Ils viennent de Bruxelles et Nancy, ont des univers très différents et pourtant, lorsqu’ils se retrouvent, leurs chansons circulent de l’un à l’autre. Au Bal Chavaux, Raphaële Germser, German Lola et Jaguare Affair ont imaginé un coplateau où chacun joue dans la musique des autres.
Je les avais rencontrés et interviewés le 17 septembre, juste avant leur concert au Bal Chavaux. À quelques minutes de monter sur scène, Raphaële Germser, German Lola et Édouard Choupay de Jaguare Affair racontaient déjà cette aventure commune avec le même mélange de tendresse, d’humour et d’excitation que l’on retrouverait quelques heures plus tard sur scène.
Difficile de commencer cette interview très sérieusement.
À peine les présentations faites, les réponses fusent, se corrigent, se moquent gentiment les unes des autres. Raphaële Germser résume simplement : ce soir, elle joue avec German Lola et Jaguare Affair, « et ça va être bien ». Guillaume Lelièvre éclate aussitôt : « J’aurais dû dire pareil, franchement, c’était la meilleure des réponses. »
Le ton est donné. Le thème de la soirée l’est tout autant : « un dernier instant romantique avant la fin du monde ». Une formule de Guillaume, lancée avec le plus grand sérieux possible, ou presque.
UN COUP DE FOUDRE À BRUXELLES
Comment cette histoire à trois a-t-elle commencé ?
GUILLAUME : « On s’est rencontrés un soir de pluie et de brouillard dans un petit bar qui s’appelle le Jardin de ma sœur, dans lequel on jouait pour un festival qui s’appelle FrancoFaune, en octobre dernier. Et ça a été un coup de foudre, quoi, absolu. »
« On s’est quittés vers 6 h du matin avec des projets plein la tête, et cette collaboration-là est venue de ce moment-là, précisément. Et depuis, on ne se quitte plus. »
« Il y a de l’amour dans cette équipe. »
Une difficulté subsiste pourtant : la géographie. Jaguare Affair est basé à Nancy. Raphaële et Guillaume vivent à Bruxelles. Entre les deux, beaucoup de kilomètres.
Guillaume transforme même la contrainte en plaisanterie : « Entre nous, il y a le Luxembourg. On s’est promis qu’on s’éloignerait jamais trop, trop loin d’un paradis fiscal. »
DES CHANSONS QUI CIRCULENT
Lorsque vous entrez dans le répertoire des autres, vous autorisez-vous à transformer les chansons ?
RAPHAËLE : « Ce soir, en fait, c’est des versions assez inédites. En tout cas, je parle de mon répertoire. C’est la première fois qu’on joue ensemble mon répertoire. Le répertoire de German Lola, on l’a déjà joué ensemble tous les trois. »
EDOUARD : « Moi, je dirais qu’elle a un peu menti, parce qu’on ose un peu avec ses chansons. »
GUILLAUME : « Les versions définitives, on ne les connaît pas encore. Je crois que ce qu’il y a vraiment à métaboliser, c’est vraiment ce facteur-là : l’amour et le jazz. »
Et lorsque la question du trac apparaît, Guillaume conclut avec une logique imparable : « Nous aussi, on a le trac. On peut avoir le trac tous ensemble. »
GERMAN LOLA : « UNE ESPÈCE DE SOUL BAROQUE, MAIS VIDE » Guillaume, comment définirais-tu l’univers de German Lola ?
« Moi, j’aime le vide. Il y a quelque chose qui me touche beaucoup là-dedans. Et j’ai un vrai problème avec la solitude. Et je crois que j’essaye de trouver une forme de non-solitude fondamentale en plongeant dans le vide de mon âme. »
« Il y a quand même une base de folk, parce que souvent, ça part quand même tout seul dans la cuisine. » « Ce serait une espèce de soul baroque, mais vide. »
ÉDOUARD : DONNER UN GROUPE À GERMAN LOLA
Édouard raconte comment son implication dans le projet de Guillaume est devenue concrète.
