[Interview] Red Money -« Days of Tomorrow »

Douze ans de route, des kilomètres avalés entre l’Europe et les États-Unis, des scènes enfiévrées, des ruptures, des renaissances. Red Money n’est pas un groupe qui s’est construit dans le confort, mais dans le mouvement, la friction et l’urgence de vivre. De Nashville à Berlin, jusqu’à un retour plus introspectif en France, Laure et Arnaud ont façonné une trajectoire aussi chaotique que viscérale, où l’intime et le bruit ne font qu’un. Avec « Days of Tomorrow », le duo semble aujourd’hui à un point de bascule. Un disque aussi classe que trash, débarrassé du superflu, où le post-punk rencontre un garage rock abrasif, et où la parole se fait plus directe, plus rageuse, quelque part entre l’esprit cinglant de The Kills et la substantifique moëlle de l’esprit du Velvet Underground. Derrière cette énergie abrasive, parfois abrupte, il y a des cicatrices, des choix sans retour possible, et une envie charnelle d’avancer coûte que coûte. À l’occasion de cette sortie, Red Money revient sur son parcours hors norme, ses zones d’ombre, et cette nécessité vitale de continuer à créer, ensemble, jour après jour jusqu’au bout du chemin.

Après douze ans d’existence, plusieurs continents et de nombreuses épreuves personnelles, avez-vous le sentiment que « Days of Tomorrow » marque un nouveau départ pour Red Money ?
Oui c’est un nouveau départ, qui prend en compte tout notre passé et tout ce que l’on a traversé ; d’où ce titre qu’on pourrait traduire par « Les jours du lendemain » en français et qui résume bien cela. Le futur se mélange au présent, marqué par le passé et les textes parlent de ces abîmes et passages lumineux qui joignent ces différents espaces-temps.


Votre histoire ressemble presque à un road movie ou à une love story musicale. En quoi votre histoire très personnelle nourrit-elle votre écriture aujourd’hui ?
On a emmagasiné beaucoup de sentiments et d’émotions ces dernières années, avec toutes les épreuves qu’on a traversées. Cela s’est retrouvé dans l’écriture de ces morceaux et de ceux à venir. On a vraiment le sentiment que cet EP en est la traduction brute et on n’a jamais été aussi enthousiastes d’une sortie que de celle-ci. On se livre comme jamais auparavant et cela reflète exactement qui nous sommes à cet instant précis.


Nashville, Berlin, Pau… Chaque ville a une identité musicale forte. Qu’est-ce que chacune de ces étapes vous a apporté artistiquement ?
Nashville et les États-Unis nous ont beaucoup apporté au niveau du live et des tournées. On est devenus meilleurs, tout-terrain en quelque sorte et on a acquis beaucoup d’expérience à ce niveau-là. La culture des concerts est assez différente des sets plus courts, pas de balances, de longs trajets entre chaque date, ça a été une très bonne école. Et le niveau des groupes est très très élevé à Nashville donc ça nous a aussi tirés vers le haut.

Berlin est une ville particulière, une place très forte de la culture alternative, avec énormément de concerts comparé à d’autres villes en Europe. De l’inspiration de toutes sortes à tous les coins de rue, des hivers rudes et sombres et des étés très lumineux, une ville de contrastes forts et qui ne dort jamais.

Pau, c’est la douceur du Sud avec des personnages hauts en couleur, un lieu familial où il fait bon vivre et où l’inspiration se trouve plus au cœur de la terre et des espaces qui nous entourent. Une ville d’introspection, le calme après la tempête. Il y a aussi une scène locale super et des lieux qui se bougent pour la culture et le rock’n’roll.

 

La pandémie a brutalement interrompu votre tournée américaine. Comment ce moment de rupture a-t-il transformé votre manière de voir votre projet Red Money ?
On avait travaillé très dur pendant plusieurs mois pour monter cette tournée d’une quinzaine de dates. Le Covid est arrivé avec tous les problèmes qui en ont découlé, en plus de cette annulation. On s’est retrouvés dans une situation instable et très délicate pendant de nombreux mois et on a juste essayé de garder la tête hors de l’eau. Cela a duré bien plus longtemps que prévu et a été plus difficile à gérer que ce qu’on pensait. Difficile de dire si cela a changé notre manière de voir notre groupe mais ce qui est sûr, c’est que tout ce qui en a suivi, en mal ou en bien, nous a amenés à qui nous sommes aujourd’hui. Au final, on n’a jamais été aussi motivés et à fond. Donc c’est la preuve qu’on a passé le crash test avec succès !


