[Interview] Junebro Kate – « EXIT »

Une photo prise sur un ferry, un orgue marin au crépuscule, une maison d’enfance qui rétrécie avec le temps : Milo Dumartin assemble ces morceaux du réel pour donner naissance à EXIT, le premier EP de Junebro Kate. Dans cet opus, les souvenirs grésillent sur des cassettes, les bruits de la rue s’invitent dans les chansons mélancoliques et les guitares brouillent la frontière des sentiments. Une musique rêveuse, aux mélodies de l’entre-deux, née du besoin de trouver sa propre voix, mais aussi du courage de la laisser nous toucher. Rencontre avec un artiste qui photographie l’éphémère et compose avec ce qu’il en reste, l’essentiel. 

À l’écoute de ton EP
EXIT, on a le sentiment qu’il est construit  comme une collection de souvenirs, de lieux et de sensations. Quel a  été le point de départ de cet EP ? 
J’ai commencé à composer cet EP à l’été 2024. J’avais toujours composé en groupe et  j’adorais ça, mais les chansons naissaient souvent en répétition en jouant ensemble. En  arrivant à Paris, j’ai commencé à avoir une vie assez différente, je découvrais énormément  de musique, je prenais des photos, j’enregistrais des sons dans la rue, j’écrivais des notes  dans mon téléphone… J’avais besoin d’un espace où je pouvais faire les choses  complètement à ma manière, sans avoir à les expliquer ou à les justifier. 

Paradoxalement, même si je me sentais plus libre, j’avais plus de mal à partager ma  musique. J’avais commencé la photo à peu près à la même période et c’était plus facile  pour moi de montrer mes images. Avec les chansons, j’avais davantage l’impression de  me dévoiler. Je crois que le vrai point de départ avec EXIT, c’était surtout d’oser montrer  cette partie de moi 


Tu as composé ces morceaux entre la maison de ton enfance et une  petite chambre parisienne. Comment ces deux espaces ont-ils influencé  ta manière d’écrire et de produire ? 
Certains morceaux ont été écrits devant la maison où j’ai grandi à la campagne dans les  Landes. Je me souviens de l’avoir trouvée beaucoup plus petite que dans mes souvenirs.  C’est étrange de revenir dans un endroit qui a pris autant de place en toi et de le revoir à  sa vraie échelle. 

À l’inverse à Paris j’étais réellement dans un tout petit espace, donc j’ai commencé à  produire avec ce que j’avais autour de moi. J’avais envie de mélanger des sons  analogiques, vintage, avec des moyens d’enregistrement beaucoup plus récents. J’ai  utilisé de vieux enregistreurs à cassette mais j’ai aussi enregistré des voix avec mon  téléphone. 

Il y a des chansons comme « Exit » qui ont été enregistrées au téléphone dans mon salon,  avec les fenêtres ouvertes, donc on entend les gens parler dans la rue. Pareil sur le  morceau « Paris », puis j’ai fait passer tous ces sons dans des vieux systèmes hifi des  années 90. J’adore sentir l’acoustique d’une pièce, avec ses résonances et ses  imperfections, c’est comme si ton espace compose avec toi. 


Pourquoi avoir choisi ce mot
EXIT pour nommer ce disque ? 
J’ai pris une photo sur un ferry devant une porte de secours. On voit un voilier à travers la  fenêtre et le mot « EXIT » juste au-dessus. J’aime bien ce genre de poésie accidentelle.  Quand j’ai récupéré la photo après le développement je trouvais qu’elle résonnait avec  des choses en moi sans trop savoir quels mots mettre dessus, le contraste entre l’intérieur  et l’extérieur, l’idée d’être à la fois quelque part et en train de partir, d’avoir besoin de  s’évader de sa propre vie. 


Chez Junebro Kate, la musique et la photographie avancent ensemble. Est-ce que tu  composes parfois à partir d’une image, d’un paysage ou d’un souvenir visuel ?
Oui clairement! Sur Zadar, j’ai voulu recréer le moment suspendu que j’avais vécu sur les  quais de cette ville. J’étais en voyage en Croatie et j’avais enregistré l’orgue marin. C’est  une sorte d’escalier qui s’avance dans la mer et qui produit des sons avec le mouvement  

des vagues. C’est une ville très touristique, mais le soir au coucher de soleil tout le monde  s’assoit face à la mer et écoute le son des vagues et de l’orgue. Il y a un truc hyper  flottant. L’enregistrement était déjà une musique en lui-même, et en rentrant j’ai  commencé à construire un morceau autour. Ça m’a donné envie d’intégrer des field  recordings aux autres morceaux. 

Et ce qui est fou c’est que j’ai eu un problème avec mon téléphone récemment et j’ai  perdu toutes les photos et vidéos que j’avais dessus. Les seuls traces qu’il me reste  vraiment de ce moment sont une photo, un enregistrement et une chanson. 

