[Interview] AUTOUR DE LUCIE – « Hors monde »

À l’heure où tout va trop vite, Autour de Lucie poursuit obstinément son propre chemin. Depuis plus de vingt-cinq ans, le groupe avance à contre-courant des modes et des emballements. Avec Hors Monde, son sixième album, cette fidélité prend une résonance toute particulière. C’est un disque qui regarde le monde droit dans les yeux tout en refusant son agitation permanente. Un album où les absences dialoguent avec les souvenirs, où la mélancolie nous éclaire à l’équilibre. Fragilité, résistance, doute, mémoire et désir d’avancer malgré tout en sont les fondations. Porté par la voix toujours aussi bouleversante de Valérie Leulliot et les arrangements d’une élégance remarquable de Sébastien Lafargue, Hors Monde prend le temps d’explorer la profondeur des sentiments et de s’y plonger vraiment. À l’occasion de la sortie de ce nouvel opus, Valérie nous parle de ce pas de côté revendiqué, de la douceur devenue un luxe, de la mélancolie apprivoisée et de cette liberté qui continue, album après album, à faire d’Autour de Lucie un joyau de la pop française.

 

Le titre Hors Monde évoque une forme de mise à distance. Est-ce une manière de se protéger du tumulte contemporain, ou au contraire de mieux l’observer ?
Pour observer le monde, le pas de côté est indispensable. Personnellement ça ne me demande aucun effort. C’est naturel, j’observe, je m’indigne, je digère, et ça donnera plus tard une phrase, un angle, au mieux une chanson. Hors Monde, c’est un peu la sensation que nous avions, Sébastien et moi, pendant que nous faisions cet album. Nous avions décidé de n’écouter que nous-mêmes, nos goûts, nos envies de déstructurer les morceaux, laisser la place à l’instrumental si besoin, sans jamais laisser de côté le sens. Une façon aussi de se protéger de ce qui nous entoure. Comme une carapace au travers de laquelle nous pouvions voir l’extérieur, mais munie de checkpoints assez costauds afin de ne laisser rentrer que ce que nous estimions bénéfique au projet.

Autour de Lucie a toujours cultivé une certaine élégance mélancolique. Avec ce nouvel album, avez-vous le sentiment que cette mélancolie a changé de nature avec les années ?
Difficile pour moi de dire si la mélancolie a changé de nature… Je pense qu’elle est toujours présente, mais je dirais qu’aujourd’hui je tente de la dominer, je ne me complais pas dedans… 

« Quelque part » ouvre le disque comme une lettre adressée à un absent. Comment écrit-on une chanson sur le deuil sans tomber dans la tristesse démonstrative ?
Je pense que j’ai écrit ce texte en tentant de nommer le chagrin, de l’analyser, c’est une mise à distance de l’état de flottement que je rencontrais à ce moment-là. Un peu comme on dirait à quelqu’un qui s’en va loin et pour longtemps, bon voyage, tu vas me manquer mais c’est la vie !

Vos chansons semblent accorder une place essentielle au silence, aux respirations, aux espaces entre les mots. Est-ce une recherche consciente dans votre manière de composer et d’arranger les morceaux ?
Merci de le remarquer ! Le silence est la huitième note pour moi et la plus importante. Je ne vois pas l’écriture d’une chanson comme du remplissage mais comme de l’épure. J’aime la simplicité, j’aime le brut, le naturel. Je suis affligée par la prise d’otage auditive qui aujourd’hui nous pollue où que l’on aille. Le silence est devenu un luxe maintenant  qui se paie cher ! Quelle absurdité ! C’est dans le silence que je peux composer et écrire, descendre en moi… Ma façon de poser les mots sur la mélodie est guidée en effet par ce besoin d’air, d’espace… Les mots ont un sens, il faut pouvoir les savourer

C’est aussi ce que je retrouve dans l’approche musicale de Sébastien… des respirations, de l’espace… 

Le disque oscille entre souvenirs personnels et regard sur notre époque. Comment trouvez-vous l’équilibre entre l’intime et l’universel pour que chacun puisse se reconnaître dans vos chansons ?
À vrai dire chaque chanson est un Polaroïd d’un état, d’un souvenir, d’une incompréhension… Je cherche la justesse. L’intime et l’universel sont liés.

J’ai pris exemple sur des chansons qui m’ont touchées. Quand une phrase te parle, tu te sens un peu moins seul.  Tu te sens entendu. C’est ce que l’on retrouve dans la littérature. 

Depuis plus de vingt-cinq ans, Autour de Lucie évolue sans jamais courir après les modes. Est-ce une forme de résistance artistique ou simplement une fidélité à votre propre identité musicale ?
Je reste fidèle à mon ressenti. Je suis mon instinct, ce qui m’émeut, ce qui me bouge, ce qui résonne. La mode, c’est l’éphémère et aussi  un éternel recommencement… Je n’y suis pas insensible, mais ça ne doit pas prendre le pas sur la matière première qui est qui je suis au moment où j’écris ou compose.

Le duo que vous formez aujourd’hui avec Sébastien Lafargue semble avoir trouvé un nouvel équilibre entre guitare, électronique et arrangements. Comment s’est construite cette nouvelle alchimie en studio ?
On a tout fait à la maison, en home studio. Sébastien a établi dès le départ que nous devions tout faire à deux, avec les moyens que nous avions, à savoir un ordinateur et des instruments… Et puis c’était le confinement, après le choc de l’annonce on a plongé totalement dans l’album.

À l’écoute de Hors Monde, on a le sentiment que le disque parle autant d’acceptation que de nostalgie. Finalement, est-ce un album sur le passé ou sur la manière d’apprendre à continuer d’avancer ?
J’ai eu envie de faire un petit flashback sur les années 80 et sa légèreté avec Diana, Mars 85… en contraste avec l’absurdité, pour ne pas dire la démence, dans laquelle nous baignons aujourd’hui… ( 450 Années, Rouge Invisible, Pas Dansé ). Hors Monde est un état des lieux un peu déçu mais pas désarmé !  » Chanson qui n’a pas de prix « , ce n’est pas par hasard si cette phrase termine l’écoute de l’album ! 

Photo de couv. ©Renaud-Monfourny