Il y a des artistes qui cherchent à changer de peau, et d’autres qui préfèrent creuser sous la surface pour révéler ce qui les anime profondément. Avec « MUE », son 3ᵉ album, LITTLEBIG6STER choisit son chemin avec une passion intacte. Le quintet angevin y poursuit son exploration d’un blues-rock organique, traversé de pulsations tribales, de soul et de bonne dose d’adrénaline aux contours contemporains. Une musique toute en contrastes, où la puissance côtoie la rugosité. Derrière cette nouvelle étape, Virginie Pinon et Nicolas Bach revendiquent une liberté grandissante, celle de faire dialoguer les influences sans jamais perdre le fil de l’émotion. Entre résistance, quête de soi et désir d’émancipation, « MUE » incarne un mouvement intérieur autant qu’une évolution musicale riche de sens. Rencontre avec Virginie et Nicolas autour d’un album qui parle de transmutation, de collectif et de cette nécessité de rester vivant dans sa musique.
Votre nouvel album s’intitule « MUE ». Est-ce que vous aviez le sentiment d’avoir franchi un cap dans votre parcours ?
Virginie : en effet, je crois que nous avons franchi un cap. Mais je parlerais moins de transformation que de transmutation. On parle souvent de transformation mais il s’agit là de changer de forme. La transmutation, c’est autre chose : on ne devient pas quelqu’un d’autre, on révèle quelque chose qui était déjà présent en nous. Et c’est exactement ce que représente MUE pour nous.
Avec cet album, nous avons gagné en liberté. Nous nous sommes autorisés davantage de contrastes, de nuances, de respirations. Nous n’avons pas cherché à reproduire ce qui avait fonctionné auparavant, ni à répondre à des attentes. Nous avons simplement suivi les chansons là où elles nous emmenaient.
Nicolas : je dirais qu’on a gagné en confiance également. On connaît mieux notre identité mais ça ne signifie pas pour autant qu’on a envie de s’installer dans une formule. Au contraire, cette confiance nous permet d’explorer davantage, de prendre des risques et d’aller chercher des choses que nous n’aurions peut-être pas osé faire auparavant.
Entre Cobra, LB6 et aujourd’hui MUE, comment votre musique a-t-elle évolué ? Qu’aviez-vous envie d’explorer de nouveau sur ce troisième album ?
Virginie : chaque album correspond à un moment de notre parcours. Cobra portait l’énergie des débuts, cette nécessité de faire exister un univers. Avec LB6, nous avons continué à construire notre identité. Et avec MUE, nous avons eu envie d’aller plus loin dans l’exploration de ce qui nous constitue.
Je crois que nous avons conservé nos racines, ce rapport au blues, aux sonorités organiques, aux percussions et à cette énergie presque primitive mais nous avons ouvert davantage d’espaces. Il y a des moments plus dépouillés, des contrastes plus marqués, des émotions qui peuvent s’exprimer sans forcément passer par la puissance.
Ce n’est pas une rupture avec ce que nous avons fait avant. C’est plutôt une manière d’en révéler d’autres facettes. Nous n’avions pas envie de faire un album qui ressemble au précédent. Nous avions envie de faire celui qui nous correspond aujourd’hui.
Nicolas : nous avons beaucoup travaillé sur les arrangements, sur les dynamiques, sur les textures mais aussi sur les silences. Parfois, enlever un instrument ou laisser respirer une phrase donne beaucoup plus de force à un morceau.
Chaque disque doit avoir sa personnalité. Nous ne cherchons pas à changer d’identité à chaque album mais à la faire évoluer sans la figer.
Votre blues-rock mêle des influences tribales, de la soul et même des rythmiques hip-hop. Comment trouvez-vous l’équilibre entre ces différentes couleurs musicales ?
Virginie : nous ne nous asseyons pas autour d’une table en nous disant : « Aujourd’hui, nous allons mélanger du blues, du hip-hop et de la soul ! » (rires)
Les chansons arrivent avec leur propre identité. J’écris les textes et compose généralement les morceaux et les mélodies vocales. Ensuite, avec Nico, nous travaillons les arrangements pour trouver la couleur qui leur correspond. Puis, le groupe s’en empare et chacun apporte sa touche personnelle.
Je crois que l’équilibre vient du fait que nous ne cherchons pas à juxtaposer des styles. Nous cherchons une cohérence émotionnelle. Si une rythmique hip-hop sert la chanson, elle a sa place. Si une guitare blues suffit à exprimer ce qu’il faut, nous n’avons pas besoin d’en rajouter.
Nicolas : le blues est une racine, pas une frontière. Nous pouvons partir d’un riff très blues, laisser les percussions nous emmener ailleurs puis, retrouver quelque chose de très rock ou de plus soul.
