[Interview] PÆRISH – « Rita »

PÆRISH poursuit sa mue et affirme une identité toujours plus personnelle avec « Rita ». Guitares massives, échappées folk et influences toujours plus cinématographiques, le groupe français façonne un rock alternatif qui penche volontiers vers l’autre côté de l’Atlantique. En retrouvant le producteur Will Yip, Mathias (chanteur du groupe) et ses compagnons signent un disque nourri de souvenirs, d’instinct et d’une décennie de chemin parcouru. Rencontre avec un songwriter passionné, partagé entre l’exigence de la composition, le goût du grand son et l’envie de faire davantage exister PÆRISH sur les scènes françaises.

Depuis votre premier album, en 2016, votre musique a beaucoup évolué. Elle s’est parfois assombrie, alourdie, tout en explorant des territoires plus folk. Comment expliques-tu cette évolution ?
Je trouve que tout s’est fait très naturellement. J’ai écrit une bonne centaine de chansons au fil des années, et je considère la musique comme une grande digestion de tout ce qu’on écoute, de tout ce qu’on vit. Les tournées avec les trois autres membres du groupe, les rencontres avec des formations aux univers différents, mais aussi notre évolution personnelle ont forcément influencé notre écriture.

Quand je réécoute le premier album, je lui trouve un côté presque adolescent. Aujourd’hui, nous sommes des personnes différentes, et ça s’entend. J’aime cette idée que les influences accumulées depuis l’enfance finissent par ressortir dans les chansons, parfois sans qu’on s’en rende compte. Il faut laisser tout ça vivre dans l’inconscient plutôt que de chercher à tout contrôler. Avec le recul, c’est beau de constater que la musique évolue au fil des années.

Tu as aussi un rapport particulier à tes propres chansons. Tu peux les écrire plusieurs années avant leur sortie et devoir ensuite tourner la page. C’est difficile de retrouver aujourd’hui des morceaux qui appartiennent déjà à une autre période de ta vie ?
J’ai effectivement un rapport assez étrange à la composition. Il peut se passer plusieurs années entre le moment où j’écris une chanson, celui où je la fais écouter aux autres et celui où elle est enregistrée. J’ai donc besoin de vite oublier mes albums pour pouvoir passer à autre chose. Sinon, je risquerais de refaire constamment la même chose.

Prenons Heal, le deuxième morceau de Rita. Je l’ai écrit à l’été 2023 et, à l’époque, c’était ma chanson préférée. Aujourd’hui, les gens la découvrent, me parlent de la flûte, me font des compliments, et ça me touche beaucoup. Mais, de mon côté, je suis déjà ailleurs.

C’est à la fois beau et un peu doux-amer de ne jamais être tout à fait au même endroit que les auditeurs. Eux découvrent une chanson qui, pour moi, appartient déjà au passé.

Le fait de présenter les morceaux aux autres membres du groupe plusieurs années après leur composition permet-il aussi de leur donner un nouveau souffle ?
Oui, c’est même une manière de préserver leur fraîcheur. Quand je compose, je peux laisser les chansons de côté, puis les faire découvrir à Martin, Fred et Loïc quelques années plus tard. Ils les écoutent avec un regard neuf. Ils peuvent être immédiatement enthousiastes ou, parfois, moins convaincus, mais dans les deux cas, ça relance quelque chose.

Le live joue également un rôle essentiel. Avec une bonne énergie et un public réceptif, on peut redonner une actualité à une chanson ancienne. À force de tourner ensemble, on les fait évoluer à quatre. Il nous arrive de rejouer un morceau vieux de dix ans et d’être surpris en réécoutant sa version studio.

C’est aussi ce qui me réconcilie avec certaines chansons : elles continuent de vivre sur scène et changent avec nous.

