Deux ans après la sortie d’un premier album remarqué « Inconsolable », le groupe LUGOSI fait son retour avec « The Scars », une œuvre aussi poignante qu’ambitieuse. Ce nouveau long-format sublime leurs compositions grâce à des textures inédites : cuivres, cordes et claviers. Entre rage, vulnérabilité et des sujets importants comme la santé mentale et le deuil, l’album livre une réflexion poignante sur nos cicatrices : celles qu’on dissimule comme celles qui nous façonnent. Refusant les codes et les clichés du hardcore, le quintet parisien réaffirme également son engagement politique et inclusif, où la recherche d’espaces sûrs et la bienveillance priment.
Après votre 1er album « inconsolable » en 2022, dans quel état d’esprit avez-vous commencé à écrire « The Scars « ?
On avait déjà écrit tous les morceaux en entrant en studio, certains qu’on joue même depuis plusieurs années en concert. Le grand changement est venu du fait qu’on avait accès à un studio avec plein de matériel, ce qui nous a permis d’expérimenter et d’ajouter des textures nouvelles à ces chansons. D’une certaine façon, ça leur a redonné un côté nouveau pour nous aussi. C’est difficile de définir un état d’esprit, je pense qu’on avait surtout envie de nous surpasser pour rendre justice à ces chansons.
Le titre The Scars évoque les traces laissées par les traumatismes et les expériences vécues. Que représente ce titre pour vous ?
On peut interpréter ça de plein de façons. « Les cicatrices », ça peut être pris littéralement: les traces visibles d’un passé douloureux, qu’on cache ou qu’on assume. Mais ça peut aussi être pris au figuré : chaque chanson de l’album est une cicatrice. On aborde des sujets difficiles, des traumas, des deuils, des révoltes. Ces choses restent, nous construisent, nous laissent des traces. Ça nous nourrit, et on en fait des chansons.
L’album navigue entre rage, vulnérabilité, impuissance et espoir. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre ces différentes émotions ?
J’ai écrit 90% des paroles de l’album, je pense que c’est simplement à l’image de mon état psychologique ces dernières années.
J’ai navigué, comme tu le dis. Je suis quelqu’un de très sensible. C’est, je pense, quelque chose qui me définit assez bien. Cette sensibilité peut se traduire de plusieurs façons: la tristesse, la colère – parfois les deux en même temps – et l’émotivité, aussi. Mais avec mes paroles, je porte un message. J’ai donc aussi la responsabilité, à mon sens, de parler d’espoir. Imagine que je me contente de dire « Eh bah la vie c’est bien de la merde hein », si t’écoutes ça un dimanche pluvieux et que tu vas pas bien, ça peut vite foutre ta journée en l’air.
Des morceaux comme “I Must Be Fine” ou “Another Downer” parlent directement de santé mentale. Pourquoi était-il important pour vous de continuer à aborder ces sujets avec autant de franchise ?
Ce n’est pas tant que c’est important, c’est plutôt que j’écris sur ce que je connais, ce que je vis. Et il se trouve que ce que je vis, c’est pas hyper fun. Attention, je ne suis pas là pour qu’on me plaigne, mais je souffre de dépression chronique depuis à peu près toujours, forcément ça nourrit tout ce que je fais. Y compris mes paroles, donc.
“The Fire” mêle colère politique et hommage à des figures comme Tracy Chapman, Bobby Sands ou Victor Jara. Comment choisissez-vous les personnes ou les combats qui entrent dans votre musique ?
Très honnêtement, pour Tracy Chapman, ce n’était pas réellement volontaire : les paroles me sont venues comme ça, ça servait le propos. À l’inverse, Bobby Sands et Victor Jara sont deux figures tragiques trop souvent oubliées, des héros du peuple auxquels je souhaitais rendre hommage depuis longtemps. La citation de Bobby Sands m’a souvent servi à introduire des chansons en concert. « Notre vengeance sera le rire de nos enfants », qu’est-ce que c’est fort.
