Oui le rock des années 70 n’est pas que dans les musées. Et avec, WINECRAFT, combo originaire de Strasbourg, les seventies crépite toujours et se confronte aux problèmes d’aujourd’hui. Sur « Wild Wine Quest », le groupe fait rugir les claviers, les riffs et les esprits. Énergique, électrique, rage et colère lucide, derrière le plaisir contagieux du rock’n’roll, David, chanteur et bassiste du groupe, raconte une quête musicale qui préfère l’énergie du live aux nostalgies. Avec WINECRAFT le rock a encore des choses à dire.
Winecraft est né il y a deux ans, je crois, avec déjà un EP (2024) et un disque live (2025). Pouvez-vous revenir rapidement sur l’origine du groupe et ce qui vous a motivé pour monter un groupe ensemble ?
Hello ! Ici David, chanteur et bassiste de WINECRAFT. Le groupe est né début 2023 mais ses origines sont à chercher dans une amitié de vingt ans avec les frères Lorber, Johann à la guitare et Nathan au clavier. En 2022, ceux-ci sont revenus de sept années passées à Los Angeles où ils ont étudié au Musicians Institute et tourné avec leur groupe POLYMORPH. De mon côté, je sortais de dix ans comme frontman des IRON BASTARDS. On a fait quelques sessions musicales à trois mais il a fallu l’élément essentiel pour souder une telle équipe : un jeune batteur aussi talentueux que fougueux en la personne d’Eliott Gunther. L’idée était d’écrire et jouer des chansons à la manière d’une époque qu’on affectionne particulièrement, les 70’s, tout en apportant des touches issues de nos multiples influences. Après une grosse année passée dans le local de répète à peaufiner notre musique, on s’est lancé sur scène début 2024 et avons enregistré notre premier Ep “Witchcraft ‘n excess wine” dans la foulée.
En novembre vous sortirez votre 1er album studio “Wild Wine Quest” il évoque une quête à la fois sauvage, musicale et existentielle. Quand avez-vous compris qu’il était temps de passer en studio et que cet album allait prendre cette direction ?
L’année passée à travailler nos chansons nous a permis de trouver une cohérence musicale, mais la première salve de concerts effectuée en 2024 nous a permis de trouver la dynamique pour affiner ce joyeux bazar, tant dans le son que dans la direction artistique. On a fait tourner l’essentiel des chansons de cet album sur scène pour les rendre vivantes et les maîtriser. Dès le début, nous avions la volonté de prendre le temps : on ne sort un premier album qu’une fois. On a donc fait la première session studio en mai 2025 et terminé celui-ci en mars 2026.
Vous revendiquez l’héritage du Rock des années 70, tout en citant des groupes plus contemporains. Comment trouvez-vous l’équilibre entre vos influences et votre identité ? Et qui sont ceux qui vous influence le plus ?
De cette époque bénie du Rock, on s’inspire de Deep Purple, Motörhead, Uriah Heep, Blue Oyster Cult, les Allman Brothers, Black Sabbath, et tant d’autres. On aime une certaine manière de faire du rock : des riffs qui ont du caractère, les chansons riches qui prennent le temps de respirer et une vraie place laissée au jeu des musiciens. Mais on essaie d’utiliser le Hard Rock à claviers des années 70 comme une matière vivante pour raconter les tensions de notre époque.
Ça passe par les paroles des chansons mais aussi par les interludes en concert, qui évoquent l’actualité avec sarcasme. Cette musique a été à la mode il y a un demi-siècle mais elle n’a rien perdu de son efficacité et de son énergie. On n’est pas nostalgique d’une époque que l’on n’a pas connue et on considère plutôt que le Rock a toujours plein de choses à raconter. “Broke as a church mouse” parle de précarité, “Mother Green and her killing machine” parle de l’enrôlement par la guerre, “(We’re not) Out of the Woods” de la montée en puissance des idées réactionnaires et autoritaires… C’est pas que marrant, mais avec nos deux pieds ancrés dans le sol et nos têtes qui moulinent, on a des choses à raconter.
