[Interview] Okali 

À l’occasion de la sortie de leur premier EP éponyme, Okali, nous rencontrons Gaëlle, voix vibrante et cœur battant du projet. Derrière ce nom chargé de sens « faire attention à l’autre » se dessine une aventure artistique profondément intime, née entre le Cameroun et la France, entre mémoire, résilience et renaissance.

Révélé au grand public lors de leur passage dans The Voice, le duo formé par Gaëlle et Florent Sorin déploie une musique sans frontière, où se croisent sonorités africaines, textures trip-hop et élans organiques. Mais au-delà des influences, Okali est avant tout une histoire de transmission, de transformation et de lien humain.

Dans cet entretien, Gaëlle revient avec sincérité sur son parcours, son identité plurielle, la force des racines, la place de la mémoire et ce fil invisible qui relie les cinq titres de cet EP fondateur. Une conversation à cœur ouvert, où la musique devient refuge, pont et promesse.

 
 

– Le nom Okali signifie “faire attention à l’autre. Comment cette notion d’attention, d’écoute et de lien à l’autre se traduit-elle concrètement dans votre approche artistique et humaine ?

Pour nous, porter le nom d’Okali est bien plus qu’un simple choix esthétique, c’est une véritable boussole. Cette notion de « faire attention à l’autre » irrigue absolument chaque étape de notre projet. Sur le plan purement artistique, cela se traduit par une musique de métissage et de dialogue : nos différentes influences culturelles et sonores ne s’affrontent jamais, elles s’écoutent et se mettent en valeur mutuellement. Nous concevons nos compositions comme des espaces de refuge et de bienveillance, où les textures sonores laissent toute la place à l’émotion de celui ou celle qui les écoute.

Humainement, cette philosophie prend tout son sens dans notre lien au public. Sur scène, nous ne sommes pas là pour imposer une performance, mais pour créer une respiration commune. Nous faisons attention à l’énergie des gens, nous la recevons et nous nous y adaptons pour faire du concert un véritable moment de communion. Au travers de nos thématiques, qui abordent souvent nos fragilités et nos espoirs, nous essayons de créer un miroir où l’autre peut se reconnaître et se sentir moins seul. Finalement, s’appeler Okali, c’est la promesse que nous nous faisons au quotidien : celle de remettre l’empathie, l’écoute et la chaleur humaine au centre de tout, de nos sessions de création en studio jusqu’à nos rencontres après les concerts.

– Votre projet est profondément pluriculturel, entre Cameroun et France, en jonglant avec plusieurs langues et influences. Comment ce métissage façonne-t-il votre manière de composer et de raconter des histoires ?

Pour nous, ce métissage entre le Cameroun et la France n’est pas une juxtaposition de deux mondes, mais une fusion organique qui dicte chaque note et chaque mot.

Notre manière de composer refuse les étiquettes. Le métissage nous donne une liberté totale : nous pouvons marier la structure d’une chanson pop française avec l’énergie des rythmes du terroir camerounais ou des textures électro modernes. Ce mélange nous permet de ne jamais être enfermés dans un genre, mais de rester dans l’exploration permanente.

Jongler entre plusieurs langues nous permet de choisir le « son » le plus juste pour l’émotion que nous voulons transmettre. Je trouve que certaines histoires se racontent mieux dans la douceur d’une langue maternelle, d’autres dans la précision du français. Cela crée une narration à plusieurs couches où la musique devient un langage universel, compréhensible même par ceux qui ne saisissent pas chaque mot.

Nos histoires s’inspirent de ce double ancrage. Elles parlent d’exil, de racines, de retrouvailles et de cette quête d’identité qui est propre à chacun. En puisant dans nos deux cultures, nous ne racontons pas seulement notre propre parcours.

Ce métissage façonne une musique qui nous ressemble : plurielle, mouvante et profondément humaniste. C’est notre manière de construire des ponts plutôt que des murs.

– La voix de Gaëlle est au cœur de cet EP, très incarnée et émotionnelle. Comment travaillez-vous l’équilibre entre la voix, les textures instrumentales et les percussions pour créer cette atmosphère à la fois intime et puissante ?

L’équilibre que nous recherchons naît avant tout de notre méthode de composition, qui est une véritable rencontre. Tout commence souvent par les premières notes de guitare de Florent : il pose un cadre, une texture, une mélodie qui installe une couleur émotionnelle précise. C’est à ce moment-là que le métissage s’opère naturellement : Gaëlle s’approprie cette atmosphère pour y insuffler sa voix, son histoire et ses racines. Ce va-et-vient entre la proposition instrumentale de l’un et l’incarnation vocale de l’autre est ce qui nous permet de passer de la douceur d’un murmure à la puissance d’un rythme tribal, sans jamais perdre ce fil invisible qui nous lie.

