[Interview] HYPERRÊVE – « NOUS VOYAGERONS DANS LA NUIT »

L’amour en acte de résistance pour retrouver nos rêves éperdus… Avec « Nous voyagerons dans la nuit », Samuel Lequette signe le troisième volet d’un cycle entamé en 2023 avec Hyperrêve, un projet musical où la chanson pop se mêle à des influences cinématographiques, littéraires et philosophiques. Entre mélancolie douce, amour fou et désir de beauté, ce nouvel album prolonge une œuvre traversée par des questions essentielles : comment aimer dans un monde plein de rudesse, comment résister à la catastrophe sans renoncer à la clarté. Enregistré à Manchester avec Bill Pritchard et Scott Ralph, le disque déploie une atmosphère nocturne nourrie autant par une écriture pop très directe que par des arrangements raffinés. Des références cinématographiques comme « Only Lovers Left Alive », « 4h44 Dernier jour sur Terre » ou « Melancholia » y dessinent l’arrière-plan d’un monde au bord du basculement, où l’amour apparaît comme un acte de résistance. À l’occasion de la sortie de cet album qui clôt un cycle, Samuel Lequette revient sur son processus d’écriture, ses influences et cette « saison mentale » mélancolique qui irrigue ses chansons.




« Nous voyagerons dans la nuit » est présenté comme la conclusion d’un cycle entamé en 2023. Avec le recul, quel fil narratif ou émotionnel relie ces trois disques ?
Ces trois albums sont reliés par des thématiques communes, qui peuvent sembler d’une grande généralité mais qui structurent néanmoins l’ensemble comme un recueil : l’amour, la catastrophe, la fuite. Cependant lorsque je commence à écrire une chanson je ne me dis pas « aujourd’hui je vais écrire une chanson sur tel sujet ». Le texte, le phrasé, viennent souvent de motifs rythmiques et mélodiques rudimentaires joués à la guitare, au quotidien. Je n’écris d’ailleurs presque jamais les paroles avant la musique. Ces trois albums manifestent pour moi une sorte d’époque mentale qui se concrétise dans des expériences, des engagements, des pratiques.

L’album évoque une humanité fragile, presque au bord du basculement, où l’amour devient une forme de résistance. Comment cette idée s’est-elle imposée dans votre écriture ?
Cette idée vient de plusieurs endroits. 

D’abord, la connaissance de certains troubles psychiques. Ensuite, des actions collectives, notamment un travail d’enquête sur l’accueil des réfugiés dans le nord de la France, qui a donné lieu au livre Décamper (La Découverte).

J’aime la définition de l’amour par bell hooks : pour elle, l’amour n’est pas un sentiment, mais un acte de volonté qui s’exprime par des actions concrètes. L’amour véritable favorise la croissance spirituelle mutuelle et se caractérise par la sécurité, le respect et la liberté — jamais la possession ou la domination.

L’amour exige la justice, dans les relations intimes comme à l’échelle culturelle. On le reconnaît non à l’intensité du sentiment, mais à sa capacité à nous rendre justice et à nous permettre d’occuper notre propre place.

Vous convoquez des références cinématographiques très marquées, Only Lovers Left Alive4h44 Dernier jour sur TerreMelancholia. En quoi ces univers ont-ils nourri l’atmosphère nocturne du disque ?
Au-delà du fait que ce sont des cinéastes que j’admire – j’ai vu tous les films de Jarmush, Ferrara, Trier – ces trois films de fin du monde racontent des histoires de survie dans un monde qui s’effondre. Comment faire face à la barbarie ambiante ? Comment ne pas sombrer dans la mélancolie ? Quelle liberté exercer devant l’anéantissement ?

La production a été confiée à Bill Pritchard et Scott Ralph, et l’album a été enregistré à Manchester. Qu’est-ce que ce contexte anglais a apporté à l’identité sonore d’Hyperrêve ?
Des conditions techniques très favorables, une grande efficacité, et une culture du son singulière. Probablement aussi une manière de travailler plus spontanée, plus directe. Avec Bill et Scott les choses sont très faciles. Souvent j’envoyais l’esquisse d’une chanson à Bill, Bill écoutait, proposait une version remaniée quelque jours plus tard, je l’essayais, la remaniais à mon tour, puis la chanson était arrangée, enregistrée et mixée en studio, la plupart du temps dans une seule et même journée. Cette vitesse n’est pas de la précipitation, c’est une forme d’intuition partagée qui préserve la fraîcheur des idées.