Quant aux groupes plus contemporains, j’ai envie de citer nos camarades de MOUNDRAG et TRIP qui pratiquent un Rock à clavier de haut niveau. On est gâtés par la scène de l’Est de la France, je pense notamment à YOJIMBO, THE HOOK, THE NUCLEONS PROJECT, DD REY/DIRTY DEEP, qui pratiquent le Rock sous des formes diverses et excellentes. Si vous ne les connaissez pas, allez les écouter !
L’album a été enregistré dans les conditions du live. Qu’est-ce que cette approche change dans votre manière de jouer et de faire vivre les morceaux ?
Les morceaux ont été joués sur scène avant d’être enregistrés. Ces chansons avaient déjà vécu, évolué et ont pris forme par le jeu du groupe. Les enregistrer ensemble permettait de conserver cette interaction, les mouvements de la rythmique, les respirations et les petites tensions qui apparaissent quand quatre musiciens jouent dans la même pièce. On voulait un disque vivant, pas quelque-chose d’aseptisé. On voulait que l’album garde quelque chose de cette spontanéité et de cette énergie directe.
Derrière l’énergie très rock de l’album, vos textes parlent de désillusion sociale, de fuite, de guerre ou encore de précarité. Était-il important pour vous de faire passer ces thèmes derrière une musique aussi jubilatoire ?
Il y a un contraste qui nous intéresse beaucoup entre une musique qui donne envie de bouger et des textes qui ne racontent pas forcément des choses réjouissantes. Broke as a Church Mouse, par exemple, est porté par un riff enjoué et un refrain accrocheur, mais parle de rêves d’évasion qui se heurtent au manque d’argent. On fait coexister l’énergie, l’humour, la colère et oui, une forme de désillusion. Il y a quelque-chose de très intéressant dans cette contradiction, en miroir aux tensions dont je parlais plus haut : on peut continuer à faire du bruit, à rire et à se retrouver ensemble, même quand le monde autour de nous donne de bonnes raisons de faire la gueule.
« Mother Green and Her Killing Machine » est particulièrement sombre et frontal. Pourquoi avoir choisi de vous inspirer de Full Metal Jacket et de l’univers de Stanley Kubrick ?
Je crois que c’est une des meilleures chansons de l’album et celle dont les paroles sont les plus fortes. Le texte est volontairement frontal et évoque une violence exécutée presque mécaniquement, débarrassée de toute responsabilité personnelle. Le film Full Metal Jacket se déroule pendant la guerre du Vietnam, et si la chanson n’évoque pas un conflit précis, j’avais ce background en tête en écrivant le texte. C’est une réflexion sur les mécanismes qui rendent la guerre possible, sur les intérêts et les discours qui l’accompagnent, et sur cette idée de justice qui dépend souvent du côté qui remporte la bataille. Ce qu’elle raconte fonctionne tant pour les guerres américaines en Irak ou en Afghanistan, l’intervention française en Libye, Srebrenica ou ce que commet Israël à Gaza.
Dans son film, Kubrick met en scène la façon dont une institution transforme progressivement des individus en soldats, puis en instruments de violence. Voilà la mécanique implacable : on façonne des hommes pour qu’ils deviennent capables de tuer, puis on inscrit leurs actes dans un récit qui prétend leur donner un sens.
« The Devil Hides in the Bottom of the Bottle » parle des excès, de leurs conséquences et de ce cycle difficile à briser. Quelle place l’ivresse occupe-t-elle dans l’univers de WINECRAFT : métaphore, expérience ou moteur de création ?
L’ivresse est une image qui traverse naturellement l’univers de WINECRAFT, à commencer par le nom du groupe. Elle peut évoquer le plaisir, l’excès, la perte de contrôle ou le besoin de s’extraire du quotidien. Mais ce n’est pas toujours si festif.