– Chaque morceau de l’EP ressemble à une étape d’un voyage personnel. Si vous deviez décrire le fil invisible qui relie ces cinq titres, quel serait-il ?

Si nous devions nommer ce fil invisible, ce serait sans doute le mouvement de la résilience. Chaque morceau de l’EP n’est pas une destination figée, mais une étape d’une transformation.

– “Terra” rend hommage aux racines maternelles et mêle français et anglais. Quelle place occupent les racines et la transmission familiale dans le projet Okali ?

Je suis née 𝐍𝐠𝐚 𝐎𝐤𝐚𝐥𝐢 𝐆𝐚ë𝐥𝐥𝐞 𝐏𝐞𝐫𝐩é𝐭𝐮𝐞. J’ai signé tous mes cahiers d’écolière de ce nom jusqu’à mes 12 ans au Cameroun. À 13 ans , j’ai été adoptée dans le but de me sauver la vie. Un commun accord de mes 4 parents, pour stopper le cancer qui parcourait mes os. Un cadre médical important était nécessaire et ce fut en France. De ce fait, mon état civil a changé pour devenir celui de 𝐌𝐢𝐧𝐚𝐥𝐢 𝐁𝐞𝐥𝐥𝐚 𝐆𝐚ë𝐥𝐥𝐞 𝐏𝐞𝐫𝐩é𝐭𝐮𝐞. L’histoire est longue et belle, jonchée de gens merveilleux. Et je suis heureuse de raconter ce pan important de ma vie. Aujourd’hui, par ce projet musical, mon nom de naissance « 𝗢𝗞𝗔𝗟𝗜 » reprend vie , avec toute la mémoire de mes racines. Avec toute la mémoire de mon présent. Je fusionne. Perpétue

Okali n’est pas qu’un pseudonyme, c’est mon identité profonde. C’est le socle sur lequel je construis ma liberté d’artiste, entre la mémoire de ce que j’étais et la plénitude de ce que je suis devenue.

Dans « Terra », cet hommage aux racines maternelles prend une dimension toute particulière : c’est une manière pour moi de boucler la boucle, de réhabiliter mon histoire première tout en célébrant la vie.

– Vous utilisez plusieurs langues, dont le dialecte camerounais éton. Que permet l’usage de différentes langues que la musique seule ne pourrait pas exprimer ?

Pour moi, les langues sont des couleurs sur une palette. L’usage du français, de l’anglais et de l’éton permet de toucher des zones de l’émotion que la mélodie seule ne peut pas toujours atteindre.

– “Thylacine” évoque la disparition, la mémoire et la perte. Pourquoi était-il important pour vous d’aborder ce thème dans un premier EP, souvent associé à une forme de naissance artistique ?

Il peut paraître paradoxal de parler de disparition pour une naissance artistique, mais pour moi, c’est une étape indispensable. Aborder ce thème dans ce premier EP, c’est tout simplement faire écho à mon propre début de vie. C’est un EP éponyme qui s’appelle OKALI.

Avant d’être l’artiste que je suis aujourd’hui, il y a eu une rupture, une perte d’identité liée à mon enfance et à mon changement de nom. Évoquer la disparition, c’est mettre des mots sur cette part de moi qui a dû s’effacer pour que je puisse survivre et me reconstruire. On ne peut pas fêter une naissance sans honorer ce qui a précédé.

Le Thylacine (le loup de Tasmanie) est un animal éteint, mais dont la trace hante encore l’imaginaire. C’est exactement ce que je ressens vis-à-vis de mon passé : même si certaines choses ont disparu, leur mémoire reste vibrante et constitutive de mon être. Ce morceau est un sanctuaire pour ces souvenirs.

Dans cet EP, la disparition n’est pas une fin en soi, c’est une mue. En chantant la perte, je la sors de l’ombre. Cela me permet de transformer une douleur silencieuse en une création sonore puissante. C’est en acceptant de regarder cette « absence » en face que je peux pleinement incarner mon renouveau.

« Thylacine » est le pont entre l’enfant que j’étais et la femme que je suis. C’est ma manière de dire que rien ne disparaît tout à fait : tout se transforme. Cette chanson est la preuve que de la perte peut naître une immense énergie créatrice.

– Après votre passage remarqué dans The Voice et une tournée très dense en 2025, qu’est-ce que la scène vous a appris sur votre propre musique et sur votre lien au public ?

La tournée intense de 2025 a été un révélateur. Elle nous a appris que notre musique, bien que née dans l’intimité de notre salon entre la guitare de Florent et ma voix, prend toute sa dimension lorsqu’elle est partagée.

Sur scène, j’ai réalisé que mon histoire personnelle — mon identité, mes racines, mes pertes — résonne avec celle des autres. En étant vulnérable et authentique, on autorise le public à l’être aussi. La scène m’a appris que plus on est sincère, plus le lien est puissant. Ce n’est plus « ma » musique, c’est un espace que nous habitons ensemble.