Musicalement, The Scars semble plus ambitieux qu’inconsolable, avec des cuivres, des cordes, des claviers et notamment le saxophone de Patrick Shiroishi. Qu’est-ce que ces nouvelles textures vous ont permis d’exprimer ?
Je pense que, plutôt que de nous aider à exprimer quelque chose de nouveau, on a utilisé ces textures pour donner une identité propre à chaque morceau. On avait déjà une idée de la façon dont ils devaient sonner, le studio nous a permis de concrétiser ça. C’était un peu comme ajouter des ombrages sur un dessin: ça donne du relief, une autre perspective. Et oui, le jeu de mots est volontaire.
Vous dites que certaines chansons ont désormais une vie différente sur l’album et sur scène. Comment pensez-vous cette différence entre l’expérience intime de l’écoute et l’énergie collective du live ?
C’est toujours un peu compliqué de répondre à une question qui commence par « Comment pensez-vous » parce qu’on a un secret, c’est qu’on pense pas vraiment. On est méga cons. Bon, c’est pas vrai. Mais on est très instinctifs. En live, rien n’est jamais calculé. On joue nos morceaux, on les teste un peu en concert, on voit comment le public réagit et au bout d’un moment ils atteignent une forme plus ou moins définitive. Ensuite, en studio, on se permet de tester des trucs sans complètement défigurer les morceaux. Je serais incapable de te dire comment on fait, on a des ingé-sons en béton armé en qui j’ai une confiance aveugle. On a chacun nos spécialités : moi je gueule comme un con, eux ils essaient de rendre ça écoutable. Bravo à eux, franchement.
Vos visuels très colorés contrastent avec l’intensité et la noirceur de votre musique. Quelle place l’image occupe-t-elle dans l’identité de LUGOSi ?
Une fois de plus, on n’y pense pas trop. C’est une réponse hyper bateau, mais on essaie juste de ressembler à ce qu’on est vraiment, de faire coller l’image au propos, et le propos à… Nous. On n’est pas des gars violents, même si notre musique peut l’être, et on ne veut pas tomber dans les clichés de l’imagerie hardcore parce que ça ne nous correspond pas.
Votre engagement contre le machisme, les discriminations et l’extrême droite est indissociable de votre volonté de créer des espaces safe. Comment cette démarche influence-t-elle concrètement votre manière de faire vivre le groupe et ses concerts ?
Cette question rejoint un peu la précédente, pour moi. Comme je te le disais, on ne s’identifie pas vraiment aux clichés du hardcore, à commencer par les comportements violents dans le pit, que je ne peux pas m’empêcher de percevoir comme une mécanique de domination, volontaire ou non. Donc on essaie le plus possible de ne pas ressembler à un groupe de hardcore. Je pense qu’en nous voyant arriver sur scène avec des paillettes plein la tronche, des chemisettes ou des robes, ton premier réflexe n’est pas de te dire « Trop bien, c’est l’heure du kung-fu ! » On a aussi des affichettes de prévention à chaque concert, au cas où le message implicite ne passerait pas. On prend la parole entre les morceaux aussi, que ce soit pour faire de la prévention ou pour parler de politique. Tout ça est indissociable de nos concerts, à mon sens. Sans oublier de refuser de jouer avec des groupes qui nous semblent infréquentables… Et ça arrive souvent.
L’album se termine par “Everything Ends”, entre désespoir, colère puis une conclusion plus douce et intime. Après toutes ces cicatrices, qu’aimeriez-vous que l’auditeur garde de The Scars ?
J’aimerais qu’on se souvienne de nous comme d’un groupe sincère. Il me semble que ça englobe tous les sujets qu’on a pu aborder.
Et j’espère que les auditeurs et auditrices trouveront dans « The Scars » une forme de réconfort, un sentiment de compréhension mutuelle. Un carburant pour les mauvais jours en attendant de meilleurs.
Photos de couv. David Fritz Goeppinger




