GERMAN LOLA : « J’AIMERAIS QUE LES GENS VIENNENT COLLER DES PETITS BOUTS D’EUX SUR MA TRONCHE »

Aube, lentilles noires, symboles, humour et chansons en mouvement. Avec German Lola, Guillaume Lelièvre construit un univers qui ne cherche pas à imposer un sens, mais à laisser chacun y projeter quelque chose de lui-même.

 

Au Bal Chavaux, j’ai été particulièrement touchée par l’univers musical et la poésie de Guillaume Lelièvre aka German Lola. 

L’artiste belge, apparait sur scène, vêtu d’une aube et porte des lentilles noires qui effacent presque le regard. L’image frappe immédiatement. Le costume, le visage et les symboles participent pleinement au langage du personnage.

Guillaume m’expliquera après le live que ses lentilles noires peuvent être pensées comme des miroirs, des surfaces dans lesquelles on peut se perdre ou se regarder. Cette idée éclaire particulièrement bien sa manière de concevoir German Lola : non comme un personnage à décoder une fois pour toutes, mais comme un espace de projection.

LE VISAGE COMME MIROIR

Tu dis ne pas vouloir imposer une interprétation de German Lola, mais plutôt laisser chacun y projeter quelque chose de lui-même. C’est aussi ce que racontent ces lentilles noires ?

« Ma démarche, c’est plutôt de convoquer des symboles et de laisser chacun construire sa propre histoire. Sur ce genre de machin, on projette forcément des petits bouts de soi, et c’est exactement l’idée. J’aimerais que les gens viennent coller des petits bouts d’eux sur ma tronche pour pouvoir, peut-être, se regarder sous un autre jour. Je n’ai pas la prétention d’y arriver déjà, mais c’est le chemin sur lequel je suis. »

Derrière l’humour de la formule, il y a quelque chose de très précis : le visage de German Lola devient lui-même un support de projection. Les symboles sont là, mais leur interprétation reste ouverte.

UN PERSONNAGE QUI ÉVOLUE PAR PÉRIODES

Au Bal Chavaux, tu nous as présenté un personnage très construit à travers cette aube, les lentilles et ton costume. Est-ce que German Lola évolue par grandes périodes, presque comme des incarnations successives, ou est-ce que le personnage peut changer d’une chanson ou d’un concert à l’autre ?

« Je crois que je fonctionne plutôt par grandes périodes. Là, justement, je sens qu’une période se termine et que quelque chose de nouveau se prépare. Il y a des couleurs, des postures, d’autres endroits de ma voix qui apparaissent. C’est encore trop profondément en moi pour que je comprenne vraiment ce que ça veut dire, mais je sens que quelque chose émerge. »

Chez Guillaume Lelièvre, l’identité visuelle accompagne une transformation plus profonde, parfois avant même que l’artiste ne sache exactement ce qu’elle signifie.

« UNE ESPÈCE DE SOUL BAROQUE, MAIS VIDE »

Lors de l’entretien collectif avec Raphaële Germser et Édouard Choupay de Jaguare Affair, avec lesquels il partage la scène, Guillaume résume son univers musical à sa manière.

Comment définirais-tu l’univers musical de German Lola ?

« Moi, j’aime le vide. Il y a quelque chose qui me touche beaucoup là-dedans. Et j’ai un vrai problème avec la solitude. Et je crois que j’essaye de trouver une forme de non-solitude fondamentale en plongeant dans le vide de mon âme. »

« Il y a quand même une base de folk, parce que souvent ça part tout seul dans la cuisine. Le projet de German Lola s’inscrit dans cette intimité-là, que ce soit tout seul ou en collaborant avec mon Jaguare ici présent. »

« Ça prend quand même vraiment pied dans une certaine forme d’intimité. Et souvent, l’intimité, ça rime avec une certaine forme de solitude, d’aliénation aussi, je trouve. La musique de German Lola prend pied là-dedans.  Ce serait une espèce de soul baroque, mais vide. »

 

UN GROUPE POUR FAIRE VIVRE LES CHANSONS

Le regard d’Édouard Choupay de Jaguare Affair, groupe originaire de Nancy, éclaire également sur la manière dont ces chansons ont pris corps sur scène.

« Je trouvais ça vraiment dommage qu’il ne les joue pas en live, qu’il n’ait pas un band pour l’accompagner. Et on en a parlé, et ça mûrit. Et un jour, on s’est dit : bah OK, tant pis pour la distance qui nous sépare, essayons. »

Puis il ajoute : « Il y a un respect mutuel dans ce qu’on offre quand on se donne à la musique. Et moi, ça me touche de jouer sur ses chansons, parce qu’elles sont très belles, je trouve. »

German Lola n’est pas seulement un univers pensé, écrit ou mis en image. C’est aussi désormais une musique qui se transforme dans la présence des autres.

L’IMAGE COMME LANGAGE POÉTIQUE

Dans nos échanges, Guillaume revient sur la manière dont les symboles se combinent et se déplacent. Pour lui, nous vivons dans une société qui associe très vite ce qu’elle voit. German Lola joue précisément avec cette mécanique : une croix, un chien, un costume, un geste, puis la musique qui vient déplacer encore le sens.

« J’aime beaucoup assembler des symboles. […] Et avec la musique, ça veut dire encore autre chose. […] L’image a une importance poétique. »

Le costume agit lui aussi comme une carte supplémentaire : « Ça change, ça rebat les cartes. » Il permet à Guillaume de faire passer les sons et les mots par différents personnages, selon les périodes.

LE DÉSIR, SANS MODE D’EMPLOI

À un autre moment de notre échange, la conversation glisse vers le désir. 