Vous avez retrouvé Will Yip pour Rita. C’est votre troisième album avec lui. Comment votre relation a-t-elle évolué au fil des années ?
C’est notre quatrième album, et le troisième que nous réalisons avec lui. Notre relation a beaucoup évolué : aujourd’hui, on se connaît presque par cœur. Nous passons généralement une première grosse semaine à reprendre les morceaux, à voir ce qu’on peut réécrire, améliorer ou transformer.

Sur Rita, tout est allé très vite. Will nous a quasiment laissé carte blanche, et ça nous a rendus assez fiers. Il a très peu retouché les chansons par rapport aux albums précédents.

J’ai toutefois pu mesurer son talent dès notre deuxième album, sorti en 2021. Il avait des éclairs de génie en matière d’arrangements et de production. Il pouvait entendre dans un morceau quelque chose que je n’avais pas encore identifié, déplacer un refrain, proposer une nouvelle direction et faire surgir une idée évidente après coup.

Aujourd’hui, c’est aussi devenu un ami. Nous avons construit cette relation sur la durée, puisqu’il avait déjà masterisé notre premier album en 2016. Il sait qui nous sommes depuis dix ans, et c’est précieux.

Son travail vous apporte aussi une signature sonore très puissante. Comment trouvez-vous l’équilibre entre sa vision et votre intention de départ ?
Il faut être ouvert quand on travaille avec un producteur qui possède une vision aussi forte. Au début, on peut avoir peur que les morceaux perdent un peu de leur identité. Il nous est arrivé de nous confronter à lui, de défendre nos idées, et ces échanges font partie du processus.

Mais, au fil des albums, la confiance s’est installée. Sur Rita, il a vraiment respecté notre travail. Et puis, il possède un matériel incroyable, avec une manière d’enregistrer, de mixer et de masteriser qui nous correspond parfaitement. On sait qu’on va obtenir ce son américain, puissant, auquel on est très attachés.

Sa présence représente aussi une porte d’entrée vers un réseau de groupes qui partagent notre univers. Lors de notre première grosse tournée américaine, en 2024, nous avons joué avec plusieurs formations qu’il avait produites, notamment Movements. Cela nous a permis de nous inscrire davantage dans cette scène rock alternatif, emo et post-hardcore.

Nous sommes les seuls Français à avoir intégré cette famille. Pour un groupe qui revendique un son très américain, c’est une vraie opportunité de nous exporter.

Vous avez pourtant davantage tourné à l’étranger qu’en France. Comment vis-tu ce paradoxe, alors que vous êtes toujours basés ici ?
C’est notre grand regret. Depuis le premier album, en 2016, les États-Unis sont parmi les territoires où nous sommes le plus écoutés. Nous avons beaucoup tourné en Europe, puis aux États-Unis, mais il a toujours été difficile de convaincre les salles françaises.

Notre première véritable tournée en tête d’affiche, avec une quinzaine de dates, s’est même déroulée aux États-Unis. Nous n’avons jamais quitté la France, nous sommes fiers d’être français et nous avons vraiment envie de jouer davantage chez nous. Pourtant, les propositions restent rares.

C’est assez étrange : certains pensent même que nous avons quitté le pays. Nous avons joué plusieurs fois à Chicago, New York ou Los Angeles, alors que nous découvrons encore certaines villes françaises. Nous avons aussi assuré de belles premières parties, mais cela ne débouche pas forcément sur d’autres concerts.

Je ne sais pas exactement pourquoi ça bloque. Peut-être que notre son paraît trop américain aux yeux de certains programmateurs. En tout cas, avec Rita, nous voulons montrer que nous avons vraiment envie de jouer en France. Nous en avons envie depuis des années.

L’album a été enregistré à Philadelphie en décembre et janvier, loin de vos proches et en pleine période des fêtes. Quel souvenir gardes-tu de cette expérience ?
C’était la première fois de ma vie que je passais Noël et le Nouvel An à Philadelphie. Nous avions loué une maison tous les quatre, chacun avec sa chambre, et nous vivions un peu comme des frères et des colocataires. Le soir de Noël, nous sommes allés dans un restaurant italien qui avait quelque chose des Sopranos. C’était assez drôle.

