[Interview] HEADKEYZ – « The Cage & The Crown : Chapter II »

Né en plein confinement, HEADKEYZ s’est construit comme un laboratoire mental et sonore, un espace sans barrières où la création se fait instinctive, libre et en perpétuelle mutation. Entre héritage grunge des années 90, narration cinématographique et réflexion lucide sur un monde en crise, le groupe façonne une œuvre dense et habitée, pensée comme un récit en chapitres hypercinématographiques. Avec The Cage & The Crown, le combo Montpelliérain ouvre les « clés de l’esprit » et invite l’auditeur à traverser une expérience à la fois introspective, viscérale et profondément contemporaine.

En 2021 vous vous réunissez sous un étrange nom HEADKEYZ. En quoi ce nom et ce concept incarnent t-ils votre univers et vos musiques ?
HEADKEYZ vient de la contraction de “Head” (la tête) et “Keys” (les clés / les notes). Ce nom peut donc vouloir dire les “clés de l’esprit”.

Ce nom représente bien l’ADN du projet car il n’y a aucune barrière dans la création. HEADKEYZ est un terrain d’expérimentation, un projet qui cherche, qui ose, qui tente et qui évolue, grandit au fil des expériences, des rencontres et des recherches artistiques.

 

Le projet est né en plein confinement. Avec le recul, diriez-vous que cette période (qui ressemblait à un cataclysme générationnel majeur) à été une forme d’échappatoire personnelle propice à la création ?
Je ne parlerais peut-être pas d’échappatoire, mais c’est vrai que cette période a été un moment très particulier, irréel, à l’échelle mondiale.

Ne plus pouvoir exercer notre art en tant que musiciens a été très dur. On a tous été marqués par cette période, et il a fallu transformer ce temps et cette énergie en une énergie positive et constructive pour ne pas sombrer. Cette période a clairement défini la thématique de l’album, surtout du côté de la DA ou des textes. On faisait face un monde sans humains et qui se débrouillait merveilleusement bien sans nous. Cette pause a mis en avant le fait que nous étions en réalité le vrais virus, le parasite le plus dangereux.

 

Votre son revendique un retour au grunge et à la rugosité des 90’s, tout en restant très rock metal. Comment construisez-vous votre style en évitant les pièges trop nostalgiques ?
Je pense que l’essentiel, c’est d’aller au bout de son idée, quitte à aller trop loin. Se poser trop de contraintes bloque le processus de recherche créative et c’est souvent là qu’on tombe dans le cliché.

Nos titres sont composés comme des épisodes, des scènes, des films. Ce qui prime, c’est la narration et les images intérieures qu’ils procurent à l’auditeur : le récit musical, les dynamiques, la tension, la respiration, tout ce qui transmet une émotion.

Évidemment, il y a des codes marqués très nostalgique du grunge / rock alternatif 90’s-2000’s, parce que ce sont des influences fondatrices pour moi (Deftones, Incubus, Tool…). Mais l’objectif n’est pas de copier une époque, plutôt de l’assimiler, de la digérer pour en faire quelque chose de nouveau.

 

Votre prochain disque « The Cage & The Crown » est pensé et comme un diptyque, développé chapitre après chapitre. Est-ce que vous écrivez vos morceaux comme des entités indépendantes ou comme des pièces d’un puzzle narratif plus large ?
Il y a un peu des deux. À l’origine, chaque titre n’était pas forcément pensé comme une pièce d’un ensemble global. Il arrive toujours un moment où l’on rassemble des morceaux en chantier, des idées, des titres jamais sortis, et où l’on cherche une cohérence.
Le défi de ce double album, c’était de construire un diptyque à partir de titres très différents, tout en créant une trame commune : le sens, l’énergie, le son, la voix, et surtout l’atmosphère. Une fois les maquettes réunies, « The Cage & The Crown : I & II » est devenu une évidence. C’était en tout cas un pari risqué et osé de commencer un projet sur un double album concept. Mais on a bien fait je pense.

 

Le travail du son semble être central chez vous, avec des collaborations avec des ingénieurs du son tels que Howie Weinberg, Demifugue, Emerson Mancini. Quelle importance accordez-vous à la production dans l’impact émotionnel de votre musique ?
Pour moi, ce qui crée l’impact émotionnel, c’est d’abord la mélodie. Une belle mélodie, même mal enregistrée, peut vous bouleverser.

Tout le reste, le son, les ambiances, le mix, le mastering, est évidemment essentiel dans le rendu final, mais le cœur, c’est la chanson en elle même.

Howie et Emerson ont apporté une cohérence et une expertise incroyables sur ces deux albums. Ce sont des références absolues du mastering, avec une vraie culture de la musique. Et avant même de travailler ensemble, nous avons demandé si le projet leur plaisait vraiment. Ce qui a été le cas, on peut même parler de coup de cœur. L’idée n’était pas simplement de mettre un nom connu sur l’album mais que cette personne puisse apporter un peu de lui au produit final.

On ne voulait pas une simple “mise aux normes”, mais quelque chose d’organique, de vivant. La production est importante parce qu’elle fige l’œuvre pour toujours. Le plus dur, c’est de savoir quand s’arrêter et se dire : “OK, là, on tient la version finale.”