« Moi, j’aimais bien passer des moments avec mon German. Et puis il m’avait fait écouter les chansons qu’il avait enregistrées. Et je trouvais ça vraiment dommage qu’il ne les joue pas en live, qu’il n’ait pas un band pour l’accompagner. »
« On en a parlé, et ça mûrit. Et un jour, on s’est dit : bah OK, tant pis pour la distance qui nous sépare, essayons. Et puis je crois qu’on a bien aimé faire ça ensemble. »
« Il y a un respect mutuel dans ce qu’on offre quand on se donne à la musique, et qui est assez agréable. Et moi, ça me touche de jouer sur ses chansons, parce qu’elles sont très belles, je trouve. »
JAGUARE AFFAIR : UN PROJET PORTÉ PAR ÉDOUARD, MAIS CRÉÉ À TROIS Édouard, comment fonctionnez-vous dans Jaguare Affair ?
« J’adore les copains, j’adore me marrer, faire de la musique avec mes copains. J’aime bien les mots, j’aime bien les images. »
« C’est moi qui porte le projet, mais j’avais quand même envie qu’il y ait un truc collectif dans la création de la musique. »
« J’allais dire “qui m’accompagnent”, mais même pas : ils font partie du processus de création musicale. »
Jordan et Charles ne sont donc pas de simples accompagnateurs : ils participent à la construction musicale du projet, et leurs idées peuvent faire évoluer ce qu’Édouard apporte au départ.
QUAND LES AUTRES RACONTENT VOTRE MUSIQUE
Je leur propose alors un petit jeu : puisque chacun entre ce soir dans l’univers musical des deux autres, comment décriraient-ils leurs compagnons de scène ?
RAPHAËLE SUR GERMAN LOLA
« C’est hors du temps. C’est lyrique. C’est sexy. C’est lyrique, c’est sexy, c’est drôle. C’est beau, putain, c’est beau, c’est beau, c’est beau. Moi, je joue sa musique, j’ai des frissons. »
Puis elle ajoute : « Et surtout, là, on ne va pas parler de la musique, mais qu’est-ce qu’on rigole, qu’est-ce qu’on rigole. Et ça, ça fait du bien. »
Guillaume répond simplement : « Ça me touche. Je te jure, ça me touche. Merci. »
RAPHAËLE SUR JAGUARE AFFAIR
Raphaële retrouve le même adjectif, « sexy », parle d’une musique « hors du temps », « rétro », puis s’attarde sur l’écriture d’Édouard.
« Moi, j’adore comment il tricote ses mots. Putain, il tricote bien ses mots. »
« Édouard, il tricote les mots, il fait du tricot de mots. […] La dentelle de tricot. Moi, j’aime bien. Et je suis trop contente de jouer sa musique ce soir. C’est une première pour moi de jouer sur sa musique, et j’ai hâte. »
RAPHAËLE VUE PAR ÉDOUARD ET GUILLAUME
EDOUARD : « C’est très joli, c’est très poétique, c’est tout doux. Il y a plein de poésie et quelque chose quand même d’assez joyeux, même dans les chansons tristes, je trouve. Des petites caresses, quoi. »
GUILLAUME : « C’est une musique qui te caresse l’arrière de la nuque et qui te dit : “Mais t’inquiète pas, mais t’inquiète pas.” Et ça fait du bien. »
Il poursuit : « Dans les moments un petit peu sombres, c’est quand même vraiment de la musique qui sauve. »
Et sur la manière de travailler de Raphaële : « Raph, c’est un chef d’équipe, c’est une chef d’équipe. […] Nous, on est les chiens devant, elle, sur le traîneau, et nous, on tire comme ça. Et nous, on adore. »
LE QUATRIÈME COMPAGNON : DOOGIE JONES
Au milieu de l’interview, un quatrième compagnon s’invite presque naturellement dans la conversation : un petit chien en céramique installé sur leurs genoux. Je demande qui il est. Édouard prend alors le micro pour le présenter.
