[Chronique] Gilla Band – « Pugnello »

Il y a le chaos de façade, celui que l’époque recycle à toutes les sauces et il y a celui de Gilla Band. Le vrai. Celui qui grince, qui vrille les tympans et finit par vous regarder droit dans les yeux.

Depuis Dublin, le quatuor n’a jamais vraiment cherché à rendre son vacarme fréquentable. Most Normal, en 2022, avait déjà dynamité les frontières entre noise, post-punk, électronique et spoken word, transformant chaque morceau en terrain miné : ruptures brutales, tempos qui s’effondrent, silences en embuscade, guitares éventrées et textes semblant surgir directement du cortex. Quatre ans plus tard, Pugnello ne remet certainement pas les compteurs à zéro. Il pousse simplement la machine plus loin.

 

Dès « The Angelus », Gilla Band ouvre les vannes. Une masse sonore distordue s’étire, menace de tout engloutir, puis Dara Kiely entre dans la pièce comme s’il venait d’y être téléporté en pleine crise existentielle. Gary Lineker, Top Cat, The Full Monty, des « bananes en pyjama »… Les références surgissent sans prévenir, télescopées dans un monologue aussi hilarant qu’inquiétant. Puis la batterie accélère, le morceau bascule, et l’on comprend immédiatement que Pugnello ne sera pas une promenade de santé. Quelques minutes suffisent pour produire l’un des grands électrochocs de l’année.

« Placeholder » injecte une forme de groove dans cette architecture en ruines. La basse cogne, les synthés rebondissent, le morceau semble presque vouloir danser avant de se prendre les pieds dans ses propres câbles. Kiely convoque Davina McCall, Crazy Frog, les Télétubbies et Coldplay avec cette logique toute personnelle qui transforme le banal en matière explosive. « Une quantité dangereuse de Coldplay », lâche-t-il. On imagine volontiers Chris Martin prendre des notes.

Mais, réduire Gilla Band à un exercice de provocation serait passer à côté de l’essentiel.

Parce que derrière l’absurde, derrière les éclats de rire nerveux et les geysers de distorsion, Pugnello est un disque profondément humain. La folie apparente du dispositif sert aussi de chambre d’écho à des choses beaucoup plus lourdes. Les difficultés psychiques de Dara Kiely traversent l’album, tandis que la disparition récente de son père donne à certaines compositions une gravité nouvelle.

« Jacobsons », avec son parfum électronique à la LCD Soundsystem passé dans une bétonnière, en est l’un des sommets émotionnels. Kiely balance les mots tels des uppercuts, les laisse cogner contre les boîtes crâniennes. Et soudain, derrière les saturations, quelque chose apparaît : le deuil, la colère, la culpabilité, l’amour contrarié. La catharsis n’est plus une métaphore : elle sort littéralement des enceintes.

Gilla Band sait pourtant conserver ce goût délicieux pour l’absurde qui rend son univers si singulier. « Crisp Pop » est probablement l’une des chansons les plus improbables entendues cette année. Sept minutes passées à comparer des groupes de Britpop à des parfums de chips, Pulp au cocktail de crevettes, Travis aux chips nature, sur une rythmique obsessionnelle qui refuse de lâcher prise. Phil Mitchell, Neil « Razor » Ruddock et même le fameux larsen de « I Feel Fine » viennent compléter ce catalogue mental improbable.

Parce que Gilla Band possède cette qualité rare : ne jamais chercher à choisir entre l’intelligence et la connerie magnifique. Le groupe peut faire exploser une structure noise pendant plusieurs minutes, puis s’attarder sur une référence parfaitement débile avec le plus grand sérieux du monde. L’humour devient une arme supplémentaire, un moyen de désamorcer, ou plutôt de déplacer, l’angoisse.

Sur « Alogia », l’atmosphère se resserre encore. Kiely évoque frontalement son diagnostic de schizophrénie, sans transformer le morceau en manifeste ni chercher à rendre son expérience confortable pour l’auditeur. Quelques chansons plus loin, « Giraffe » préfère s’attarder sur Paul McCartney & Wings et les dangers de copier The Fall « et de se faire prendre ». Ce grand écart est précisément celui de Gilla Band : passer du vertige intime à l’absurde en quelques secondes, comme si les deux n’étaient finalement que les deux faces d’un même cerveau en ébullition.

Musicalement, le groupe continue de construire une musique qui semble constamment au bord de l’implosion. Les guitares sont abrasives, les basses épaisses, les synthétiseurs semblent avoir été branchés directement sur une centrale électrique en surcharge. La batterie, elle, agit comme un moteur fou : répétitive, tribale, mécanique, parfois presque dansante avant de fracasser brutalement la mesure. Gilla Band fabrique du mouvement avec du désordre.

Le titre Pugnello prend tout son sens. Le chaos n’est pas ici un argument marketing, une posture esthétique ou un mot imprimé sur un t-shirt. C’est une matière première. Une façon d’organiser l’inorganisable, de transformer la confusion en rythme, la douleur en bruit, l’absurde en énergie.

Il faudra néanmoins accepter de se faire malmener. Pugnello n’est pas un disque que l’on écoute gentiment entre deux occupations. Il demande de l’attention, parfois du courage, et une certaine tolérance aux fréquences qui viennent vous chercher jusque dans l’estomac. Les minutes passent comme une course-poursuite sans frein.

Et puis arrive « At The Gallop ». Distorsions, voix vocodée, tension permanente, jusqu’à cette conclusion aussi brutale que désarmante : « ta tante : psychotique, ton oncle : bizarre et ton père est mort ». Le rideau tombe. Le cerveau réclame cinq minutes de silence. Peut-être vingt.

Gilla Band ne domestique pas le chaos. Il l’empoigne à pleines mains, le secoue, le transforme en groove, en rage, en humour noir, en douleur et en bruit. Pugnello est parfois épuisant, souvent déroutant, régulièrement hilarant, mais surtout incroyablement vivant.

10 titres, 10 fièvres, 10 distorsions d’une lucidité déglinguée. Le genre de disque qui défonce tout sur son passage.