Retour sur le deuxième single de Mylène Farmer, « Des LOLS et des quoi », annonçant un album-évènement dès cette fin Octobre. Pourquoi s’attarder sur cette chanson et non la précédente ? Pour plusieurs raisons. « C’est à qui le tour », entonnée par notre mystérieuse Prêtresse, est certes efficace mais manque musicalement de relief et d’aspérités. Tube un peu convenu qui ne doit son salut qu’à ses paroles codifiées. Nous le savons depuis fort longtemps, l’écriture de Mylène Farmer évolue, laissant place à des « CUT » et autres chausse trappes dont la compréhension peut parfois dérouter. Pour ses deux nouveaux morceaux, la Belle écarte un peu plus l’entrebaillement de sa porte (entrouverte avec « L’Emprise ») pour céder à la transparence. Mais là où son premier jet s’interrogeait sur le sens de la vie, sa finalité et le refus de tout conformisme, le second fustige notre pauvreté lexicale en 2026. L’icone aux 30 millions d’albums vendus, réactionnaire ? C’est un aveu d’echec -mais aussi d’espoir- qui transperce « Des LOLS et des quoi ». Notre libertine se désolant du vocabulaire employé actuellement dans notre société. Acronyme, anglicisme, contraction et autre raccourci linguistique, le constat est là : notre langue manque singulièrement de corps, de sens et de poésie.
Attardons-nous, donc, un peu plus sur le squelette de cet EP.
Structure classique, la composition attaque avec le refrain et les lyrics s’amusent phonétiquement tout en adressant un clin d’oeil aux fans (« Moi Lolita »). Puis le couplet dresse le décor :
« Tu sais la langue est la langue et les sons glissent mouillés, fin, c’est jamais pauvre ». L’on notera la volonté de l’autrice de ne pas verser dans le sempiternel dictionnaire des rimes. Ici, la langue est répétée deux fois dans son sens littéral ( le vocabulaire, la grammaire, etc..) et organique ( » le muscle ») puis les deux s’entremelent dans un érotisme littéraire (les mots mouillés comme issus de l’imaginaire du Marquis de Sade) et frontal (l’excitation d’un sexe féminin, autre bouche). Notre Rousse(au) joue, donc, sur les deux tableaux tout en posant « à plat » l’utilité de la richesse des mots (leur matière sonore conjuguée invariablement au sens). Pour exemple, le mot « intimité » possède déjà « phonétiquement » son sens et la manière dont on le prononce (souvent à voix basse) induit une connivence doucereuse… Nous poursuivons. « J’écris tout sur vos pages inventant Je suis silence, nuances, qui défie l’argot ». J’évoquais l’aspect labial de cette entreprise. Nous pourrions tout aussi bien entendre (et ce que Mme Farmer laisse-peut-être- entendre ?) : Je cris sur vos pages, Un vent tant…, Je suis silence, Nue en ce…, je défie l’Art. Go ! ». A nouveau, faire fi de toute structure prémâchée avec rimes, octosyllabes, etc.…Ici, l’aventure des mots est dans la liberté de ton employée. Dommage que notre actrice-productrice confonde « phraser » présent et adolescent (c’est réducteur, je vous le concède) et argot (cher à Audiard et nettement plus poétique). S’ensuit : « Dis-moi, où sont passés les mots, ils ont perdu leur âme, ont déposé les armes. ». Les mots comme arme de protection ? Farmer joue, cette fois des rimes de manière traditionnelle. Ce couplet est, somme toute, ordinaire puisqu’il clôt logiquement la première partie de la chanson en exposant des faits. Le refrain réapparait : » Des LOLS et des quoi, la langue au plus bas, des lols sans littérature, et Ronsard est las, sature, Des lols et des quoi, du n’importe quoi, la langue au plus bas et Ronsard est là ». Voici un pied de nez à ce que l’interprète combat haut et fort, à savoir la richesse d’un texte. Pour ce couplet, Tristana use de la répétition et de la facilité comme d’un mantra. Des « quoi » sonnant comme : » T’as dit quoi ? ».
Tour de passe-passe ! Le refrain impose un contrepied à son étau maniéré et contrebalance la préciosité de l’ensemble. En rappel : « Tout est KO à côté, tous mes idéaux des mots abîmés »…
Et puis, ce » sans littérature »-peu anodin- qui pourrait cacher un « Sens ! Lis tes ratures ! » quant à l’emploi de « vocab’ SMS » intempestif.