EDOUARD : « C’est Doogie Jones. Il vient de chez moi, en fait. […] On me l’a offert, et il nous a accompagnés tout le long de nos résidences de collaboration, de réécriture. Et sa présence était parfois effrayante, mais surtout rassurante. Et on s’est dit qu’on se devait de l’emmener avec nous, maintenant, jusqu’au bout de l’aventure. »
L’objet est devenu une sorte de mascotte du trio, témoin silencieux des répétitions, des arrangements et de cette intimité qui s’est construite entre eux. Même ici, l’humour n’est jamais très loin : lorsqu’on évoque le
nom Jaguare Affair, Édouard rappelle qu’il est aussi lié à Jaguare, le chien de son enfance, avant de préciser à propos de Doogie : « Mais c’est pas lui. Lui, il est bien vivant. »
Un détail apparemment anecdotique, mais qui raconte assez bien cette aventure : les chansons, les kilomètres, les objets fétiches et les blagues privées finissent par composer un même récit.
SON ET STYLE : QUELLE PLACE POUR L’IMAGE ?
Vient alors une question qui les distingue autant qu’elle les rapproche : que raconte l’image lorsque la musique est déjà là ? Costume, apparat, symboles ou au contraire absence de mise en scène, leurs réponses dessinent trois rapports très différents à la présence scénique.
ÉDOUARD : L’IMAGE POUR ENTRER PLUS LOIN DANS LA MUSIQUE
EDOUARD : « Moi, je trouve très important l’image, parce que ça permet aussi de rentrer plus fort encore dans l’univers de l’artiste. Moi, j’adore faire des images en plus de la musique. On peut se faire déjà des images quand on écoute une musique, mais parfois, d’en avoir qui accompagnent, c’est encore plus grand. »
Il prend le cinéma comme exemple : certains morceaux semblent immenses lorsqu’ils accompagnent une scène, puis changent de saveur quand on les réécoute seuls. Pour lui, l’image ne remplace donc jamais la musique, mais elle peut agrandir le monde dans lequel elle nous fait entrer.
Et le vêtement fait partie de ce plaisir de la scène. « J’adore les costumes. J’ose pas en mettre tous les jours, parce que j’ai peur qu’on pense que c’est prétentieux […] Mais je trouve ça très beau comme costume de travail. Alors du coup, je me permets, quand je travaille, d’en mettre, avec mes copains. »
GUILLAUME : ASSEMBLER LES SYMBOLES, REBATTRE LES CARTES
Chez German Lola, l’image devient un langage à part entière. Guillaume parle moins de « look » que de signes que l’on reconnaît presque instantanément et que l’on peut déplacer les uns par rapport aux autres.
GUILLAUME : « J’aime beaucoup assembler des symboles. J’ai vraiment l’impression que, plus que jamais, on est dans une société de symboles, parce qu’on ne prend pas beaucoup le temps de contempler les choses, mais on associe les choses extrêmement vite. »
« Tu mets une croix dans un coin et puis un chien dans un autre, finalement, ça veut dire quelque chose. Et avec la musique, ça veut dire encore autre chose. […] L’image a une importance poétique. »
Raphaële le relance alors, presque malicieusement : « Mais t’as pas parlé de ton look ? » Et Guillaume va plus loin. Il relie le costume à son propre rapport au corps, qu’il décrit comme ancien et compliqué : « Quand j’avais 15 ans, je faisais 160 kg […] Et donc, les costumes, c’est une manière de pouvoir dépasser ça aussi. »
Le personnage lui offre alors une liberté supplémentaire : « C’est vraiment de faire sortir ces sons et ces mots de la bouche de différents personnages en fonction des différentes périodes. […] Ça change, ça rebat les cartes. » Il compare cette construction aux jeux surréalistes qui mélangeaient fragments et phrases pour produire un discours nouveau : l’image devient « juste une carte en plus qui se tire » et modifie tout ce qui l’entoure.
RAPHAËLE : PAS D’APPARAT, « C’EST MOI »
Raphaële, elle, revendique presque le mouvement inverse. Après le théâtre, les maquillages extravagants, les costumes, les « petites robes sexy » et les talons, elle cherche aujourd’hui à réduire la distance entre la femme et l’artiste.
