[Interview] Pitou – « P2 »

Après la sortie de Big Tear, disque introspectif qui avait révélé une artiste en quête de sens et de lumière au cœur de la mélancolie, Pitou ouvre aujourd’hui un nouveau chapitre avec P2 (Pitou Part Two). Ce second acte marque un tournant dans son parcours artistique : plus expérimental, plus libre, mais aussi profondément ancré dans une réflexion sur le processus créatif lui-même. Elle y développe de façon plus profonde sa relation intime avec la musique et la manière d’incarner pleinement celle-ci. Dans cet entretien, la musicienne néerlandaise revient sur cette transformation, de la beauté de l’incertitude jusqu’à la liberté qu’elle peut offrir en partage.

 

Lors de notre précédent échange autour de Big Tear, vous décriviez ce disque comme une manière de comprendre le monde et de chercher une forme de lumière dans la tristesse. Avec P2 (Pitou Part Two), avez-vous l’impression de sortir de cet état pour explorer un espace plus ouvert ?
Absolument. La musique a toujours été pour moi une immense source de réconfort et, souvent, au milieu de la tristesse, je me tournais vers elle pour trouver des réponses. Beaucoup de chansons de Big Tear abordent des questions ou des dilemmes que je traversais, la composition devenant une manière d’enquêter sur ces interrogations.

La musique a tellement fait pour moi dans ce sens qu’à un moment, j’ai commencé à trouver presque impoli de ne venir vers elle qu’avec ma tristesse, en lui demandant des réponses, de la légèreté ou de la clarté. Je pouvais presque imaginer ce personnage de la Musique dans ma vie soupirer avec empathie en se disant : « Ah, la voilà encore », chaque fois que je me mettais à composer depuis cet endroit-là.

J’ai donc voulu l’honorer et faire évoluer ma relation à la composition en lui apportant tout le spectre de l’expérience humaine et des émotions.

 

Vous expliquez avoir découvert « une facette complètement nouvelle » de votre écriture. Qu’est-ce qui a changé concrètement dans votre manière de composer ?
Comme la musique signifie énormément pour moi, ma relation à la composition et les sujets que j’y abordais étaient souvent très sérieux. Commencer une chanson à partir d’une simple expérimentation ou de quelque chose de drôle me paraissait presque sacrilège.

J’enviais parfois les musiciens qui n’étaient pas limités par ce genre de pensée et qui pouvaient écrire des paroles absurdes. Puis j’ai eu une conversation avec un ami. Il m’a dit : « Tu ne crois pas que ce n’est pas tant le sujet de la chanson qui compte, mais plutôt ce que tu en fais ? »

Il a regardé autour de lui et a ajouté : « Par exemple, tu pourrais écrire une chanson sur… ce manteau rouge… et lui donner du sens. »

Le lendemain, j’ai tenté l’expérience et j’ai commencé à composer, littéralement, sur un manteau rouge. Et soudain, en travaillant dessus, une histoire s’est mise à émerger : celle d’une femme portant un manteau rouge, ressentant une immense liberté, mais une liberté qui la fait presque basculer dans la folie. Red Coat est devenu Code Red — et soudain, exactement comme il l’avait prédit, quelque chose qui ne signifiait rien s’est mis à signifier quelque chose.

 

Le nouveau disque est très différent de certaines atmosphères plus contemplatives de vos précédentes créations. Est-ce le reflet d’une envie délibérée de déstabiliser ou plutôt de réaligner votre propre langage musical ?
Je crois que cela s’est presque produit dans l’autre sens. Après la sortie de Big Tear, mon monde personnel a été déstabilisé et j’ai eu l’impression d’être à un carrefour.

Au début, j’ai un peu été paralysée par cette situation. Mais une fois le choc passé, je me suis dit : si je me sens déjà perdue et désorientée, pourquoi ne pas plonger complètement dans cet état, y compris dans mon travail créatif ?

C’est ce qui a donné naissance à mon « Year of Experiment & Collaboration », une année que j’ai consacrée à essayer tout ce qui me sortait de ma zone de confort. J’ai travaillé avec beaucoup de musiciens, écrit de la musique pour des courts métrages et même joué dans l’un d’eux.

