Il y a chez Slow Jane une façon singulière de faire dialoguer la gravité et la légèreté. Avec Aquarius, *son premier LP, l’artiste française déploie un univers où les émotions flottent comme des constellations, où les chansons avancent par touches impressionnistes, entre lumière, eau et souvenirs. Nourrie de poésie anglaise, de photographie argentique et d’une approche profondément intuitive de la création, elle construit un disque qui invite autant à l’introspection qu’à l’élan. À l’occasion de la sortie d’Aquarius, nous avons échangé avec elle sur son processus de création, ses influences littéraires et musicales, et la manière dont elle transforme les images en sons.
Aquarius semble osciller entre introspection et passage à l’action. Comment as-tu trouvé l’équilibre entre le rêve, très présent dans l’album, et la nécessité d’agir dont parlent plusieurs chansons ?
C’est vrai qu’on considère souvent le rêve comme une forme d’échappatoire, mais en écrivant Aquarius, j’ai commencé à le voir comme une étape nécessaire de l’action. Les chansons sont nées dans des moments de contemplation, parfois même de flottement, mais elles m’ont souvent permis de clarifier quelque chose que je devais ensuite affronter dans la réalité. Pour moi, il n’y a pas d’opposition entre les deux : le rêve ouvre un espace intérieur où l’on peut entendre ce qui demande à être vécu.
Dans « Slow Dancer », tu décris une attraction presque cosmique pour quelqu’un observé de loin. Est-ce que cette distance est devenue un fil conducteur dans l’écriture d’Aquarius, au-delà de cette chanson ?
Oui, je crois. La distance est présente sous différentes formes : la distance entre deux êtres, mais aussi entre ce que l’on est et ce que l’on voudrait devenir. Beaucoup de chansons parlent de cet espace intermédiaire, parfois frustrant, parfois fertile. Observer de loin permet aussi de projeter, d’imaginer. Aquarius explore beaucoup cette zone où le réel et le désir se rencontrent sans toujours se toucher. C’est une posture qui m’est très familière : observer de loin, emmagasiner, se tenir à distance des choses pour essayer de les comprendre avant de les appréhender.
Le disque donne souvent l’impression d’être suspendu dans le temps, entre apesanteur et ancrage. As-tu pensé Aquarius comme un voyage narratif ou plutôt comme une collection d’états émotionnels ?
Merci ! J’aime beaucoup cette idée de temps suspendu. Il n’y a pas vraiment d’histoire linéaire dans Aquarius, c’est plutôt une collection d’expériences ou d’états émotionnels distincts, mais qui finissent par dessiner quelque chose comme une carte. Chaque chanson évoque une émotion, une idée ou une révélation. En les assemblant, j’ai découvert qu’elles racontaient malgré tout quelque chose : le cheminement d’une personne qui apprend à mieux se connaître et à accepter certaines contradictions, pour essayer d’être plus dans la vie et un peu moins dans ses pensées.
On retrouve des textures très aériennes, des guitares baignées de réverbération et des claviers scintillants. Comment as-tu construit cette identité sonore en tant que multi-instrumentiste ?
J’ai travaillé de manière très intuitive, en « layering » pour parler franglais : une piste après l’autre, en tâtonnant, ajoutant et retranchant des pistes, les modifiant un peu à l’infini. J’ai toujours choisi en tout cas les textures et sonorités à l’instinct, car tout simplement, elles me plaisaient esthétiquement – et je crois que ce qui me plaît intuitivement, ce sont les sons qui donnent une impression d’espace, de douceur, de lumière. Comme j’ai produit l’album moi-même, j’ai pu prendre le temps d’expérimenter, de superposer des couches très discrètes : l’album est un vrai patchwork ! Les arrangements sont souvent venus après les chansons, comme une manière d’élargir leur paysage intérieur, mais toujours en respectant l’intuition première du morceau, jamais dans une optique d’ornementation. C’est fondamental pour moi : il faut que la « vraie » chanson originelle, soit toujours perceptible une fois le travail d’arrangement terminé.
Tu cites indirectement un imaginaire céleste, les étoiles, les planètes, l’eau et les ondes. Ces images sont-elles venues naturellement pendant l’écriture ou faisaient-elles partie d’un concept initial autour du Verseau ?
Elles sont venues je dirais inconsciemment. Ce n’est qu’après coup que j’ai réalisé à quel point elles revenaient. L’eau m’intéresse parce qu’elle évoque le mouvement, la transformation, la mémoire. La douceur encore une fois, aussi. Quant aux images célestes, elles permettent de parler d’émotions très intimes tout en leur donnant une retranscription plus vaste et universelle ; il y a en plus dans ces images d’eau et de planètes quelque chose de la philosophie antique que j’ai toujours aimée (Parménide, Platon…). L’incipit de Slow Dancer est d’ailleurs tiré d’une citation de Platon sur la définition du temps, dans le dialogue le Timée. Le titre Aquarius est venu cristalliser cet ensemble d’images qui étaient déjà présentes dans les chansons.
La poésie anglaise semble occuper une place importante dans ton univers. Quels auteurs ou quelles œuvres ont particulièrement influencé l’écriture des textes d’Aquarius ?