Pendant longtemps, nous n’avions ni CD ni vinyles à proposer à la fin des concerts. À la place, nous avons fait circuler un livre d’or. C’est devenu notre plus grand trésor. Les mots que les gens y ont déposés sont fabuleux d’humanité : ils nous racontent comment une chanson les a apaisés, comment une vibration les a touchés.

Ce livre d’or est la preuve concrète que la musique crée un lien invisible mais indestructible. Aujourd’hui, même avec des supports physiques, ce livre reste notre boussole : il nous rappelle pour qui et pourquoi nous créons.

La scène nous a appris que l’échange humain est la finalité de notre art. Ce ne sont pas les applaudissements qui comptent le plus, ce sont ces mots partagés et cette sensation d’avoir, le temps d’un concert, pris soin les uns des autres.

– L’image et la narration visuelle occupent une place essentielle dans Okali. Comment construisez-vous votre univers visuel en dialogue avec la musique, et jusqu’où souhaitez-vous pousser cette dimension “cinématographique” ?

Pour nous, l’image et la musique sont indissociables : elles sont les deux faces d’une même pièce. Ma musique parle de racines, de métissage et de résilience. Ces thèmes sont parfois difficiles à exprimer uniquement avec des mots. L’image nous permet de rendre ces sensations concrètes. Nous utilisons souvent des décors naturels. Nous imaginons aussi nos costumes en amont.

Pour Okali, la musique est souvent la « matrice ». Les textures sonores — mélange d’électronique aérienne et de racines organiques — dictent les couleurs et les formes.

Si un morceau évoque la moiteur d’une forêt ou la clarté d’une aube, l’image va chercher ces textures précises. Ce n’est pas une illustration, mais une traduction visuelle de l’émotion.

La présence de Gaëlle à l’écran n’est pas celle d’une simple interprète, mais d’un personnage qui habite son propre mythe. Le costume et le maquillage deviennent des instruments au même titre que la basse ou les synthétiseurs.

L’aspect cinématographique chez Okali ne réside pas seulement dans la qualité de l’image (le « piqué » cinéma), mais dans la narration contemplative.

Contrairement aux codes rapides des réseaux sociaux, l’univers visuel d’Okali prend le temps de poser des cadres, de laisser respirer les paysages et les visages. On est plus proche du court-métrage que du simple clip promotionnel.

L’objectif est de pousser cette dimension jusqu’à ce que le spectateur ne sache plus s’il écoute un album ou s’il regarde une épopée. L’idée est de créer une mythologie moderne, où chaque vidéo est un chapitre d’un même livre.

Le visuel chez Okali n’est pas un accessoire, c’est le décor naturel dans lequel la musique a choisi de pousser.

Notre ambition serait celle d’une expérience totale. Cela pourrait se traduire par des performances live augmentées par de la scénographie immersives, des collaborations avec des réalisateurs ayant une signature esthétique forte pour créer une véritable « bible visuelle » du projet et l’utilisation de la vidéo, non pas comme un support de diffusion, mais comme une fenêtre ouverte sur l’imaginaire d’Okali.

– Ce premier EP marque une étape fondatrice. Que souhaitez-vous que les auditeurs ressentent ou emportent avec eux après avoir plongé dans l’univers d’Okali ?

On souhaite que l’auditeur reparte avec des images plein la tête, comme s’il venait de traverser une forêt imaginaire ou de contempler un horizon inconnu.

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 Les prochaines dates : 


14/03/26 : RUN AR PUNS, CHÂTEAULIN (29)

03/04/26 : MUSÉE NATIONALE DE LA PRÉHISTOIRE, LES EYZIES (24)

11/04/26 : FESTIVAL LES WEEKEND AVEC ELLES, GRAND THEÂTRE, ALBI (81)

06/05/26 : LA SIRÈNE, 1ERE PARTIE DE FATOUMATA DIAWARA, LA ROCHELLE (17)

14/05/26 : VILLA CASA DELL’ARTE , VENACO CORSE

22/05/26 : DOCK DE CAHORS (46)

21/06/26 : FÊTE DE LA MUSIQUE , BERLIN (DE)

03/07/26 : FESTIVAL MUSIQUE SOUS LES ÉTOILES , CHÂTEAU DE BOUC BEL AIR (13)

11/07/26 : FESTIVAL TRANSAT EN VILLE, RENNES (35)

18/07/26 : VERBIER FESTIVAL , LAUSANNE, SUISSE (CH)

30/08/26 : FESTIVAL INVITATIONS, LA DOMITIENNE (31)

12/09/26 : FESTIVAL RÉSONANCE, BORDEAUX (33)

18/09/26 : FESTIVAL LES BOURDONNANTES, SAINTES (17)


Photo de couv. © Pierre Diaz