RAPHAËLE : « J’aime bien l’idée de monter sur scène comme je suis habillée la journée, c’est qu’il n’y a pas d’apparat. […] Aujourd’hui, déjà, mon corps, il a changé, et j’aime bien l’idée de ne pas avoir d’apparat, justement. »
Ce choix explique aussi pourquoi elle a finalement gardé son propre nom pour son projet solo : « Parce que c’est moi, en fait. Je suis la même personne sur scène. […] J’aime bien me dire que sur scène, c’est comme dans ma cuisine. »
Trois visions donc : Édouard aime prolonger la musique par l’image et le costume, Guillaume utilise les signes pour déplacer notre perception, Raphaële cherche au contraire une forme de continuité entre la scène et la vie. Trois réponses très différentes, mais une même conscience de ce que l’on donne à voir.
TROIS PERSONNES, UNE VOITURE, TROIS SETS
Au-delà du plaisir manifeste qu’ils ont à jouer ensemble, cette formule répond aussi à une réalité très concrète : comment continuer à créer, répéter et tourner lorsque les artistes vivent dans des villes différentes et doivent composer avec les contraintes économiques du milieu musical ?
Raphaële l’explique avec une simplicité désarmante : « Ce projet est venu du désir de pouvoir prendre la route et que tout rentre dans la voiture. » L’ambition, derrière cette économie de moyens, est pourtant grande : « Au delà du fait qu’on adore passer du temps ensemble et faire de la musique ensemble, on aimerait pouvoir prendre la route, un max, et faire le tour du monde. Mais commencer par la France, c’est pas mal, déjà. »
Elle glisse au passage un « message subliminal » pour Saint-Malo. Guillaume, lui, vote pour Fécamp. Derrière les plaisanteries, l’envie de multiplier les scènes est bien réelle : faire voyager ce coplateau, en France d’abord, puis plus loin, sans perdre ce qui en fait le charme — trois univers distincts, mais une seule équipe sur la route.
Guillaume revient alors au titre donné à la soirée, « le dernier instant romantique avant la fin du monde », et lui donne soudain une dimension beaucoup plus concrète.
GUILLAUME : « Trois personnes qui rentrent dans une bagnole, qui jouent trois sets différents, qui s’accompagnent les uns les autres, c’est une vraie réponse aux contraintes humaines, écologiques, économiques qu’on a en face de nous. Et c’est la réponse la plus honnête qu’on puisse apporter, parce qu’il y a beaucoup d’amour dans la formule. »
C’est peut-être cela, finalement, qui donne envie de les revoir ailleurs : une formule pensée pour rester mobile et réaliste, mais qui ne ressemble jamais à un compromis. On ne souhaite désormais qu’une chose : qu’ils reprennent la route et reviennent très vite sur une scène en région parisienne.
Par Dominique Lila













Les prochaines dates :
GERMAN LOLA
17.10 · La Fille de son Père · Rebecq
La discographie actuellement disponible est constituée de singles :
Unfair (2022), Fragile (2023),
https://music.apple.com/us/
RAPHAËLE GERMSER
10.10 · Chez Zelle · Louvain-la-Neuve
30.10 · BAMP · Bruxelles
07.11 · Le Salon · Silly
11.11 · Fifty Lab · Bruxelles
Comètes, premier album, sorti le 30 janvier 2026, 10 titres, environ 29 minutes. Raphaële Germser compose et arrange l’album, réalisé par Simon Ledoux. Le projet fait intervenir notamment Édouard Van Praet, Aristide Renard, LUCIE SUE, Lemon Felixe, Arnaud Héron, Noémie Dambré et Lou K.
https://raphgermser.bandcamp.
JAGUARE AFFAIR
30.10 · La Souris Verte · Épinal
10.12 · Les Trinitaires · Metz
Vol.1, premier album, sorti le 26 juin 2026, 12 titres, environ 45 minutes. Le disque réunit le premier EP du groupe et six morceaux supplémentaires. Label : Les Disques Vagues.