En effet j’aime beaucoup la poésie, et je me reconnais davantage dans les auteurs symbolistes voire hermétiques que dans une écriture très narrative ou descriptive. J’aime l’idée qu’une image puisse suggérer quelque chose sans le nommer complètement. Certains symboles reviennent naturellement dans mes textes — l’eau, les astres, les mouvements de lumière — non pas comme des métaphores à déchiffrer, mais comme des présences qui ouvrent des associations. Ce qui m’intéresse, c’est moins de construire un récit explicite que de créer une constellation de sens, quelque chose d’ouvert où les images dialoguent entre elles. La poésie que j’aime est celle qui où l’image prime sur l’explication.
J’ai beaucoup lu Alfred Tennyson –
For a breeze of morning moves,
And the planet of Love is on high,
Beginning to faint in the light that she loves
On a bed of daffodil sky,
To faint in the light of the sun she loves,
To faint in his light, and to die.
Les sonnets de Shakespeare (dont je me permets une citation à peine déguisée à la fin de Pages so Blue)
(…) love is not love
Which alters when it alteration finds,
Or bends with the remover to remove.
O no, it is an ever-fixèd mark
That looks on tempests and is never shaken;
It is the star to every wand’ring bark
Whose worth’s unknown, although his height be taken.
Love’s not time’s fool, though rosy lips and cheeks
Within his bending sickle’s compass come.
Love alters not with his brief hours and weeks,
But bears it out even to the edge of doom: (…)
Et aussi Mallarmé en français :
Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.
Ou encore
Mais langoureusement longe
Comme de blanc linge ôté
Tel fugace oiseau si plonge
Exultatrice à côté
Dans l’onde toi devenue
Ta jubilation nue
Des artistes comme Air, Mazzy Star ou Mac DeMarco peuvent venir à l’esprit à l’écoute de certains morceaux. Comment as-tu réussi à transformer ces influences en quelque chose de personnel ?
L’important effectivement est de ne pas se laisser enfermer par ses influences, de ne pas chercher à les reproduire. Je crois que j’ai essayé de retenir d’eux, plutôt leur capacité à créer un monde sonore dans lequel l’auditeur s’immerge comme dans de la ouate, plutôt que leurs codes musicaux purs – même si bien sûr, ces codes ont dû m’influencer ! Mais au fond je dirais que je ne suis pas partie de ces influences pour arriver à moi, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit : j’ai écrit mes textes et mes chansons d’abord comme l’expression la plus sincère possible de quelque chose que moi j’ai ressenti ou pensé, et d’ailleurs pendant longtemps avant de commencer à réaliser, quand je jouais mes morceaux en guitare / voix ou piano / voix et qu’on me demandait quel genre de musique je faisais, j’étais absolument incapable de répondre à la question : pour moi je faisais du « Marie », j’exprimais du personnel librement. C’est plutôt avec l’exercice d’arrangement et de réalisation que les liens avec la musique que j’ai toujours écouté (effectivement Air, Mazzy Start, Mac DeMarco en font partie, mais il y a aussi The Cure, New Order, Portishead, Aldous Harding, The Strokes, Andy Shauf…) sont devenus plus palpables. Je suis sûre qu’il y a une grande valeur dans le fait de partir des références pour arriver à soi (comme le faisaient les grands auteurs du 19/20e siècle en commençant par pasticher avant de trouver leur style), mais ça ne s’est pas passé comme ça pour moi.
Si Aquarius représente une plongée dans les « eaux du Soi », quelle découverte sur toi-même aimerais-tu que l’auditeur emporte avec lui à la fin du dernier titre ?
Je ne crois pas que les chansons existent pour apporter des réponses. Pour moi, elles servent plutôt à mettre une expérience en lumière, aussi fugace ou ambiguë soit-elle. Si, à la fin de l’album, quelqu’un entend dans un morceau un écho à sa propre vie, à une émotion ou à un souvenir qu’il porte en lui, alors quelque chose s’est passé. C’est probablement ce que je recherche le plus : créer une résonance plutôt qu’un message.
La photographie argentique occupe une place importante dans ton parcours depuis tes études de lettres. Quel parallèle fais-tu entre le développement d’une image et celui d’une chanson ? Est-ce que ton regard de photographe influence la manière dont tu crées des paysages sonores et des images mentales dans Aquarius ?
Absolument. En argentique, il y a une part de patience et de confiance : on ne voit pas immédiatement le résultat. L’écriture d’une chanson fonctionne souvent de la même manière. Une intuition apparaît, puis elle se révèle progressivement. La photographie m’a aussi appris à regarder les détails, les lumières changeantes, les textures. Je pense que cette attention influence directement ma manière de construire des paysages sonores. Je me suis aussi souvent dit que composer et arranger une chanson avait quelque chose à voir avec la sculpture : on part d’un bloc de matière et on le taille pour faire émerger une forme qui était déjà là, en-dessous, cachée – c’est de la révélation plus que de la création ex nihilo.
Le 12 juin marque la sortie officielle de l’album. Avec un peu de recul sur sa création, quel est aujourd’hui le morceau qui résume le mieux l’esprit d’Aquarius, et pourquoi ?
J’ai envie de botter en touche et de dire que je ne peux pas sélectionner un seul morceau et que c’est l’assemblage des 10 titres qui résume le mieux l’album, mais c’est un peu facile ! Alors je dirais He said, la chanson pivot au coeur de l’album, parce que c’est je crois ma préférée, et parce que c’est celle dont je ne me souviens plus comment je l’ai produite. C’est la seule chanson dont je pourrais croire qu’elle est de quelqu’un d’autre quand je l’écoute aujourd’hui, et je trouve ça magique. J’aimerais à nouveau y arriver à l’avenir dans mes prochaines productions !



