[Interview] EIGHTY “Jiggle”

Le collectif rennais Eighty insuffle une énergie électrique aux quatre coins de la ville en se forgeant une belle réputation. Leur premier album, “Jiggle”, très attendu, incarne une véritable déclaration d’amour à la fête et à la bienveillance où ils parviennent à créer un univers sonore endiablé, marqué par leur fraîcheur et leur audace communicative. On est charmé d’emblée par leurs rythmes groovy oscillant entre disco, funk, électro et hip-hop. Un 1er opus de 10 titres accrocheurs, qui ne vous quitteront pas de sitôt. Quelques minutes avant de monter sur les planches de la Salle de la Cité, Elie et Pierre, ont répondu à nos indiscrétions.

 

Pouvez-vous revenir sur l’origine du groupe ? 
Pierre : Dan (batteur) et Owen (bassiste) sont à l’origine du projet. Sur la formation originelle, il ne reste plus qu’eux d’ailleurs. Il y a eu quelques changements de line-up. Dans la formation actuelle, c’est Elie le dernier arrivé…

Et quand le groupe s’est créé, est-ce qu’il y avait une esthétique musicale particulière qui était envisagée ? Ou ça s’est fait au fur du temps ? 
Pierre : L’esthétique a toujours été très disco club 80. C’est l’origine même du projet. Dan et Owen voulaient faire un groupe de disco pour faire de la musique de DJ et l’esthétique n’a pas changé depuis.

Elie : C’est vraiment la note d’intention primaire, on va dire. 

Et est-ce que vos goûts respectifs ont influé sur la sonorité du groupe ?
Elie : Carrément parce qu’on vient tous d’univers très différents. C’est l’amour de la disco, qui nous pousse à créer cette musique-là, teinté de plein d’autres choses. Dan vient de la musique électronique avec vraiment le côté très production. Même de la techno. Owen lui il vient du punk. Pierre vient essentiellement d’un groupe de reggae dub. Les deux chanteurs, Patrice et Didier on fait de la soul et du punk hardcore. Moi j’ai fait beaucoup de blues, de rock, un peu d’afrobeat. Mais globalement on aime à fond, sur les vieux groupes fin 70 et des années 80.
Notre génération, on écoutait ça aussi parce qu’on voyait nos vieux s’éclater là-dessus…
On peut voir la disco 80 comme une sorte de somme de nos influences. On a peut dire aussi qu’on a un peu mis en retrait nos goûts d’origines pour servir un style commun : la Disco Funk.

Pierre : C’est aussi l’idée du groupe. Quand tu fais un collectif, c’est plusieurs personnes d’horizons culturels très variés, ça donne forcément une couleur totalement différente avec les influences des uns et des autres. Ca peut être vu un petit peu comme une démarche plasticienne même.

Vous avez sorti votre premier album “Jiggle”. Vous pouvez nous parler de la façon dont les choses se font au sein du groupe et sur l’enregistrement ?
Elie : Au sein du groupe, on essaie quand même de rester vraiment dans une vraie forme de démocratie. Tout le monde a le droit de prendre la parole et de proposer des choses. Voilà, de proposer des choses. Même s’ il y a 36 personnes qui écrivent les paroles c’est quand même quelque chose qu’on a créé tous ensemble avec des rôles définis.

Pierre : Dan est quand même derrière la table en studio et dit : “on essaye de raccourcir ici et de rallonger là”. C’est lui qui a un peu cette casquette. C’est ce qui donne cette couleur.

Quand j’écoute l’album, il y a justement, une couleur très différente du live avec plus de finesse, plus subtilité. 
Elie : Tout à fait. On aurait pu faire un album live en retranscrivant juste notre énergie. Comme on n’a pas fait ce choix-là, je ne sais pas si on se l’est trop dit, mais de façon presque logique, mettre des choses qu’on n’entend pas forcément en live sert vachement l’écoute du disque, sans  y aller trop fort. Il y a déjà l’esthétique qui est très métronomique donc c’est bien de mettre un peu de dentelle là-dedans.

Pierre : Oui, c’est ça. Plus retenu et donner aussi une dimension un peu plus produite.

Sur l’ensemble des titres de votre album, est-ce qu’il y en a qui ont été plus compliqués à faire adhérer à l’esthétique globale ? 
Elie : Ils ont tous été compliqués. (rire) Non, mais sans déconner, c’est vrai, il n’y en a pas eu un plus simple que les autres.

Pierre : C’est peut-être plus compliqué pour certains qui sont arrivés plus tard… Mais non, on a vraiment donné du temps égal à chaque morceau de passer, repasser dans tous les sens, d’essayer des arrangements, d’enregistrer, d’enlever, de refaire. On les a tous passés au mixeur. C’est Dan qui a le plus travaillé dessus.