Les arrangements mêlent orchestration néo-classique, cuivres élégants et une écriture pop très directe. Comment avez-vous travaillé cet équilibre entre sophistication et immédiateté mélodique ?
Bill Pritchard et Scott Ralph, les deux producteurs de l’album sont pour une grande part dans cette réussite. Ce sont deux multi-instrumentistes et arrangeurs de talent. Bill joue aussi bien de la guitare, du ukulélé, de la basse, du piano ; Scott est un excellent batteur et il joue de plusieurs cuivres de manière remarquable. Ils ont cette capacité, justement « très anglaise », à rendre accrocheuses des formes subtiles. Je leur dois beaucoup.


Le disque s’ouvre sur « Il n’y a pas de paradis », morceau assez nerveux qui rappelle à la fois Serge Gainsbourg période anglaise et Daniel Darc. Pourquoi avoir choisi cette entrée en matière ?
C’est un titre dont les paroles et le rythme provoquent un sentiment d’implacable fatalité. J’aime ce début abrupt qui donne le sentiment que l’album a déjà commencé plus tôt. Ce titre aurait pu être la clôture du disque.

Laure Calamy intervient sur ce titre avec une présence vocale très singulière. Comment est née cette collaboration et qu’a-t-elle apporté à la narration du morceau ?
Laure a apporté la joie et la vie qui manquaient à la version démo, trop déclamatoire et mécanique à mon goût. J’ai vu presque tous les films de Laure qui est une interprète extraordinaire. En studio ses propositions étaient très variées et extrêmement précises. Grâce à elle cette chanson a gagné en profondeur.

Les duos bilingues avec Bill Pritchard prolongent une complicité déjà amorcée sur Delphine, ton opus précédent. Qu’est-ce que le dialogue entre français et anglais permet d’exprimer différemment dans vos chansons ?
Le bilinguisme dans ces duos avec Bill Pritchard ne relève pas d’une simple juxtaposition de langues, mais plutôt d’un dialogue créatif. Chaque langue porte sa propre histoire, sa musicalité et son imaginaire : le français ancre les textes dans une intimité poétique spécifique, tandis que l’anglais de Bill introduit une perspective externe qui éclaire autrement le sens initial. Lorsque Bill répond aux paroles françaises par des textes anglais, cette réponse n’est pas une traduction, mais une recréation qui suscite des transformations musicales et émotionnelles. Les arrangements amplifient cette tension bilingue, créant des effets d’étrangeté qui révèlent des couches de sens invisibles dans une seule langue. Certaines émotions trouvent leur pleine résonance en français, d’autres en anglais, et c’est leur rencontre qui génère la richesse poétique et musicale de ces chansons.

Votre parcours est marqué par des collaborations avec des artistes venant de la littérature, du rock expérimental ou du cinéma. Est-ce une manière pour vous de penser la chanson comme un art de la rencontre ?
Les chansons sont pour moi de petites mécaniques sonores et textuelles, des ritournelles qui permettent d’établir des relations simples entre des mondes et des univers entretenant des affinités sans nécessairement communiquer. J’aime par exemple l’idée de transposer des réflexions actuelles issues de la philosophie de l’environnement dans une chanson pop. Ce qui n’a rien à voir avec le projet de faire des chansons à message. Je vise plutôt la simplexité.

Votre musique est souvent décrite comme mélancolique mais traversée par une énergie lumineuse. Est-ce une façon d’habiter notre époque, entre lucidité et désir de beauté ?
La mélancolie à l’œuvre dans mes chansons n’est pas une expression de la dépression. C’est un état, une « saison mentale », dont je m’accommode bien. La mélancolie est une forme d’énergie avec laquelle j’invente des images, des fictions, des mélodies, au moyen de laquelle j’interroge la mémoire, la mienne et celle des autres, pour résister à l’oubli. En ce sens cette mélancolie créative est aussi politique. Face à la démesure des catastrophes, à l’organisation du malheur, c’est finalement une façon pour moi d’envisager le bonheur.



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Photo de couv. Richard Dumas