Chroniques

“Morbius” de Daniel Espinosa. The world is a vampire.

Ce n’est pas la catastrophe annoncée mais ce n’est pas le film du siècle non plus. “Morbius”, comme tant d’autres œuvres cinématographiques chez Sony, souffre simplement d’un mal récurrent qui frappe tous les scénaristes chez cette major : la paresse. J’avais déjà, dans des articles précédents, éprouvé mon désamour pour ces duplicatas sans fin. 

“Uncharted” en tête.
Recette : Prendre une formule efficace mais peu digeste. La ressortir à toutes les sauces. Servir froid. Même si la date de péremption est dépassée.
C’est le cas de ce “Morbius”, qui déterre les histoires de “Black Panther” et de “Venom” sans sourciller. Hélas, à force de prendre le public pour une vache à lait vide de son sang (de son sens ?), ce dernier répond, à présent, absent. 
Critiques dévastatrices, audience en déroute. L’autre chauve-souris sexy s’écrase au box-office mondial.
Et pourtant, nombreuses sont les qualités qui jonchent ce cadavre filmographique !
A commencer par Daniel Espinosa, cinéaste surdoué de série B, qui compte dans sa besace “Enfant 44” ou “Life : origine inconnue” (remake d'”Alien” paré pour le dimanche soir). A n’en pas douter, le réalisateur suédois sait capter l’attention par le biais de mouvements de caméra pertinents, alternant scènes d’exposition séduisantes et coups de semonces.
De plus, sa photographie (ici, soutenue par Oliver Wood, déjà à l’œuvre pour le tourbillonnant “La Vengeance dans la Peau” et les implacables “58 minutes pour vivre” et “Volte-Face”) est toujours au service de l’histoire, de son environnement et de l’ambiance qui s’en dégage.
Ainsi, “Morbius” opte pour une teinte flashy digne des blockbuster 80’s tout en appuyant sur la lividité des personnages et de leur environnement bleu clinique.
On sent une envie de poser une “patte” sur un produit mainstream. De proposer un divertissement de qualité dans sa forme, au risque de la perdre dans le fond. Et cet effort palpable est plus que louable.
Enfin, la distribution tout-terrain (Matt “doctor Who” Smith, Adria “Pacific Rim Uprising” Arjona, Tyrese “Fast & Furious” Gibson et le très smart Jared “Moriarty” Harris) entoure avec respect la star incontestable de ce spin-off : Jared Leto. 
 
Leader charismatique du groupe “30 seconds to Mars”, auteur, compositeur, interprète, philanthrope, démocrate convaincu et acteur proche de l’Actor’s Studio, le comédien prouve qu’une vie ne suffit pas. Mieux, par ses choix audacieux de caractères hors du commun, il semble défier les lois de la pesanteur dans un Hollywood calciné. Sidérant dans “Dallas Buyer Club”, “Blade Runner 2049” et “Requiem for a Dream”, flippant dans ” Panic Room” et ” Une affaire de détails”, notre workaholic impressionne par la somme de ses talents cumulés et sa capacité à déplacer des montagnes dans le quotidien.
Pour son incarnation d’un médecin condamné et en voie de “belalugosisation”, il a l’intelligence de ne pas mimer son personnage (faiblard) du Joker dans “Suicide Squad” et ” Zac Snyder’s Justice League”. Point de folie démesurée, point de possession déplacée et de  comedia dell’arte. Angakok Panipaq investit son rôle avec mesure pour mieux céder la place à un monstre incontrôlable. Jekkyl & Hyde ou le B.A. BA du parfait comédien. 
Quitte à laisser ses partenaires sur le trottoir.
Mais il y a quelque chose de pourri au Royaume du dollar.
La paresse.
Alors que la première partie du long-métrage se tient très bien dans son prologue en jungle équatoriale (et non urbaine !) et ses envolées horrifiques dans un navire-fantôme baptisé “Murnau” (haha !), “Morbius” dégringole dans les clichés au bout de 45 minutes.
 
Notre petit Jésus en culotte de velours a beau se démarquer en tant que producteur exécutif, rien n’y fait. Les ellipses s’enchainent sans points d’ancrage, les hasards douteux parsèment une ligne scénaristique tumultueuse (les va-et-vient entre les protagonistes sont inexplicables), le montage opte pour l’expéditif et l’alibi d’une écholocalisation -pour voir apparaitre notre biochimiste où on ne l’attend pas- est un subterfuge des plus paresseux. Moins poétique que “Les éternels” et moins original que “Moon Knight”, “Morbius” est d’autant plus raté qu’il promettait beaucoup. Et que penser des scènes post-génériques d’une gratuité et d’une incohérence sans nom !?
J’ai un souvenir d’enfance inoubliable d’un épisode de “Spider-Man” où ce dernier se retrouvait affublé de bras supplémentaires, tel un arachnide, suite à l’absorption d’un antidote. En 1971, son chemin de croix percutait-pour la première fois- celui du Dr Morgan Michaels, lui aussi humain altéré… offrant, ainsi, un “effet miroir” à notre monte-en-l’air. 
Monstres en errance dans un New-York putride. Cauchemardesque. 
“La nuit du Lézard” possédait un goût Hammer/amer.
Bon sang !
L’ambiance y était crépusculaire, étouffante et absolument épouvantable. Je ne pouvais lâcher ce magazine, lisant et relisant inlassablement la cause de mon effroi (dans le dos).
Stan Lee, Gil Kane, Frank Giacoia et Tony Mortellaro revisitaient Bram Stoker avec brio. 
Et les éditions “LUG” rimaient avec “fugue”, pour notre plus grand bonheur.
“Dieu crée, l’Homme détruit”, “Le diable en bouteille” ou “Elektra”, pour ne citer qu’eux, offraient des récits palpitants- nimbés de problèmes d’ordre sociétaux- tout en valorisant l’intelligence de son lectorat.
Plus proche de nous, la saga “Ultimate” ou”Civil War” ébranlait nos certitudes.
Une collection, à petits prix, basé sur les plus grands moments de “Spider-Man” vient d’éclore dans toutes les librairies.
Sony devrait y puiser ses synopsis et investir dans les innombrables récits MARVEL qui peuplent notre imaginaire et nos bibliothèques de geek.
Ce qui nous éviterait d’être confronté à des historiettes torchées sur un coin de table, des personnages esquissés, un prologue ébouriffant pour un final gonflant et la crucifixion d’un réalisateur sur l’autel de la rentabilité.
 
J’arrête l’étau ?
 
John Book.
 
 
 
 
Crédits Photos : Columbia Pictures / Marvel Entertainment / Sony Pictures Entertainment