Pour moi, qui suis très attaché aux fêtes en famille, cette période a été un peu difficile. Mais c’était le seul créneau disponible dans l’agenda de Will, alors il fallait le saisir.

L’ambiance était assez particulière : il neigeait, nous étions loin de chez nous, et pourtant les chansons de Rita m’évoquent beaucoup le sud de la France en été. Ce contraste m’amuse encore.

À part Noël et le jour de l’An, nous avons travaillé sans véritable pause. J’étais au studio tous les jours, à enregistrer des voix, des guitares, à plonger dans le bruit des amplis, des fuzz et des larsens. C’était intense, épuisant, mais j’adore cette effervescence. Quand je travaille sur un album, j’aime pouvoir m’y consacrer entièrement.

Le cinéma semble occuper une place importante dans votre univers, aussi bien dans les morceaux que dans les clips. D’où vient cette dimension très visuelle ?
Plusieurs d’entre nous se sont rencontrés dans une école de cinéma à Paris. Nous sommes donc de gros passionnés de films, et les références cinématographiques traversent nos albums depuis le début. Elles peuvent se glisser dans un titre, dans une chanson ou dans un détail plus discret.

Notre bassiste, Martin, est également réalisateur professionnel. Il a réalisé les clips de Rita et apporte une vraie dimension visuelle au groupe. Celui du premier single explore l’esthétique du giallo, le cinéma d’horreur italien des années 1970, avec ses images granuleuses et son univers sanglant. Viper Cloud, de son côté, joue avec les voitures, la vitesse et les dérapages nocturnes.

Nous aimons montrer que PÆRISH est un projet créatif qui dépasse les chansons. Comme j’apporte l’essentiel de la matière musicale, c’est important que les autres puissent développer leurs propres idées et enrichir l’ensemble. Les clips de Martin donnent une autre vie aux morceaux.

Nous sommes aussi très sensibles à la photographie argentique et aux images qui gardent une part de mystère. J’aime les pochettes et les titres qui interpellent, qui donnent envie d’écouter sans tout dévoiler. Une chanson intitulée Mayonaise, comme chez The Smashing Pumpkins, ça intrigue immédiatement ! J’aime cette petite étrangeté qui donne aux morceaux une personnalité.

La pochette de Rita marque justement une évolution esthétique, avec une peinture signée Arthur Baud. Que représente-t-elle pour toi ?
Nous avions envie de faire évoluer notre direction artistique. Nous étions très attachés à la photographie, mais nous avions envie d’essayer autre chose. Arthur Baud est un artiste français qu’une amie m’a conseillé, et cette rencontre a été formidable.

L’album est traversé par des souvenirs d’enfance et d’adolescence, notamment ceux que j’ai vécus à Nice, dans le sud de la France. Je repense aux balades en voiture sur la Riviera, avec mon baladeur CD, à cette période où je rêvais déjà de devenir auteur-compositeur.

La pochette évoque cet imaginaire : une ville un peu fictive au loin, un clocher, la mer, un coucher de soleil et une voiture. Il y a quelque chose d’assez ésotérique dans cette image, mais aussi une forme de mélancolie.

Le clocher fait notamment écho à Sainte-Rita, la patronne des causes désespérées. Je trouvais cette référence assez juste pour un groupe de rock en 2026, avec tout ce que cela implique de sacrifices et d’incertitudes. Nous avons un parcours international qui peut sembler impressionnant, mais il reste difficile de vivre de notre musique et de trouver suffisamment de concerts en France.

Toutes les chansons de Rita sont venues assez spontanément. En les écrivant, j’ai retrouvé quelque chose du gamin de quatorze ans qui voulait désespérément composer des morceaux. C’est cette impulsion que je continue de chercher aujourd’hui.