Enfin, Ronsard comme ultime rempart. Absent puis présent.
On pourchasse. » Peu à peu tu l’oublies, c’est une langue de texture Autant que de sens au fond c’est jamais trop ».
Nous rentrons dans le vif du sujet. La naissance d’une langue originale (en mutation) au détriment d’une langue originelle : « Tu l’oublies… ». Puis, c’est un jeu de mot bien senti sur le texte incluant la « texture » (la matière absorbant le texte) et le sens (une fois encore, les deux sens opposés sont réunis puis mariés) puis ce « jamais trop » en miroir à « C’est jamais pauvre ». Faute intentionnelle, la négation est oblitérée afin d’ouvrir au plus grand nombre son message ( » C’est jamais… ») via un « parler familier ». Toujours cette même dualité évoquée entre le trop peu et le trop plein. Bref, sans nous rendre marteau, Mylène enfonce le clou. « La langue est même charnelle à la même saveur/ « douceur d’ambre »/ « un saut en hauteur ». Retour sur l’aspect érotique de son sujet et cette question qui demeure en suspens : » A la même saveur que… la peau ? » Douceur d’ambre ? Un saut en hauteur ? J’y décèle caresses. Onanisme. Extase et petite mort. Le saut en hauteur frôlant le coït, sans parachute.
On enchaine. Refrain final et une répétition de « Quoi qu’il en soit » sur des beats hypnotiques comme une évidence. Une certitude.
En dépit de tout. Ad lib.
Un gimmick « éléctro/techno » entendu aussi bien chez Daft Punk avec « Around The World » que chez Troye Sivan et son « Party » hédoniste. Lancer en spirale, jusqu’à la perte de(s) sens, le mot-concept…afin de l’épuiser.
La Diva clôt son pamphlet avec une énumération malicieuse et moqueuse de termes actuels : » Banger de ouf, trop top, C’est ouf, askip, chokbar, le seum, MF, c’est le S, sexy…Des lols et des quoi ».
Y voir une boutade teintée d’ironie de sa part, « Mylène » parodiant ses initiales en les accouplant à un S (sexy, ce qu’elle est indubitablement) SM (Sade, toujours) ou SF ( l’avenir).
Tour de force.
En 3 minutes 38, DJ Lewis, Antoine Chatenet et Mme Farmer mènent la danse et fuck la novlangue exsangue.
Aimer, c’est pleurer quand on s’incline ?
Je m’incline, donc, et salue le clip hautement cinématographique qui accompagne cette ritournelle.
Car Thierry Poireaud, co-parent de l’incompris « Atomik Circus », nous gratifie d’hommages nombreux ( » Fahrenheit 451″, » Inside Man », « Joker », « Conversation secrète », « Un après-midi de chien ») sans jamais perdre de vue l’efficacité du morceau.
Ses plans en contre-plongée dans la BNF sont de toute beauté et sa photographie aussi. J’y ajouterai, même, un soupçon de critique politique lorsqu’un sosie du Président Macron -en flic ! – s’approche, éberlué, d’un livre…et de la Culture !
Et Pan ! Dans les ratiches, Rachida !
Amoureux, il va sans dire, Poireaud sublime surtout sa muse et la dote d’un look rock n’roll sobre et sauvage, loin des étoles évanescentes et des chemises à jabot.
Une allure contemporaine annihilant, ainsi, toute distance temporelle ou superficielle entre l’interessée, ses fans et le monde qui l’entoure. Dans la Vie.
En 1989, j’ai pu applaudir notre romantique rouquine au Palais des Sports de Paris. Transi. Ebloui. Tremblant du haut de mes dix-huit ans.
En 2026, j’écoute Tropical Fuck Storm, Suede, Morrissey et salue une artiste d’exception qui respecte son public autant qu’elle l’interroge.
« L’Emprise » abordait les violences domestiques et la sororité pour seule issue ?
J’ai hâte de découvrir les questionnements contemporains et autres trésors d' » Egregor »!
John Book.
PS : jetez une oreille sur le celestial remix, il est taillé pour le dancefloor !




