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PORTRAIT DE PHOTOGRAPHE : MARIE LE MAUFF

Si pour beaucoup, la photographie est un loisir, pour Marie, il s’agit d’un art majeur presque d’un art de vivre. Voir le monde au travers d’un prisme noir et blanc est, pour elle, un reflex surtout lorsqu’il s’agit de mettre en évidence l’intime sensibilité de celles et ceux qui passent devant son objectif. Nous saluons son travail en lui consacrant un portrait sous forme d’entretien où elle nous explique ce que représente pour elle le 8ème art !

Comment et à quel âge est venue la passion de la photographie ?
Je devais avoir 13 ou 14 ans, j’avais récupéré le reflex de mes parents. Au début je photographiais ma famille. Puis c’est vite devenu une passion. Au lycée j’étais responsable du club photo. Un groupe de Jazz (Illico Presto) répétait juste en face de chez moi, c’est avec eux que j’ai fait ma première pochette d’album ; j’avais 16 ans. J’ai ensuite très vite photographié la scène rock locale de Belfort et ses environs dont les Well Spotted, avec lesquels je suis partie à Londres pour l’enregistrement de leur album « Shine your star » produit par Steve Mack (ex-leader des That Petrol Emotion). 

A cette époque qui étaient tes références (si tu en avais déjà) ?
Pour la musique, Claude Gassian dont j’avais découpé un livre pour afficher quelques-uns de ses portraits de musiciens. J’ai toujours le livre avec les trous dedans.
J’ai découvert à cette époque les photographes de scènes, Max Well et François Poulain grâce à Abus Dangereux avec qui je collaborais quelques fois. Ils ont d’ailleurs sorti un magnifique livre ensemble « Scènes de rock en France ».
Dans ma bibliothèque j’avais des livres ou des affiches de Nan Goldin, Irvin Penn, Walker Evans, Jean-Loup Sieff… Déjà à l’époque je n’aimais que la photo humaine. Les paysages m’ont toujours ennuyée.


Avec quel type de “Matos” as-tu commencé ?

Mon premier appareil était un Nikon FM2 que j’ai toujours, avec un 50mm qui ouvrait à 1,4, et aussi un 105mm. Je n’ai jamais eu ou travaillé avec un flash.
Je me souviens qu’en 1992, aux Eurockéennes, un festivalier qui m’avais vu dans la fosse a crié à un de ses potes, « t’as vu, elle a le même appareil que le photographe dans Apocalypse Now ».


Est ce que la photographie est ton activité principale ?

Non, j’ai toujours eu un job à côté. Soit en rapport avec la photo, comme laborantine dans un magasin de développement (job qui a disparu avec l’arrivée du numérique), soit en rapport avec les enfants. C’est pour moi un moyen aussi de pouvoir faire uniquement des photos de ce qui m’intéresse, et pouvoir dire non aux photos de mariage.


Pourrais-tu me dire ta séance photos la plus insolite ? 
Jeff Buckley, à Strasbourg le 14 février 1995. J’avais pour habitude d’offrir des tirages des concerts précédents aux artistes lorsque j’avais l’occasion de les photographier plusieurs fois. Lors de la conférence de presse, Jeff m’a reconnu ! Et c’est lui qui m’a dit, tu veux faire des portraits ? Et entre deux portes nous avons pris 5 minutes de son temps précieux pour immortaliser son visage. Ce n’est pas tous les jours qu’on passe un moment en tête à tête avec Jeff Buckley à la Saint-Valentin (rires).


Quelle était ta séance photos la plus chaotique ? 
Joseph Arthur à Strasbourg en novembre 2005. Il m’accorde une séance pour ma série de portraits, mais est suivi par une équipe de tournage pour un reportage. J’arrive à plus ou moins m’isoler avec lui, prends exactement 4 photos et d’un seul coup, un choc violent me fait perdre l’équilibre. C’était le caméraman qui ne m’avait pas vu, et qui venait de me donner un grand coup de caméra dans le visage en reculant. Le mec se confond en excuses, Joseph s’inquiète pour moi et demande de la glace ; Mon œil gonflait rapidement. Je suis rentrée chez moi après avoir repris mes esprits. Le soir, je n’ai même pas pu assister au concert.

Et ta plus grande fierté ?
Mes portraits de Daniel Darc, réalisés entre 1995 et 1997. J’ai connu Daniel au moment ou peu de personnes s’intéressaient à lui. Il était aux alcooliques et narcotiques anonymes, et a même vécu en appartement thérapeutique quelques mois avant d’avoir son studio rue Delescluze. Je voulais faire un livre photo sur lui, l’idée était de le suivre sur plusieurs années. Et puis, il a renoué avec le succès, et est retombé dans ses travers, il était plus difficile à saisir. Certaines de mes photos se retrouvent dans le film « Daniel Darc Pieces of my life » de Marc Dufaud et Thierry Villeneuve. Marc a exactement le même regard que moi sur Daniel. Alors de voir mon nom au générique dans les crédits photos à été une de mes plus grandes fiertés.

Fierté également partagée de retrouver mes photos dans le livre sur mes concitoyens helvètes The Young Gods / Documents 1985 -2015.


Idéalement, dans ton plus grand rêve, qui voudrais-tu photographier ?
Il y a beaucoup de monde sur cette liste. Pour une séance de portraits pour ma série en noir et blanc ? Je dirais spontanément des gens comme Tom Waits, David Eugene Edwards, Thom Yorke, Arthur H, Mark Lanegan, Bruce Springsteen, Bertrand Belin… Mais je sais que pour certains, rien n’est perdu !


Qu’est-ce qui te plaît le plus dans cet Art ?
Comme je l’ai toujours dit, la photographie est pour moi un prétexte de rencontres, une aventure humaine, un autre moyen de découvrir les gens. Au temps de l’argentique il y avait aussi ce côté faiseur d’images avec la magie du temps suspendu passé dans le labo. J’avoue que le côté immédiat et informatique du numérique me séduit nettement moins.


Qui sont les photographes contemporains dont tu apprécies le travail ?
Sur la scène musicale il y a beaucoup de très bons photographes : j’aime beaucoup le regard décalé de Zélie Noreda, l’énergie de Sébastien North, la touche féminine d’Anne Marzeliere. De manière plus générale, je viens de découvrir le travail incroyable d’Eric Antoine (Pas le magicien, hein ;-), ou les photographies de Vanda Spengler, Lin Yung Cheng, Alicja Brodowicz pour leur travail sur le corps. Je suis régulièrement les publications de mes amis Karine Burckel qui travaille elle aussi sur le corps, et Matthieu Mitschké qui excelle dans la mise en lumière au propre comme au figuré des savoirs faire dans le monde industriel.


Ton actualité du moment, et tes projets à venir ?
En plus de mon travail régulier avec la compagnie de théâtre « La Morsure » j’ai quelques publications à paraître dont une double page dans « Photographes de la côte d’Émeraude… …et d’ailleurs » de Serge Bizeul, livre dans lequel on retrouve également l’excellent Bruno Bamdé. J’ai fait le choix de n’y présenter que des portraits d’artistes bretons photographiés durant ces trois dernières années, on y retrouve par exemple Brieg Guerveno. J’ai un projet de pochette d’Album avec Filip Chrétien, mais ce qui occupe beaucoup de mon temps c’est la tentative de créer une maison d’édition avec un ami libraire, passionné de musique Jérôme FABRE (Selector Someone).

Photo de couv. : portrait de Marie Le Mauff par Charlène Gruel