 

Plusieurs de vos titres ont trouvé un écho fort dans la pub, notamment dans le luxe (Dior, Chanel, Lancôme, etc..). Est-ce une influence sur votre esthétique finalement plutôt cinématographique ? A quand la BO du prochain TRON 🙂 ?
J’ai toujours été un grand cinéphile. La musique peut sublimer une scène… ou la renverser complètement. Elle crée une lecture émotionnelle nouvelle, parfois inattendue, et peut pousser le curseur très loin.

C’est un travail passionnant, et j’ai été très flatté qu’en 2023, The Mill (Technicolor Group) ait choisi deux de nos titres (Killing God et Run Run Run) pour illustrer leur travail sur des marques de luxe, mais aussi autour de figures iconiques.

Et pour la BO du prochain TRON… elle avance plutôt bien. Trent doit nous faire une petite formation sur les synthèse modulaires avant mais elle devrait être prête avant la sortie d’Avatar 16. 🙂

 

Justement en parlant de film vos clips forment une œuvre visuelle très cohérente et homogène. Pour vous, l’image devient-elle indispensable pour prolonger le message de vos morceaux ?
Oui, clairement. Pour un projet comme HEADKEYZ, l’image est essentielle, parce qu’elle apporte une narration parallèle à l’album. Les clips suivent leur propre trame.
C’est ce qui rend l’œuvre plus riche. L’image ne fait pas qu’illustrer ou servir de vitrine, elle change le sens et déforme parfois le morceau pour en créer une nouvelle lecture.

 

HEADKEYZ a connu plusieurs changements de line-up tout en conservant une identité forte. Comment maintient-on une cohérence artistique quand l’énergie humaine du groupe évolue ?
La cohérence vient certainement du fait que la composition et l’écriture sont portées par une seule personne.
Ensuite, chaque membre apporte une âme, une couleur, une énergie, un feeling, et c’est vital.

HEADKEYZ est un projet en évolution constante, et ça implique aussi que certains membres aient, à un moment de leur vie, eu d’autres objectifs ou besoins. Ce n’est pas évident d’évoluer dans le monde de la musique, et ce n’est pas pour tout le monde.

Un projet comme celui-ci est un combat continu : il y a beaucoup de contraintes, beaucoup de défis. C’est un projet qui demande énormément de temps, d’énergie et de prises de risques. Donc c’est compréhensible que parfois, certains aient pu remettre en question leur place dans cette aventure. C’est humain.

 

Sur scène, vous avez partagé l’affiche avec des artistes aux univers très marqués (Ultra Vomit, Tagada Jones, Marco Mendoza…). Qu’avez-vous appris de ces expériences live ?
Partager l’affiche avec des groupes comme Ultra Vomit ou Tagada Jones est extrêmement enrichissant, autant humainement que professionnellement. Déjà, ce sont des artistes très accessibles, humbles, et vraiment dans le partage. Et puis, c’est une vraie masterclass aussi ! On est très reconnaissants de faire partie de Rage Tour et de pouvoir vivre des moments comme ça. C’est une chance énorme, et on en a pleinement conscience.

Le fait de se dire aussi que des artistes comme eux ont vécu eux aussi ce que nous vivons maintenant est une vraie source de motivation. Ça nous prouve qu’il faut toujours transformer les échecs en force et ne rien lâcher. Rien n’arrive par hasard : il faut être constant, bosser, ne pas lâcher, et rester humble. On redescend de ces dates avec une motivation énorme, et l’envie de monter d’un cran.

 

Vous amorcez un tournant sonore et esthétique fort avec Chapter II. Quelles sont les plus difficiles décisions et les challenges que HEADKEYZ a dû réaliser pour y arriver ?
HEADKEYZ demande un travail acharné, constant, et surtout régulier. Aujourd’hui, la musique est devenue consommable, jetable… et les artistes aussi. C’est triste, mais c’est une réalité.

Au début, tout est difficile : personne ne vous connaît, personne ne vous attend. Il faut faire ses preuves seul, ne pas lâcher, continuer malgré les craintes. On a la chance d’avoir aujourd’hui le soutien de personnes très impliquées dans la scène rock/metal française, comme Fiona (Supertartelette), Francis Zégut (RTL2), toute la team de Rage Tour, ou encore Pascal Gueugue de la Fédération des Musiques Métalliques, pour ne citer qu’eux. On bénéficie aussi d’un accompagnement sur le long terme avec Bands-Camp Académie, notamment sur l’aspect scénique, mais aussi sur d’autres dimensions du projet.

Pour le Chapter II, les challenges ont été nombreux, mais le plus déterminant a été de repartir d’enregistrements réalisés en 2022 et de tout revoir pour pousser les curseurs au maximum. On a été épaulés par notre ami Thibault Akrich, qui a fait un travail remarquable en studio.
On a réenregistré toutes les basses, certaines guitares, les voix, et les textes ont été entièrement réécrits. Ça a été un chantier de plusieurs mois, mais quand on voit le résultat, on le referait sans hésiter.


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