte visible dans une tonalité “free“-jazz sombre et contemplative. L’époque où il arborait un collier de chien rouge est désormais bel et bien révolue.

En cow-boy solitaire, “Loves Missing” expose l’introspectif questionnement sur l’existence de l’amour sincère. Le magnifique “Sonali” d’une voix grave incomparable semble venir nous happer dans un chant de séduction transperçant, dans un geste lent et progressif. À l’instar de l’incompris “Junior Dad“, fruit de la collaboration avec son frère d’arme Lou Reed et les métalleux de Metallica, ou plus récemment du “Blackstar” de Bowie, Iggy nous offre un détour du côté du cœur. Assurément, ”Junior Dad” est le titre le plus abouti, auquel on adhère immédiatement !
A contrario, le premier single, “James Bond“, est le titre le moins représentatif de cet album et certainement le moins convaincant.
Coutumier du fait, Iggy n’oublie pas de provoquer avec le déchaîné “Dirty Sanchez“, où la société de consommation en prend pour son grade…
“You desensitized sluts / Are always playing with your butts / The things you do for the camera / This online porn is driving me nuts/ Trying to implicate desires / That are not my desires…” .

Glow in the Dark” est le noir brillant où culminent des ambiances crépusculaires. “Page” est la chanson la plus mélancolique et sombre de l’album.

Les trois titres qui achèvent l’album utilisent un spoken word au timbre toujours plus caverneux, inimitable. D’une chanson à l’autre, les mots claquent avec vigueur à la frontière du slam, donnant une force particulière à la dramaturgie des textes. C’est le cas pour le sombre “We Are The People“, extrait d’un poème de Lou Reed écrit en 1970 après son départ du Velvet Underground et avant d’aller travailler pour le cabinet comptable de son père.  En l’espace de six mois, il avait décidé de quitter la musique et écrivait des textes en solo. Un choix lourd de sens, terriblement d’actualité dans l’Amérique de Trump.

“Nous sommes le peuple sans terre / Nous sommes le peuple sans tradition / Nous sommes le peuple qui ne sait pas comment mourir paisiblement et à l’aise / Nous sommes les pensées des douleurs / Fin de demain / Nous sommes les laissés-pour-compte des souverains et les farceurs des rois…”

Do not go Gentle into that Good Night” reprend un des plus célèbres poèmes de Dylan Thomas, qu’il avait écrit pour son père mourant en 1951. Il y évoque la mort comme faisant partie de la vie et qu’il faut savoir accepter avec sagesse (le même poème avait été mis en musique par John Cale en 1989 sur l’album Words for the Dying).

Enfin, sans conteste fataliste à l’extrême dans “The Dawn“, il dépasse le stade de la lutte acharnée contre ses démons, acceptant ses limites et conscient du fait que la vie peut être belle, même au crépuscule de l’existence.

Loin des effets de mode, Iggy Pop a cette capacité extraordinaire à nous surprendre en révélant ses ombres et ses lumières. Pour reprendre une formule de Philippe Pascal : “Iggy Pop est toujours d’actualité. Les jean’s déchirés sont toujours d’actualité“…

Photo de couverture : Jérôme Sevrette

Stef’Arzak