C’était une année où seul le processus comptait, pas le résultat final — et cela m’a énormément apporté. L’échec ne ressemblait plus à un échec, car qu’est-ce qu’un échec sinon le résultat valide d’une expérience ? Grâce à cela, ma manière de composer s’est développée à une vitesse incroyable.

 

Vous dites que l’écriture des chansons peut parfois devenir une vraie bataille qui met beaucoup de pression. Vous choisissez cette fois au contraire de célébrer la question et le non-savoir. Est-ce une forme de libération pour vous ?
Absolument. En n’ayant plus besoin de « répondre » ou d’apporter de la clarté, j’ai offert beaucoup plus de liberté à moi-même et à mes compositions.

Et cela m’a fait réaliser que, pour moi, la musique en elle-même, avec toute sa magie, constitue déjà une forme de réponse. Le contenu n’a pas toujours besoin d’apporter de la clarté en plus. 

 

Après Big Tear, vous avez traversé une période que vous décrivez comme un moment où « tous les chemins s’ouvraient ». Comment avez-vous transformé ce moment finalement très intime en élan créatif et musical ?
Comme je ressentais déjà beaucoup d’inconfort dans ma vie personnelle, il m’a été plus facile d’aller chercher cet inconfort aussi dans mon travail créatif. C’est ainsi que j’ai commencé cette année d’expérimentation et de collaboration.

Ce qui était assez inattendu, c’est que j’y ai paradoxalement trouvé beaucoup de réconfort. Le processus créatif est souvent un processus d’inconfort de toute façon — et en amplifiant volontairement cet inconfort, en cherchant l’expérimentation, j’ai commencé à voir que l’inconfort est souvent un portail vers de nouvelles manières de voir et de créer.

Cela m’a aussi aidée à mettre en perspective l’inconfort que je ressentais dans ma vie personnelle.

 

Vous signez la production vous-même, avec le soutien du producteur anversois Youniss Ahamad. Qu’est-ce que cette prise de contrôle sur la production vous a permis d’explorer que vous n’auriez peut-être pas osé auparavant ?
Je pense que cela m’a surtout poussée à travailler avec un esprit beaucoup plus curieux et ouvert. Cela m’a aussi offert énormément de nouvelles possibilités pour mes instruments et pour ma voix.

Par exemple, une ligne vocale peut soudain devenir la base d’une chanson entière en étant découpée et mise en boucle. Ou elle peut se transformer en une sorte de synthétiseur en passant par beaucoup de réverbération et en supprimant complètement le signal direct.

Toutes ces nouvelles façons de travailler la voix m’ont aussi amenée à l’utiliser différemment.

 

Il y a une dimension collective assez forte dans votre album, notamment avec vos musiciens M. Alberto, Lieke Heusinkveld, Jasja Offermans et Mischa Porte. Est-ce pour vous une manière de renforcer votre processus créatif ?
Absolument. J’ai énormément de chance d’être entourée par ces personnes. La musique représente tout pour moi, et la voix humaine est mon instrument, j’ai investi tellement de temps et d’amour à la travailler, à jouer avec, à l’explorer.

Rencontrer ensuite d’autres personnes qui ont fait la même chose avec leur propre instrument, travailler ensemble, entendre nos instruments se mélanger et devenir quelque chose de nouveau qui se renforce mutuellement… c’est une véritable magie.

Et au-delà de la musique, ce sont aussi mes amis. Je suis très heureuse et impatiente de partir en tournée avec eux.

Vous serez en concert à Paris en avril pour défendre vos nouveaux titres. Comment vivez-vous ces moments face au public français ?
Avec mon précédent album, nous sommes aussi passés par Paris. Le concert était complet, à ma grande surprise, et c’était l’une des plus belles soirées de la tournée.

Le public français était incroyablement attentif et investi. J’ai été très émue de voir que ma musique avait voyagé jusque-là et que tant de personnes avaient déjà créé un lien avec ces chansons.

Après le concert, je suis restée plus d’une heure au stand de merchandising à discuter avec les gens. Je me suis sentie très connectée à eux.

Je suis vraiment, vraiment impatiente de revenir.

 

Photo de couv. (C) Michiel Venmans Pitou Nicolaes

Pitou en concert le 30 avril au POPUP! (Paris)
https://www.aegpresents.fr/event/pitou/