Dix ans après votre premier album, quel regard portes-tu sur le parcours de PÆRISH et sur les différentes étapes de votre discographie ?
C’est assez émouvant de se dire que notre premier album va avoir dix ans. Il nous a apporté énormément de choses, très rapidement. Le morceau Undone a notamment connu un bel effet boule de neige, alors que nous n’avions ni label, ni manager, ni véritable réseau derrière nous. Aujourd’hui, il compte plusieurs millions d’écoutes, et le premier album dépasse les dix millions de streams.

C’est assez fou pour un groupe français qui joue une musique très américaine. Mais ce qui me rend surtout fier, c’est l’évolution entre les quatre albums. Nous avons parfois été enfermés dans des étiquettes, alors que notre musique a beaucoup changé.

Dès le début, je voulais que les gens reconnaissent PÆRISH plutôt qu’une simple accumulation d’influences. J’aime que chaque disque emprunte un chemin différent tout en conservant une écriture qui nous appartient. Cette évolution s’est faite naturellement, sans stratégie particulière, et c’est ce que je trouve beau.

J’ai toujours cette petite voix qui me dit que je pourrais faire mieux. Je pense qu’un artiste a besoin de garder cette exigence, sans pour autant se dévaloriser. Il m’arrive aussi de reprendre mes chansons seul, à la guitare acoustique, et de retrouver le jeune homme qui les a écrites. C’est parfois très émouvant. Je me dis alors que certaines chansons étaient vraiment bonnes !

Vous avez justement proposé une session acoustique dans une ancienne abbaye à Soissons, ta ville natale. Pourquoi était-ce important de terminer le cycle de votre précédent album de cette manière ?
Je voulais offrir un dernier chapitre à You’re In Both Dreams (And You’re Scared), parce que je trouve que certaines de ses chansons comptent parmi les plus belles que nous ayons écrites. Je voulais montrer ce qu’il y avait sous les couches de fuzz, les distorsions et le gros son américain.

Je suis un grand amateur de folk et de sessions MTV Unplugged, notamment celles de Nirvana, Pearl Jam et Alice in Chains. J’aime voir comment ces groupes réinventent leurs morceaux en version acoustique et révèlent leur force mélodique.

Pour cette session, nous avons fait appel à des musiciens additionnels très talentueux, capables d’apporter des instruments et des couleurs différentes. Mais le lieu comptait tout autant : cette abbaye se trouve à Soissons, ma ville natale, à quelques pas de la maison où j’ai écrit ces chansons pendant le Covid.

Ces morceaux sont ensuite partis à Philadelphie, nous ont emmenés en tournée à travers le monde, jusqu’à Mexico. Revenir à Soissons pour les jouer une dernière fois à proximité de leur lieu de naissance avait quelque chose de symbolique. C’était une manière de boucler la boucle.

Je voulais aussi rappeler que nous sommes un groupe français, profondément attaché à ses racines. Nous aimons le grand son, les murs de fuzz et cette puissance que nous avons développée aux États-Unis, mais notre histoire est aussi liée à la France. Les deux dimensions font partie de notre identité.

Pour finir, qu’aimerais-tu que Rita change pour PÆRISH dans les mois à venir ?
Nous voulons avant tout jouer davantage en France. C’est le grand défi de cet album. Nous avons beaucoup construit à l’international, mais nous avons envie que le public français puisse nous découvrir sur scène, dans de bonnes conditions.

Nous avons déjà quelques perspectives pour 2027, en France et ailleurs, et nous espérons que cela va se concrétiser. Nous avons envie de retrouver les salles, les festivals et les gens qui nous suivent ici.

On a beaucoup donné pour ce groupe depuis dix ans. Aujourd’hui, on est fiers de ce qu’on a construit, et on a surtout envie de continuer à le faire vivre sur scène.

https://paerish.lnk.to/RITA

Photo de couv © Line Février