Nous ne cherchons pas à faire cohabiter des influences pour le principe. Nous cherchons ce qui sert le mieux la chanson. C’est ce qui permet à toutes ces couleurs de former un ensemble cohérent.
Virginie, ta voix peut passer d’une puissance brute à une grande fragilité. Est-ce que tu abordes le chant différemment sur MUE ?
Virginie : je crois que je me suis surtout autorisée à ne pas être toujours dans la puissance. J’aime le chant physique, instinctif, celui qui vient des tripes. Mais une voix n’a pas besoin de tout donner tout le temps pour transmettre une émotion.
Sur MUE, il y a des moments où je vais chercher quelque chose de très brut, presque animal et d’autres où je préfère laisser entendre une fragilité, un doute, une forme de douceur. Ce sont parfois les passages les plus dépouillés qui demandent le plus d’abandon.
Je ne cherche pas à chanter de façon démonstrative. Ce qui m’intéresse, c’est d’être au plus près de ce que la chanson demande. Si je dois retenir ma voix plutôt que la pousser, je le fais. Si elle doit exploser, je ne vais pas lui demander la permission !
Finalement, la puissance et la fragilité ne sont pas opposées. Elles sont deux expressions d’une même vérité. Et je crois que cette liberté-là fait aussi partie de ma propre mue.
Le groupe s’est consolidé avec l’arrivée de Vincent à la batterie et Gilles à la basse en 2022. Qu’est-ce que cette nouvelle formation a changé dans votre son et votre manière de jouer ensemble ?
Virginie : l’arrivée de Gilles et Vincent a marqué une étape importante dans la vie du groupe. Ils nous ont apporté une nouvelle assise rythmique, une autre énergie et de nouvelles possibilités dans les arrangements.
La basse et la batterie sont essentielles dans notre musique. Elles peuvent rendre un morceau plus massif, plus souple, plus dansant ou créer une tension presque hypnotique. Avec eux, nous avons pu développer davantage cette dimension physique et tribale qui fait partie de notre identité.
Mais au-delà du son, c’est aussi une histoire de rencontres. Un groupe se construit avec le temps, à travers les concerts, les répétitions, les échanges et tout ce que l’on apprend à partager musicalement.
Nicolas : chaque musicien a son propre langage. Le travail collectif consiste à faire en sorte que toutes ces personnalités se rencontrent sans que personne ait besoin de renoncer à ce qu’il est.
Nous ne cherchons pas à faire jouer tout le monde de la même manière. Nous cherchons le point d’équilibre où chacun trouve sa place et où le morceau devient plus grand que la somme de ses parties.
Des titres comme « Fight 2 B » ou « Toy » parlent de résistance et de liberté. Quelle place les questions sociales et humaines occupent-elles dans ton écriture, Virginie ?
Virginie : une place centrale, parce que c’est l’être humain qui m’intéresse avant tout. Je suis curieuse de ses contradictions, de ses peurs, de ce qui le pousse à se battre, à se relever ou parfois à renoncer.
Je n’écris pas pour raconter ma vie comme dans un journal intime, ni pour expliquer aux autres comment ils devraient penser. Je pars d’une émotion, d’une observation, d’une question qui me travaille. Ensuite, j’essaie d’en faire une chanson dans laquelle chacun puisse reconnaître quelque chose de sa propre histoire.
Dans Fight 2 B, il y a cette idée de résistance, de lutte pour continuer à exister et à se tenir debout. Avec Toy, on touche à la question de la domination et de la liberté.
Ce qui m’intéresse, c’est ce qui nous éloigne de nous-mêmes, parfois sans même que nous en ayons conscience. Les conditionnements, les peurs, le regard des autres, les rapports de pouvoir. La liberté commence peut-être au moment où l’on arrive à regarder tout cela en face.
Je ne cherche pas à donner des réponses définitives. Les chansons ouvrent des portes. Elles invitent chacun à trouver les siennes.
Sur « Modern Tribe », vous faites dialoguer guitares vintage et rythmiques hip-hop. Est-ce important pour vous de bousculer les codes du blues et de le faire sortir de ses frontières habituelles ?
Virginie : nous n’avons jamais considéré le blues comme une musique figée dans une époque. Ce qui nous touche dans le blues, c’est son rapport à l’humain, à la vie, à la douleur, au désir, à la résistance. Tout cela reste profondément actuel.
Modern Tribe illustre bien notre façon de travailler. C’est une composition que Nico et moi avons écrite ensemble, avec un couplet de sa plume. Les guitares ont une couleur très organique mais la rythmique et le phrasé vocal ouvrent d’autres perspectives.
Nous n’avons pas besoin de choisir entre nos racines et notre époque. Nous pouvons porter cet héritage tout en le faisant dialoguer avec d’autres langages musicaux.
Nicolas : nous aimons les sons vintage, les instruments qui ont une histoire mais nous n’avons aucune envie de nous enfermer dans la nostalgie.