Dans cet univers très ouvert à l’interprétation, quelle place prend aujourd’hui pour toi la question du désir ?

« Aujourd’hui, pour moi, ce matin, ça veut dire que j’essaie un peu d’être le gourou de mes propres désirs et que c’est finalement une posture un peu ridicule au regard de l’interdépendance du vivant. »

« Ce qui me fait penser que le désir, c’est peut-être précisément le truc qui nous lie à tout ce qui nous entoure. Et d’y penser, ça rend mon café délicieux. »

« Mais ça reste mon interprétation personnelle, je n’ai pas envie de l’imposer aux autres. »

« L’HUMOUR, C’EST UN PIED DANS LA PORTE »

Dans nos échanges, j’ai été frappée par ton humour. Pourtant, lorsque tu parles de tes chansons, tu évoques aussi le vide, la solitude et des émotions plus graves. Quelle place l’humour occupe-t-il dans ton écriture ?

« L’humour, c’est un pied dans la porte. La nature a horreur du vide et moi je n’aime pas trop les portes fermées. Puis ça invite à s’approcher pour regarder dans l’entrebâillement et par la bande à prendre des douches…  … »

La formule est à l’image de German Lola : laisser une ouverture, ne jamais tout expliquer, permettre d’approcher par le côté.

DES CHANSONS QUI SORTENT QUAND ELLES ONT DU SENS

Tu as sorti plusieurs singles, mais pas encore d’album. As-tu déjà d’autres chansons écrites ou enregistrées ?

« Oui, je travaille de manière assez chaotique : j’écris beaucoup en ce moment, je collabore avec plusieurs équipes, il y a des chansons déjà enregistrées et des chantiers que je reprendrai plus tard. C’est assez foisonnant ! »

« Une des difficultés, quand on doit faire énormément de choses nous-mêmes, c’est le décalage entre le moment où on écrit une chanson, celui où on la produit et celui où elle sort. J’essaie de trouver mon rythme là-dedans. Au-delà du calendrier promotionnel et de l’efficacité commerciale, j’ai besoin de sortir les chansons à un moment où elles ont du sens pour moi, pour pouvoir les défendre au mieux. »

SUPERLATEX, PROCHAINE ÉTAPE

« La prochaine sortie, c’est un morceau qui s’appelle Superlatex, en collaboration avec le Supervelt Orchestra, prévue pour fin octobre. Le Supervelt Orchestra, c’est une utopie qu’on a montée avec d’anciennes vedettes de la téléréalité. Il y aura aussi une version orchestrale du morceau, enregistrée en collaboration avec un quintette à cordes. »

« D’autres sorties sont prévues pour 2027, des chansons terminées depuis un moment qui trouvent leur sens maintenant. Et en parallèle, je continue d’en écrire de nouvelles, ça foisonne d’ailleurs pas mal en ce moment, ça bouillonne fort, ça fait parfois un peu mal mais j’aime bien. »

ET L’ALBUM ?

Un premier album de German Lola se dessine-t-il ? Et peut-on espérer l’écouter en 2027 ?

« Je repense souvent à un truc qu’a dit Mark Hollis, de Talk Talk. Je le déforme peut-être, mais dans mon souvenir, l’idée était : quand tu t’installes derrière un instrument, il ne faut pas en attendre grand-chose. Par contre, si tu veux faire un album, il faut une très bonne raison de le faire. »

« Peut-être qu’à un moment tout ça prendra la forme d’un album, mais pour l’instant, ce n’est pas encore là où je me trouve. »

« Évidemment, si parmi vos lectrices et lecteurs il y a un.e mécène qui ressentirait l’élan de nous financer un album, sa promotion et un beau pressage physique… ce serait une très, très bonne raison de le faire ! »

 

UN COPLATEAU PENSÉ POUR PRENDRE LA ROUTE

German Lola se pense aussi désormais dans une aventure collective. Avec Raphaële Germser et Édouard Choupay de Jaguare Affair, Guillaume a imaginé un co-plateau où les trois artistes jouent chacun leur set tout en entrant dans la musique des autres.

Raphaële résume très concrètement l’envie qui porte le projet : « Ce projet est venu du désir de pouvoir prendre la route et que tout rentre dans la voiture. » Elle ajoute qu’ils aimeraient pouvoir tourner « un max », faire le tour du monde, mais commencer par la France serait déjà très bien, avec au passage un petit « message subliminal » pour Saint-Malo.

Guillaume replace cette simplicité logistique dans une réflexion plus large sur la manière de faire vivre la musique aujourd’hui :

« Ouais, c’est vrai que ce projet, il parle du dernier instant romantique avant la fin du monde. Et finalement, la manière dont on monte ce spectacle, si tu veux, c’est pour essayer de répondre à ça. Trois personnes qui rentrent dans une bagnole, qui jouent trois sets différents, qui s’accompagnent les uns les autres, c’est une vraie réponse aux contraintes humaines, écologiques, économiques qu’on a en face de nous. Et c’est la réponse la plus honnête qu’on puisse apporter, parce qu’il y a beaucoup d’amour dans la formule. Voilà. »

Une formule légère en apparence, mais très cohérente avec l’univers de German Lola : faire avec les contraintes plutôt que contre elles, laisser les répertoires circuler et donner à cette proximité entre artistes une véritable forme scénique. Reste maintenant à multiplier les étapes.

 

UNE ŒUVRE EN MOUVEMENT

German Lola poursuit sa route entre créations solo et aventures partagées avec Raphaële Germser et Jaguare Affair. Une liberté de mouvement et de rencontre qui donne clairement envie de le suivre.

 

Par Dominique Lila / Sounds and style