Dans The Devil Hides in the Bottom of the Bottle, on s’intéresse justement à ce qui reste une fois que l’euphorie est passée : les souvenirs en morceaux, le vertige, les conséquences et cette impression de retomber dans le même cycle. La première partie évoque la gueule de bois, dans la seconde, c’est le petit diablotin du fond de la bouteille qui répond d’un ton moqueur. Musicalement, le morceau suit cette évolution, avec une ambiance d’abord planante qui bascule vers un riff plus lourd aux accents sabbathiens.
Le vin est aussi une métaphore de notre manière de fabriquer la musique : on laisse les idées macérer, on les travaille, on les assemble. Mais on ne voudrait pas réduire tous ces textes à une seule interprétation. L’ivresse peut être une expérience, une fuite ou simplement une image pour parler d’autre chose.
Plusieurs morceaux parlent de fuite notamment « Milesburner ». Est-ce que la route représente pour vous une forme de liberté ou plutôt une contrainte ?
La route, c’est un thème récurrent dans les chansons de Rock et une vieille connaissance des musiciens et musiciennes. Dans Milesburner, la route n’est pas présentée comme une liberté évidente. La chanson est plus introspective, hantée par le doute. Prendre la route devient à la fois une nécessité et un choix, comme si partir était une manière de chercher une issue sans savoir exactement où elle se trouve. On ne sait pas forcément ce qu’on va trouver au bout du chemin. Mais parfois, continuer à avancer est déjà une manière de ne pas rester bloqué au même endroit.
Cette ambiguïté se retrouve ailleurs sur l’album. Dans Broke as a Church Mouse, le voyage est d’abord un rêve : le personnage voudrait parcourir le monde, mais il est retenu par sa réalité financière. La fuite peut donc être géographique, imaginaire ou simplement mentale.
« Built to Roll » réclame de mettre « some soul into your rock’n’roll ». Qu’est-ce qui donne, selon vous, de l’âme à un morceau de rock aujourd’hui ?
Il y a un double sens dans cette punchline : le morceau s’inspire volontairement du Rythm’n’Blues tel que le jouait Wilson Pickett, d’où l’idée de mettre de la “soul” dans sa musique – il faut que ça groove, même si c’est du gros Rock.
Ensuite, il y a le fait de mettre de l’âme dans sa musique. Pour cela, je dirais qu’il faut raconter quelque-chose, parler de son vécu, donner son avis. C’est ce qui donne l’énergie d’une bonne chanson. Et je rappelle le deuxième couplet qui s’ouvre par “Please put some Rock’n’roll into your soul” : mets de l’énergie Rock dans ton âme et vas-y à fond.
Wild Wine Quest semble avant tout pensé pour être vécu sur scène. Quel place occupe le live dans la vie de WINECRAFT et qu’est-ce que vous ressentez sur scène devant le public ?
Les concerts sont la raison d’exister d’un groupe de Rock et nous n’y faisons pas exception. C’est là que ça vit, c’est là que ça se passe. On a commencé à jouer sur scène en 2024 et on a évolué au fil des concerts. Dans la connexion entre nous, dans ce vers quoi on veut embarquer le public, dans la spontanéité qui amène à de nouvelles habitudes.
On a sorti un disque live, Turning Water into Wine, enregistré devant environ 800 personnes en 2025. Il témoigne de l’importance de la scène pour nous. On a des choses à raconter, des chansons à jouer, de l’énergie à donner. Les personnes qui viennent nous voir après un concert en expliquant qu’on leur a fait passer un bon moment, ça paraît banal voire cliché, mais c’est très significatif. Que ce soit le type qui a retrouvé l’esprit Rock 70’s de sa jeunesse, la personne que ça a sorti de sa semaine de merde, ou juste celle qui a kiffé notre musique.




