Cocanha, douceur et vibrance
Cocanha, 16 h, c’est l’équivalent d’un réveil musculaire collectif. Polyphonies occitanes, percussions et énergie terrienne. Le duo toulousain, Caroline Dufau et Lila Fraysse, fait résonner dans une étrange gymnastique, leurs pieds, leurs mains, leurs poitrines et leurs cordes vocales. Folklore, pop occitane, expérimentale, on sent les vibrations planer bien au-dessus de nos courbatures. Solaire, cette bouffée d’oxygène aussi révoltée que joyeuse, nous fait l’effet d’un boudoir exotique et fantastique où racines, force et personnalité s’enracinent. Une vraie expérience sonore revigorante.

Zonbi, relance la machine rythmique
À peine le temps de redescendre. Avec Zonbi, le rythme se mélange dans une fusion de post-punk, de free jazz, de bossa nova, de no wave, de chants créoles et de mythologie haïtienne. Hybridation totale, comme autant de pulsations précises, collectives unies autour du frontman et chanteur, Dimitri Milbrun. Le saxo de Shion Iwata, la basse d’Achille Bof, la guitare de Simon Harel et la batterie de Tom Dalib y ajoutent une dose symphonique dissonante des plus bel effet. Morceau après morceau, la fièvre monte et déroule un langage corporel de plus en plus habité. La prestation est dingue. Comme nous, devant une telle puissance, le public oscille entre concentration maximale et adhésion totale à leur magma sonore identitaire révolté…

Margaret Tchatcheuse, dérive contrôlée
Dans une folie bien différente, c’est le tour du groupe rennais Margaret Tchatcheuse de chauffer le Liberté archi bondé, à cette heure. Même si d’emblée nous avons bien compris que la perte de contrôle chez eux était volontaire, il est difficile de suivre la trajectoire, sans y perdre son latin, tant le côté déjanté, digne de Didier Super ou Didier Wampas, semble n’aller nulle part sauf droit dans le mur du son. Le trio propose un punk rock garage en roue libre. Pas vraiment de surprise jusqu’ici, puisqu’il faut dire que le combo, accompagné par les Transmusicales, est déjà bien connu à Rennes et encore plus à Vezin-le-Coquet (ville d’où il tire un de leurs singles phares). Le set, dans un humour plutôt absurde, n’est pas sans déplaire à la jeunesse présente en nombre dans la salle. La liberté de ton est totale et la chevauchée musicale infernale. Il est indéniable que Margaret Tchatcheuse sait zigzaguer entre rire, fougue et mélodies aux rythmes endiablés. Dans ces moments du festival, on se demande vaguement ce qu’on fait là… avant de sourire et de finalement laisser l’ivresse de leur punk nous gagner. On se surprend alors à bouger la tête et les hanches.

Angine de Poitrine, rock’n’roll triangulaire
Puis le duo canadien, Angine de Poitrine, arrive comme un cadeau mystérieux. Les deux musiciens masqués et costumés déboulent sur scène avec une énergie presque mystique, pleine d’urgence et de fantaisie. Derrière les costumes, Khn (guitare/basse) et Klek (batterie) explorent un univers rock instrumental expérimental avec le triangle en guise d’emblème totem, qu’il forme avec les mains entre deux morceaux frénétiques. Visiblement, le public n’a pas attendu le concert pour devenir adepte de cette étrange équipe mystique et lui répond spontanément avec le même signe pyramidal. Le rythme est dansant et le groove imparable, dans un style parfaitement maîtrisé, où l’alliance de la guitare/basse à deux manches et de la batterie fait un effet hypnotique. C’est exactement ce qu’il fallait avant d’attaquer la nuit. Ça secoue, ça réveille, ça fait un bien fou. Fin du concert, direction Parc Expo.

