[Chronique] Courtney Barnett – « Creature of Habit »

On l’avait laissée dans un drôle d’état de flottement, presque à voix basse, comme si le vacarme du monde l’avait obligée à ranger sa Telecaster dans un coin du salon. C’était en 2021, avec Things Take Time, Take Time, disque mineur mais touchant, journal de bord d’une époque sous cloche, enregistré à l’économie de gestes comme de décibels. Un album de confinement au sens plein du terme : replié, cotonneux, parfois beau, souvent fatigué.

Cinq ans plus tard, Courtney Barnett revient avec Creature Of Habit, et la première bonne nouvelle, c’est qu’elle a remis du courant dans les murs.

Pas question de parler ici de “retour aux sources”, formule pour attaché de presse en panne sèche. Barnett ne refait pas son premier album, elle ne rejoue pas la carte de la trentenaire cool en Converse qui regarde le monde partir en vrille depuis le trottoir d’en face. Ce qu’elle livre ici est plus intéressant : un disque de déplacement, de déracinement, de mue. Entre son départ de l’Australie pour Los Angeles et la fermeture de son cher label Milk! Records, la fille a visiblement traversé quelques secousses. Creature Of Habit en porte les stigmates, mais sans jamais s’y noyer.

La vraie différence, elle saute aux oreilles dès Stay In Your Lane, ouverture en mode réveil électrique. Barnett y retrouve ce qu’elle fait de mieux : un faux air de dilettante et, derrière, une science très précise du chaos bien rangé. Guitares qui griffent, synthés qui bourdonnent, groove sous tension : ça claque comme un vieux moteur qu’on croyait mort et qui repart d’un coup dans un nuage de poussière. Si The Strokes avaient passé leur adolescence à écouter des cassettes riot grrrl dans une chambre trop chaude, ils auraient peut-être fini par enregistrer un truc dans ce goût-là.

Et c’est là que Barnett surprend : au lieu d’empiler les uppercuts, elle choisit ensuite de faire respirer le disque. Creature Of Habit n’est pas une démonstration de force ; c’est un album qui prend son temps, sans mollir. Il avance avec cette classe désinvolte des gens qui ont compris qu’on pouvait cogner sans hausser le ton. Il y a là-dedans quelque chose des grands espaces américains, une poussière douce, une mélancolie routière qui évoque parfois The War on Drugs — le côté FM halluciné en moins, les nerfs à vif en plus.

Sur Site Unseen, cette dérive devient franchement séduisante. La chanson flotte, s’étire, capte une lumière de fin d’après-midi, pendant que Katie Crutchfield vient poser ses harmonies comme on entrouvre une fenêtre dans une pièce un peu trop pleine de souvenirs. C’est beau sans forcer, mélancolique sans sombrer dans le sirop. Barnett a toujours eu ce talent rare : écrire des chansons qui semblent vous parler de banalités domestiques alors qu’elles racontent en douce des effondrements intimes.

Plus improbable, et franchement plus drôle sur le papier : la présence de Flea sur One Thing At A Time. On imagine d’ici le pire — une basse qui sautille partout comme un labrador sous cocaïne — et pourtant, miracle, ça marche. Flea reste à sa place, joue juste, et Barnett en profite pour signer un morceau nerveux, tendu, qui finit par s’élever dans un final instrumental presque lyrique. Pas le genre de grand moment qui cherche l’ovation : plutôt cette montée discrète, ce frisson qui vous prend sans prévenir.

Le cœur du disque est peut-être là : dans cette manière de ne jamais appuyer. Wonder, avec sa tournure presque country, dit beaucoup avec presque rien. Barnett y chante le manque comme d’autres regardent la pluie tomber contre une vitre sale : sans grand discours, mais avec ce mélange de détachement et de blessure rentrée qui fait les meilleures chansons de rupture. Quand elle murmure “I wonder what you say when I’m not there”, inutile d’en rajouter : le morceau a déjà planté le couteau.

Même logique sur Mostly Patient, l’un des titres les plus dépouillés de l’ensemble, où elle semble chercher ses marques dans un décor neuf, comme quelqu’un qui vient d’emménager dans une ville trop vaste et ne sait pas encore quel café choisir pour y devenir triste avec méthode.

Et puis il y a Sugar Plum, où réapparaît ce qui a toujours distingué Barnett du tout-venant indie-rock : cette façon très à elle de balancer une image à la fois absurde, sèche et bouleversante sans changer de ton. Elle y parle d’être dépassée, d’avoir le cœur trop exposé, de vivre avec cette sensation très moderne d’être perpétuellement en léger décalage avec sa propre existence. Chez d’autres, ça tournerait à la pose. Chez elle, ça reste de la littérature de trottoir, du roman d’apprentissage griffonné sur un ticket de caisse.

Soyons clairs : Creature Of Habit ne déborde pas de tubes immédiats comme à l’époque où Barnett semblait capable de transformer une névrose de supérette en hymne générationnel. Mais il a mieux que ça : de l’épaisseur. De la tenue. Une forme de maturité qui n’a rien de chiant, ce qui dans le rock reste un exploit relativement rare.

C’est sans doute son meilleur disque depuis ses débuts, précisément parce qu’il ne cherche jamais à le prouver. Pas de grand manifeste, pas de coup d’éclat programmé, pas de faux retour en grâce emballé pour les playlists nostalgiques. Juste une musicienne qui a pris quelques gnons, changé de décor, perdu deux ou trois certitudes au passage, et qui transforme tout ça en chansons plus solides, plus amples, plus vraies.

À la fin, Another Beautiful Day ferme la marche avec une évidence presque désarmante : parfois, il faut penser un peu à soi. Dit comme ça, ça pourrait finir brodé sur un coussin. Chez Courtney Barnett, ça devient une profession de foi bancale, cabossée, parfaitement rock : survivre sans héroïsme, avancer sans fanfare, et continuer quand même à brancher les guitares.

Ce n’est pas spectaculaire. C’est mieux que ça : c’est vivant.



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