Pour nous, respecter le blues, ce n’est pas reproduire indéfiniment les mêmes codes. C’est préserver ce qui le rend vivant, cette capacité à exprimer quelque chose de profondément humain et lui permettre de continuer à évoluer.
L’album a été enregistré en prises live pour conserver l’énergie du groupe. Était-ce essentiel pour vous de retrouver en studio les sensations et la spontanéité de la scène ?
Virginie : oui, parce que notre musique repose énormément sur l’interaction entre les musiciens. Quand nous jouons ensemble, il se passe des choses qui ne sont pas toujours prévisibles : une respiration, une tension, une manière de retenir un passage ou de le faire décoller.
Nous voulions conserver cette dimension vivante. Un album studio permet de travailler les sons, les arrangements et les détails avec précision mais nous ne voulions pas que cette recherche de précision fasse disparaître l’énergie du groupe.
Il y a quelque chose dans le fait de jouer ensemble, au même moment, qui dépasse la simple addition des instruments. C’est cette circulation entre nous que nous voulions préserver.
Nicolas : l’enregistrement en prises live permet de garder cette écoute mutuelle. Les musiciens se répondent, s’adaptent les uns aux autres et construisent quelque chose ensemble.
Cela ne veut pas dire qu’on ne travaille pas les détails ensuite mais la matière première reste vivante. Nous voulions que le disque conserve cette énergie, cette respiration et cette part d’imprévus qui font aussi l’identité de LITTLEBIG6STER sur scène.
Le disque suit un parcours qui semble aller de la lutte vers une forme d’apaisement, notamment avec « Alien ». Est-ce que vous voyez MUE comme un voyage intérieur, autant que musical ?
Virginie : oui, tout à fait. Pour moi, MUE est un mouvement intérieur. Il y a des moments de confrontation, de colère, de résistance puis des moments où l’on peut enfin relâcher quelque chose.
Mais je ne crois pas que l’apaisement consiste à avoir résolu tous ses problèmes ou à être devenu quelqu’un d’autre. Il peut venir du fait que l’on accepte certaines choses, que l’on cesse de lutter contre soi-même ou que l’on découvre ce qui était déjà là, sous les peurs et les couches que l’on a accumulées.
C’est là que la notion de transmutation prend tout son sens. Il ne s’agit pas de remplacer une identité par une autre mais de révéler une part de soi que l’on ne parvenait pas encore à voir.
Alien occupe une place particulière dans ce parcours. C’est une composition que Nico et moi avons écrite ensemble. Elle ouvre un espace plus intime, plus soul où la voix et l’émotion peuvent exister autrement.
Nicolas : l’album n’a pas été conçu comme un récit avec un début, un problème et une résolution. Mais lorsqu’on écoute les morceaux dans leur ensemble, on peut effectivement ressentir une évolution, une circulation entre différentes émotions.
Musicalement, nous avons essayé de laisser ces mouvements exister naturellement. Il ne s’agissait pas de tout expliquer mais de faire ressentir ce chemin.
Après plus de 350 concerts, vous avez déjà beaucoup partagé votre musique sur scène. Qu’aimeriez-vous que le public ressente ou emporte avec lui après avoir découvert MUE, que ce soit sur disque ou en concert ?
Virginie : j’aimerais que les gens ressentent quelque chose qui leur appartient. Peu importe que ce soit de l’énergie, de l’émotion, une envie de danser, une réflexion ou simplement le plaisir d’avoir vécu un moment intense.
La musique peut nous rassembler sans que nous ayons besoin de penser tous la même chose. C’est ce que j’aime dans les concerts : pendant un instant, des personnes très différentes partagent un même espace, une même vibration.
Si quelqu’un repart avec une chanson en tête, une émotion qui l’accompagne ou une question qui continue de cheminer en lui alors le morceau a poursuivi sa vie au-delà de nous.
Nicolas : après plus de 350 concerts, on sait que chaque soirée est différente. Le public transforme aussi ce qui se passe sur scène. C’est un échange, pas une démonstration.
Nous espérons que MUE donnera envie aux gens de venir nous voir en concert mais aussi que cet album pourra les accompagner dans leur quotidien. Une fois qu’un disque est sorti, chacun se l’approprie à sa façon.
Virginie : au fond, nous ne cherchons pas à devenir quelqu’un d’autre, ni à demander au public de le devenir. Nous cherchons à créer un espace dans lequel chacun puisse ressentir, reconnaître ou peut-être révéler quelque chose de lui-même. Si notre musique peut contribuer à cela, alors elle aura trouvé son chemin.
Release party à Nantes le 31 octobre au Le Zygo Bar : https://www.facebook.com/events/4449669345288480/

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Photo de couv. ©Sarah Cross