Go Parc Expo, l’attraction finale
Le Parc Expo ultime stade de cette 47e édition. Excité, un peu en retard on entre dans le rouge.
Eat-Girls Sextet, poésie collective
Eat-Girls Sextet, Hall 4, c’est l’intelligence collective d’un collectif lyonnais qui sait manier l’audace et la poésie. Trio à l’origine, Amélie Guillon (synthé), Elisa Artero (guitare, voix), Maxence Mesnier (basse, voix), passe en sextet pour l’occasion de son accueil aux Trans Musicales, oubliant un temps son post-punk pour une formule plus orchestrale, quelque part entre Black Country, New Road et Marcel Duchamp Orchestre tout-puissant. Ambiance en mutation, atmosphère lente et planante, le groupe s’étire tout au long du set pour mieux développer l’alchimie musicale opaline. On avance porté par le collectif, comme dans un peloton soudé à la fatigue. Ça groove, ça respire, ça tient en haleine du début jusqu’à la fin. Magistral…
Tarta Relana, en apesanteur
22h, changement d’atmosphère dans le Hall 8 avec la folk catalane du duo féminin Tarta Relana. Lorsque Marta Torrella et Helena Ros investissent la scène, vêtues de longues robes aux allures de déesses féeriques, l’ambiance bascule instantanément dans une contemplation suspendue. Leur musique expérimentale, épurée et frissonnante, enveloppe l’espace. Elles évoluent dans une lenteur en apesanteur, oscillant entre flamenco lyrique, chants traditionnels catalans et dialogues vocaux délicatement entrelacés. Une douce tension électro s’y glisse, révélant une beauté étrange, empreinte d’élégance. C’est une poésie méditative qui s’élève au-dessus de la foule, laissant flotter une sérénité mystique, hors du temps.

Grenzkontrolle, vague révolutionnaire
Avec Grenzkontrolle, figure de la nouvelle vague du punk rock engagé allemand, c’est le retour à un son plus dur, plus frontal. À 23 h, sur la scène du Hall 4, une cigarette s’allume et la rage résonne comme un hymne revendicatif. Costume-cravate impeccable, Borsalino noir vissé sur la tête, Don L. Gaspár Ali, poète, écrivain, musicien et militant des droits de l’homme, entre en scène, entouré de son collectif incandescent. Le jeune homme déverse un cocktail de punk rock explosif, tendu, fédérateur et tranchant. À travers ses morceaux, chantés en allemand, le collectif interroge l’antifascisme, l’écologie et les luttes sociales, projetant sa rage dans une musique qui devient, à sa manière, une petite révolution. Le public : galvanisé et désinhibé, reçoit le choc sonore de plein fouet.

TazzManiacs, euphorie animal
Minuit sonne dans le Hall 8 : c’est l’heure de TazzManiacs. Ce combo hypervitaminé franco-australo-britanno-irlandais navigue entre hyperpop et reggae-dance, avec la vocation première de faire danser. Et à l’évidence, avec les sept musicien·nes qui entourent le bondissant chanteur australien Bingo Starr, véritable moteur du groupe, il semble impossible de rester de marbre. Tazzmaniacs déclenche l’hystérie collective propre à la nuit où on oublie tout. Funky, groove mutant, cadence incontrôlable et énergie contagieuse. Pas de temps mort, les titres s’enchainent dans un rythme infernal… Taz, la mascotte géante du groupe, vient même mettre le diable au corps au premier rang, pourtant déjà déchainé. Partout dans le public, les corps ne semblent plus vraiment obéir aux lois de la gravité. On danse sans trop réfléchir, portés par les refrains et les riffs enivrants. Pas vraiment de stratégie, juste le plaisir du mouvement sans limite. Auto-tune à gogo, feux d’artifice sonic et chorégraphie déjantée, c’est un peu artificiel tout ça mais c’est surtout « so much fun ».