Et donc si vous dites que vous avez tous une vraie complexité sur la conception des morceaux, c’est aussi une forme d’exigence. Vous la placez où, votre exigence musicale ? 
Elie : C’est une bonne question… Je pense que c’est un style musical où on a envie que ça colle au format radio édit avec un groove qui arrive assez vite, qu’il y ait de la variété et de la surprise dans le morceau.
Je pense que c’est ça qui a été la difficulté à faire. Et puis on avait aussi une certaine exigence mélodique où on essayait vraiment de créer des refrains qui restent bien en tête.
Par exemple, je prends le morceau “Jiggle”, qui est d’ailleurs le nom de l’ album, on l’a bien retourné. Il a dû avoir 4, 5 versions jusqu’à temps qu’on soit tous d’accord. Et donc, je pense que c’est une exigence qu’on a placée vraiment dans la communication qu’il y avait entre nous.
Dans le sens où on a dû vraiment faire attention à toutes les personnes, toutes les sensibilités, jusqu’au bout.
Et ça, je dirais que c’est une forme d’exigence qu’on a pu avoir. Et de mettre vraiment ça à l’honneur, même si quelqu’un qui ne va pas proposer grand-chose, s’il n’est pas d’accord, on va l’écouter. On va essayer de se remettre en question par rapport à ça.

Pierre : Oui, que tout le monde soit sur la même ligne, et assume. Ça, c’est une certaine forme d’exigence collective. Et puis ça impose des choix qui sont forcément plus complexes. Ça prend plus de temps, mais au moins ça sonne vrai et ça nous ressemble tous… 

Pourquoi intitulé cet album “Jiggle” ?
Elie : “Jiggle” ça veut dire blobloter. Cette chanson vient d’un délire à la con. A l’époque, j’avais un peu plus de poids et en soirée j’ai commencé à danser torse nu à blobloter du ventre. Tout le monde était mort de rire. Et je me suis dit que c’était cool et que j’étais en train d’assumer mon corps. De m’assumer tel que je suis. 
On s’est tous vraiment marrés sur le coup, mais après on a réfléchi artistiquement à ce que ça voulait dire. En fait, certes, on est tous différents, mais on mérite d’être traités de la même manière et surtout, on mérite de voir de l’amour dans le regard des autres. 
Tous les corps ont une place sur les pistes de danse. On a tous droit au respect sur le dancefloor et dans la vie en général. Tout le monde mérite un petit peu d’amour dans sa vie. La tolérance. On a aussi créé un clip avec cette idée-là.
Pierre : On n’a pas longtemps réfléchi pour dire qu’il méritait assez vite d’être le nom de l’album.

Ça rajoute aussi une notion très dans l’air du temps. C’est aussi quelque chose dont on parle beaucoup, l’acceptation du corps, de l’autre, des genres.
Elie : Oui, c’est inclusif. C’est vrai qu’on a envie de parler de tolérance, c’est dans l’air du temps.

Je trouve que tout le monde a le droit à la parole et d’exprimer ce qu’il a envie de dire dans la tolérance… Tout tombe, tout se casse la gueule actuellement  justement parce que les gens restent trop enfermés sur eux-mêmes, trop égocentriques, et en oublient le respect des autres. Ça tourne mal. Regarde, putain, les fachos sont quasiment au pouvoir. Tu vois, c’est à cause de ce genre de pensées merdiques. 
Non, mais c’est vrai. Je vais pas faire de politique, mais cette bande d’excités fuck !

Pierre : En fait, peut-être, dès lors que tu dis que tout le monde a le droit au même respect sur Dancefloor, c’est déjà de la politique. (rire)
Tu sais, c’est comme tes enfants, s’ils font une connerie ou s’ils sont trop excités, au lieu de les engueuler bêtement, tu vas leur parler et leur demander: “ qu’est-ce qui se passe”. Ouvrir un blogue et essayer de comprendre d’où vient le problème…

Ce soir, vous allez donc jouer sur la scène de la Salle de la Cité. C’est une salle rennaise mythique, qui a une âme. Qu’est-ce que ça vous fait de jouer, ce soir, à la Salle de la Cité ? 
Pierre : C’est notre anniversaire, mec, ce soir.
Elie : Ouais. C’est ça, c’est la fête. C’est La Salle des Fêtes ce soir. Sérieusement c’est top, tu vois, on est Rennais, on aime cette ville, ça a du sens pour nous de faire la release party de l’album ici. Même si on est un peu stressés, enfin, c’est normal, on a envie de montrer notre univers aux gens. On sait bien que nuls n’est rois dans son putain de pays, tu vois. (rire)
Pierre : Et puis, on peut même dire qu’on est attendus dans notre pays… Il y a pas mal de personnes qui veulent nous voir sur scène et entendre l’album en live. On a surtout envie que ce soit une belle fête, avec tous les gens qui nous aiment depuis le début. Et ça résonne d’autant plus avec une salle mythique comme celle-ci. La Salle de la Cité, c’est La Maison du Peuple, en vrai…