[Interview] Imbert Imbert – « Petit Journal du Feu »

Le feu, les mots et ce qui demeure. Avec « Petit journal du feu », son sixième album, Imbert Imbert transforme la disparition de son père, Dominique Imbert, en une œuvre intime où les mots, la musique et la mémoire s’embrasent. Onze chansons nées d’une écriture quotidienne, une contrebasse toujours incandescente et un livret de 51 poèmes illustré par Delphine Fabro prolongent cette histoire de filiation et de création. Entre chanson, jazz et rock, Mathias Imbert y explore le deuil, le silence et ce qui demeure après nous. Un disque profondément personnel, mais dont les flammes résonnent finalement de manière universelle.

« Petit journal du feu » est avant tout un hommage à votre père, Dominique Imbert. Comment ce projet est-il né : d’un besoin de lui parler encore, ou de la nécessité de transformer son absence en chansons ?
Quelques mois après sa disparition, j’ai ressenti le besoin d’écrire un nouvel album. Je me suis mis au travail en me donnant une astreinte d’une heure d’écriture par jour. Pour faire de la matière. Les chansons viennent ensuite en piochant dans ce désordre de mots. C’est seulement après quelques mois à ce régime que je me suis aperçu de la présence de mon père un peu partout dans mes textes et notamment à travers la récurrence du mot « feu » qui lui est totalement associé.
 
Vous écrivez : « On ne sait pas dire adieu et c’est tant mieux. » Est-ce que l’écriture vous a justement permis de dire autrement ce que les mots de la vie quotidienne ne parvenaient pas à exprimer ?
‘exprimer autrement me semble être l’essence même de l’écriture, comme de la musique et comme de l’art en général. Et apprendre à dire adieu, c’est le sens de la vie, pour être enfin prêt à mourir soi-même.
 
Le feu traverse tout l’album, à la fois comme élément biographique, le terrible accident de votre père enfant, et comme métaphore de la création, de la transmission ou de la disparition. Quand avez-vous compris que le feu serait le véritable fil rouge du disque ?
Le feu est une histoire de famille, nous avions cinq cheminées dans la maison, mon père les fabriquant. J’ai compris que le feu serait le fil rouge du disque quand j’ai compris que mon père le serait aussi et réciproquement.
 
Vous aviez 11 chansons, dont une sans paroles, « Virgule ». Pourquoi était-il important de laisser cette place au silence, entre les mots et les chansons ?
C’était juste un moyen de me laisser le temps de reprendre mon souffle pour souffler dans les flammes et attiser le feu encore et encore. D’ailleurs, je m’en aperçois en le disant, la chanson « Soufflons-le » aurait dû lui succéder.
 
Le disque est accompagné d’un livret de 51 poèmes, illustré par Delphine Fabro. Pourquoi avoir ressenti le besoin d’aller au-delà des onze chansons et de donner aux textes une existence propre, presque comme un deuxième objet artistique ?
Ça faisait longtemps que j’avais envie de publier quelque chose avec ces poèmes. C’est Delphine qui en les lisant m’a suggéré l’idée de les associer à ce disque. D’autant qu’elle est illustratrice, mais aussi graphiste et qu’elle avait ça dans sa besace.
 
Dans ce livret, comment s’est construite la relation entre vos poèmes et les illustrations de Delphine Fabro ? Lui avez-vous laissé une totale liberté d’interprétation ou avez-vous travaillé à partir d’un dialogue très précis autour de vos textes ?
Delphine travaille sur une série qu’elle appelle « Doux monstres » où elle peint sur de vieilles photos chinées ça et là. Pour le coup c’est moi qui lui ai proposé d’en faire autant sur ma gueule. Ensuite l’artiste qu’elle est s’est chargée d’en faire ce qu’elle voulait, les échanges étaient d’une grande fluidité.
 
Musicalement, l’album reste très attaché à votre contrebasse, mais elle dialogue ici avec le violon, le marimba, les percussions, l’accordéon et la guitare. Comment avez-vous imaginé ces arrangements et choisi les musiciens capables d’accompagner cette histoire intime ?
Je jouais déjà le répertoire précédent en quartette avec Brunoï (guitare), Mathieu (violon) et Laurent (percussions), ce sont des musiciens que j’adore pour leur musicalité mais aussi pour leur amitié, ils proposent ce qu’ils veulent à partir des accords, du rythme et de la mélodie que je leur amène, parfois on en discute, la plupart du temps ça roule. J’ai rencontré René Lacaille (accordéon) quand il s’est installé à Sète à quelques mètres de chez moi. C’est mon nouveau copain. Il a 70 ans de musique derrière lui. Il est tout musique. Il est venu passer une journée au studio, a parsemé l’album d’accordéon et c’était beau. Je rêvais de mélanger la contrebasse au marimba, J’ai rencontré Lucie Delmas pour l’occasion, elle vient de la musique classique et contemporaine, je lui ai donc écrit des petites choses, elle en a fait ce qu’elle a voulu et c’était beau aussi.
Et puis il y a eu ce choix d’instruments en totale acoustique. Nous avons répété sans micro aucun, même pas pour la voix, il fallait qu’aucun d’entre nous n’ait à forcer. Ça ne peut marcher qu’avec de grands musiciens avec de grandes oreilles ouvertes sur les autres. Et le passage à l’enregistrement fut d’autant plus aisé.
 
On retrouve autour de vous plusieurs compagnons de route, Brunoï Zarn, Mathieu Werchowski, Laurent Paris, mais aussi René Lacaille. Est-ce que leur présence apporte une forme de respiration à un disque qui aurait pu être entièrement tourné vers l’intime et le recueillement ?
Au dernier morceau du dernier jour de studio, j’ai enregistré la dernière voix dans ma cabine en fermant les yeux. Quand je les ai rouverts, ils avaient éteint la lumière de la régie. Un sentiment d’une extrême solitude m’a envahi, j’ai fini ce disque en larme dans un coin. Mais c’était leur manière de s’effacer et effectivement de laisser la place à l’intime et au recueillement. J’ai une infinie gratitude envers eux pour ce moment.
 
Après plus de vingt ans entre chanson, jazz, rock et expérimentations, avec Boucan, Bancal Chéri ou le Tigre des Platanes, avez-vous le sentiment que Petit journal du feu constitue une forme de synthèse de votre parcours, ou au contraire l’ouverture d’un nouveau chapitre ?
Les deux mon général ! Je pars en tournée avec ce nouveau répertoire, en formule réduite, en duo avec Cédric Pierini à l’accordéon, pour cause de crise de la culture mais c’est une manière de continuer. On vient de sortir un troisième album avec Bancal Chéri, on travaille sur un nouveau répertoire avec Boucan qu’on tourne déjà un peu partout, et il y a un projet d’enregistrement avec le Tigre des Platanes. Je travaille aussi sur une sorte de roman. J’ai pas fini de la manger cette vie, et je crois que c’est réciproque.
 
Votre père a apprivoisé le feu en forgeant le métal. Vous, vous semblez avoir apprivoisé le vôtre avec vos mots, votre contrebasse et vos chansons. Qu’est-ce qui, aujourd’hui, vous semble le plus essentiel dans l’acte de transmission entre les générations ?
Il a plutôt forgé le métal en apprivoisant le feu, et moi je tente de mettre le feu à mes mots comme à la musique. Si j’avais quelque chose à transmettre, ça serait de ne pas se laisser apprivoiser.