The Family Men, résistance
Retour au Hall 4 pour accueillir l’intense quintet suédois de Göteborg, The Family Men. À l’écoute de leur premier album, No Sound Forever (2017), le groupe s’imposait déjà pour moi comme l’une des propositions les plus intéressantes de la soirée, tant le disque est explosif. Il m’évoque aussi bien les premiers titres de Ditz que ceux de Yard, dans une même urgence brute. Les cinq Suédois, immergés dans une atmosphère sombre et oppressante, naviguent entre punk, noise, hardcore et métal électro-industriel assourdissant. D’emblée, c’est à une véritable expérience sensorielle que l’on assiste : un séisme sonore abrasif, saturé de rage hurlante, poussé jusqu’à la rupture. The Family Men, c’est une musique extrême, et une expérience brutale. Un rock nerveux dans une fusion stratosphérique qui ne faiblit jamais. On serre les dents, debout, en trans et littéralement happé par la performance. À ce stade du parcours, plus personne ne semble être en capacité de résister à l’onde de choc. Et pourtant nous ne sommes pas encore au bout de la nuit et de notre réserve de sueur.

Dolphin Hyperspace – 1h40 (Hall 8) : hallucination douce
À presque 2 h du matin, le Hall 8 bascule doucement hors du réel. Dolphin Hyperspace entre dans la danse. Le trio basé à Los Angeles apparaît comme une sorte d’hallucination sonore, ou plutôt d’une douce folie électro-jazz bienveillante et déjantée. La saxophoniste Nicole McCabe, le bassiste Logan Kane et le batteur Jamie Peet, au cœur de cette nuit, font vibrer leurs virtuosités, elles s’étirent et se déforment dans un impressionnant psychédélisme persistant. Le groove de Logan est impressionnant, les notes de saxo de Nicole transpirent la magie, et les festivaliers ondulent, ils acclament le trio. Ils en redemandent et nous aussi. Le temps commence à perdre sa consistance. On ne sait plus très bien depuis combien d’heures on court d’un hall à l’autre, mais on continue, porté par cette dérive douce.

Holiday Ghosts – 2h30 (Hall 4) : dernier sourire
Avec les excellents Holiday Ghosts, jeune groupe originaire de Falmouth, nous prenons enfin notre revanche sur ce rendez-vous manqué d’avril à Rennes. Déjà riches de plusieurs albums formidables, ils confirment aux Trans Musicales tout le bien que l’on pensait d’eux. Les mélodies tournoyantes, les guitares limpides et immédiatement séduisantes, la ligne de basse effrénée : tout s’emboîte avec une évidence désarmante, jusqu’à ce qu’un refrain accrocheur éclate et emporte l’ensemble. Holiday Ghosts, c’est ce style de groupe qui va à contre-courant de la scène indie contemporaine, à l’heure où beaucoup oscillent vers une pop branchouille, eux proposant un rock mélodieux et collectif des plus réussis. Pas de posture artificielle, mais juste un rock indé efficace et lumineux, une énergie simple et communicative. Le plaisir de fin de course. Oui, on est épuisé. Mais on est heureux d’avoir enfin vu les Anglais.

Bathing Suits, expérience totale
Sprint final pour assister enfin au show de Bathing Suits, hall 5, une fois de plus dans le brouillard. Électro-punk brumeuse, beat captivant, hyperpuissant nous transperçant et enveloppant dans une ambiance complètement hallucinée. Le son rentre dans nos têtes et nos poumons s’immiscent presque spontanément dans nos esprits déjà bien ivres de cette expérience tourbillonnante. Le show est à la hauteur de nos attentes et le lâcher prise est total. À presque 4 h, il est temps de mettre un point final à cette 47ᵉ édition.

Quand les lumières se rallument, il n’y a ni médaille ni podium. Autour de nous, des regards fatigués, des sourires complices, et cette certitude d’avoir réussi à voir, entendre et ressentir chaque concert à fond.
La fin d’un marathon où après tout, les Trans Musicales se vivent jusqu’au bout de la tête aux jambes.
Stéphane Perraux / Photos Bruno Bamdé