Sur l’EP, on ressent une tension entre post-punk et garage rock. Comment avez-vous construit votre style si particulier ?
Cela a commencé avec le morceau « Lies » sur l’album précédent, qui était le dernier que l’on avait composé juste avant l’enregistrement. On a ouvert une brèche qu’on ne cesse de fouiller depuis. On explore ces rythmiques à la fois tendues et transes mais qui groovent, avec des riffs répétitifs et en même temps beaucoup de nuances et de contrastes. Un travail de voix, des textes plus élaborés et une recherche constante pour améliorer la production.

On essaie de l’expliquer à cet instant mais c’est plus facile de le comprendre a posteriori, car on fonctionne vraiment à l’instinct. Plein de choses, parfois peu contrôlables, sont jetées à travers nous dans ces enregistrements. Bien sûr, on a quand même conscience de cet univers qu’on est en train de construire et c’est d’ailleurs hyper agréable d’y naviguer et de l’explorer.


Sur plusieurs morceaux, notamment “Hang Tight”, la voix se rapproche du « spoken word ” plus que du chant. Qu’est-ce qui vous attire dans cette forme d’expression très directe ?
Le « spoken word » est peut-être ici une forme choisie plus intense pour exprimer ces fortes émotions d’une manière plus posée, comme absorbées puis simplement recrachées comme un fait inéluctable, un futur déjà connu, déjà vécu.
Encore une fois, ça s’est fait de manière instinctive mais cela colle parfaitement avec nos textes du moment et c’est plutôt efficace pour faire passer le message du morceau.


“Pandora” explore des zones plus sombres, presque introspectives. Est-ce un morceau cathartique, une manière d’ouvrir certaines boîtes restées fermées ?
L’écriture est en effet une aide précieuse pour comprendre des zones d’ombre de nous-mêmes, des traumatismes irrésolus, des désirs inassouvis. L’effet transe de la rythmique permet de mettre en lumière ces zones et de les exorciser par la catharsis.

 

“Desire’s Limbo” semble presque hanté, très émotionnel. Est-ce le morceau qui reflète le plus les bouleversements personnels que vous avez traversés ?
C’est possible oui, en partie en tout cas. Ça reflète aussi cette sensation de boucle dans la nature humaine, cette introspection sur nos sentiments connus, compris ou incompris. Cette quête où l’on se retrouve perdus dans cet entre-deux, ces limbes, dans l’incompréhension et la colère de l’acceptation.


“What You Want” sonne comme un appel à la révolte. Derrière cette énergie presque politique, y a-t-il un message précis que vous souhaitez porter ?
Ce morceau est le plus ancien au niveau de l’écriture, il date même d’avant le s, cond album. On avait effectivement à l’époque beaucoup de textes de revendications politiques et sociétales. On les exprime un peu moins aujourd’hui dans nos textes ou alors différemment. Mais celui-ci est resté car toujours d’actualité ! Et oui, révolte de la société, de nous-mêmes : « Do what you want », « become someone ». Chercher à confronter sa pensée à celle des autres et ne pas juste suivre un mouvement par simplicité, incompréhension ou difficulté. Et ça n’est pas facile de s’y tenir tous les jours !


Après toutes ces années de route, de galères et de renaissances, qu’est-ce qui vous pousse encore aujourd’hui à monter sur scène ensemble et à continuer Red Money ?
Notre vie est liée à Red Money, pour le meilleur et pour le pire (ahahah !). Ce groupe est plus qu’un groupe de musique. Du fait de notre parcours, il nous a aussi fait évoluer en tant qu’êtres humains, nous amenant à puiser dans nos ressources les plus profondes, à écrire et composer des morceaux qui nous apprennent aussi sur nous-mêmes. C’est un guide de vie.
Aujourd’hui, on n’a jamais eu autant l’impression d’être en accord avec qui nous sommes et la musique que nous faisons. On a l’impression de continuer à devenir meilleurs, que ça soit sur scène ou en studio et de développer de plus en plus un univers qui nous est propre. On n’a jamais autant pris notre pied à composer et jouer en live que maintenant. Donc, ça fait beaucoup de bonnes raisons de continuer ! Et pour finir, on pense vraiment que le meilleur est à venir et on est encore plus excités qu’au premier jour pour la suite !

Photo de couv. ©Lauryn Zoe Hinsch

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