Ferry, pont, rue déserte, forêt, lac… Les lieux occupent une place  importante dans l’univers d’EXIT. Qu’est-ce que ces paysages racontent  de toi que les mots ne pourraient pas forcément dire ? 
J’adore les ferries et les ponts parce que ce sont des moments où tu es entre deux  choses. Tu prêtes plus attention à ce qui se passe à travers la fenêtre, tu es moins sur ton  téléphone. 

Il y a quelque chose de particulier avec les ferries. Tu as l’impression d’être dans une  énorme pièce restée bloquée dans les années 80. Tu n’as plus de réseau, tu ne sais plus  vraiment où tu es, il y a quelque chose hors du temps que j’adore. Je crois que  photographier ces lieux, c’est aussi une manière d’en garder quelque chose sans  forcément avoir besoin de l’expliquer. 

Chez toi, on retrouve des influences allant de DIIV à My Bloody  Valentine ou encore Alex G. Qui sont les artistes qui ont construit tes  goûts musicaux ? 
J’ai grandi en découvrant la musique à la radio, dans la voiture de ma mère. Je pense que c’est  pour ça que j’ai toujours été sensible aux chansons, aux mélodies et aux refrains. C’était assez  difficile de découvrir des groupes à l’époque : je ne savais pas trop comment m’y prendre et je ne  connaissais pas grand monde qui écoutait de la musique. Je découvrais surtout la musique en  regardant des films, Mysterious Skin m’a fait découvrir le shoegaze (Slowdive, MBV), Marie  Antoinette l’indie des années 2000 (Radio Dept., Notwist etc)… 

Puis un jour un ami m’a fait découvrir Double Negative de Low et ça a ouvert tout un monde en  moi. J’écoutais peu d’album en entier et celui là fait partie de ceux j’écoute religieusement tous  les ans. C’est un album essentiel pour moi car il mélange expérimentations, mélodies pop, c’était  dans la même lignée que les albums de Sparklehorse, Microphones, Broadcast que j’écoutais  déjà, mais avec une touche plus électronique. Ça m’a donné envie de composer avec des  instruments que je ne maîtrise pas vraiment, comme le piano ou le synthé. Par exemple, je voulais  que « Paris » sonne comme un piano préparé de John Cage. J’ai composé le morceau sans  savoir jouer du piano, puis un ami l’a joué sur un vieux piano droit.

Tu produis toi-même tes morceaux, le mix est confié à Rhys Edwards  et le mastering à Simon Lancelot. Comment ces collaborations sont elles nées et qu’est-ce que leur travail a apporté aux morceaux d’origine  ? 
J’avais produit les morceaux seul et enregistré avec un cercle d’amis assez restreint. Je  voulais conserver les imperfections et les expérimentations et le maximum de prises que  j’avais faites les premiers jours de la composition. Je ne voulais surtout pas arriver au mix  et transformer tout ça en quelque chose de plus propre ou lissé. 

J’avais rencontré Rhys complètement par hasard dans un bar à Stockholm. J’étais déjà  fan de son groupe Ulrika Spacek et de son projet solo Astrel K, donc quand il a fallu  terminer les morceaux, j’ai directement pensé à lui. 

Il a vraiment compris le projet et se l’est approprié. Je lui avais donné carte blanche et il a  poussé l’expérimentation encore plus loin, tout en apportant beaucoup de cohérence aux  morceaux.J’étais trop heureux de travailler avec quelqu’un dont j’écoutais déjà la musique  avec tous mes potes. 

L’EP s’accompagne d’une exposition, de livres photo, de fanzines, de  vidéos et de concerts. Est-ce que Junebro Kate est pour toi avant tout  un projet musical, ou une œuvre plus globale où musique et image  deviennent indissociables ? 
La musique reste le point de départ parce que c’est la pratique que je connais le mieux.  J’ai commencé à prendre des photos en arrivant à Paris après avoir vu Blow-Up, j’avais  adoré le processus de la photo argentique dans le film, donc j’ai acheté un appareil à 20 e  sur Leboncoin et je suis parti faire des photos dans la rue. 

Et puis tout s’est fait très naturellement parce que les photos avaient été prises en même  temps que la composition de l’ep, et souvent dans les mêmes endroits que ceux dont  parlent les chansons. L’exposition m’a permis de réunir tout ça physiquement pour la  première fois : les photos, les vidéos, les field recordings, les livres et les cassettes que j’ai  fabriqués. Ça fait du bien de pouvoir sortir tout ce travail d’un disque dur. Je n’ai pas envie  que chaque album devienne une exposition, mais j’aime bien l’idée que les morceaux  puissent continuer à exister sous d’autres formes.