[interview] 5 HORSES – « Try and Succeed »

Marc Verwaerde ouvre un nouveau chapitre en devenant 5 Horses, un nom apparu en rêve et choisi comme un geste d’ouverture. Plus qu’un changement d’identité, ce passage symbolise une volonté d’inclure pleinement les musiciens qui l’entourent et d’assumer une création plus collective, fondée sur la confiance et le lâcher-prise.
Son premier album, Try & Succeed, enregistre cette mue avec une sincérité remarquable. Conçu dans l’urgence et la fraîcheur de sessions resserrées aux côtés de Yann Arnaud (AIR, Phoenix, Syd Matters) et Olivier Marguerit (aka O, Syd Matters), le disque mêle folk-rock organique et textures plus contemporaines pour raconter une période charnière : le deuil de son père, la force de l’amour, et l’apprentissage d’un apaisement intérieur. Un album intime et infiniment délicat, porté par des émotions pleines d’âme.

Tu reviens sous le nom de 5 Horses : au-delà du rêve fondateur et de l’image des chevaux de Belle-Île, qu’est-ce que ce changement de nom a comme impact chez toi, dans ta façon d’écrire et de te présenter sur scène ?
Quand je présente mon nom d’artiste aux personnes que je rencontre, je me rends bien compte du pouvoir évocateur en termes symboliques et imagiers de ce choix, mais je dois bien avouer que je n’arrive pas moi-même à me figurer la réalité de 5 chevaux lorsque je prononce 5 Horses. Pour moi, 5 Horses, c’est la musique que je compose et que nous interprétons. Si j’ai retenu ce nom effectivement apparu en rêve, c’est avant tout pour permettre aux nombreux musiciens et artistes qui gravitent autour de ce projet musical de se l’approprier, chacun à leur manière, et au niveau qui leur convient. Quand je me présentais comme « Marc Verwaerde » sur scène, il me semblait difficile que mes compagnons de route puissent s’identifier au projet. J’ai le sentiment que cette vision inclusive s’accomplit à chaque concert depuis que j’ai fait ce choix.

Tu dis que 5 Horses inclut l’idée d’un collectif tout en restant un projet très personnel. Comment cet équilibre s’est-il concrètement construit en studio avec Yann Arnaud et Olivier Marguerit ?
Dans la chronologie des événements, l’enregistrement en studio, aux côtés de Yann Arnaud, et avec Olivier Marguerit, Olivier Legall, Jérôme Gras et Clément Febvre précède le rêve de ces 5 chevaux. Je pense qu’il y a une relation de causalité dans les événements : du fait de l’enregistrement collectif, du fait de ma détermination à lâcher prise le plus possible lors des enregistrements pour faire confiance aux choix artistiques de chacun des protagonistes, je pense que j’ai rêvé de ce changement d’identité.

Concrètement, l’enregistrement en studio s’est déroulé sur une période très ramassée, que j’avais pourtant bien préparée les mois précédents la session d’enregistrement, seul dans mon studio, à imaginer les quelques arrangements essentiels de chacune des chansons ainsi que leur structure. Je suis donc arrivé en studio avec une idée assez précise de chacune des chansons qui figurent sur l’album. Ceci étant dit, j’ai aussi décidé de remettre toute ma confiance dans les mains de Yann Arnaud pour tout reprendre à zéro. Son travail a été essentiel pour canaliser chacune des idées créatives que j’avais eues sur les maquettes sonores et les transcrire en véritable arrangement digne de figurer sur un album ambitieux.

En studio, nous avons travaillé d’abord autour de l’enregistrement de la section rythmique : Clément Febvre à la batterie, Jérôme Gras à la basse, et moi à la guitare acoustique. Puis, nous avons ajouté et ajouté des couches d’instruments (claviers, pianos, orgues, percussions, guitares électriques (celles d’Olivier Legall)), tout en conservant quelques idées farfelues que j’avais pu pondre avec mes synthétiseurs et ma guitare électrique dans mon home studio. Enfin, Olivier Marguerit est arrivé pour lier l’ensemble de ces sonorités avec des nappes synthétiques, car j’avais cette vision artistique (que j’ai toujours) d’une musique qui fait la synthèse entre le folk-rock classique et la musique des années 1990-2000.


Try & Succeed a été enregistré dans une temporalité très ramassée. Qu’est-ce que ce mode d’enregistrement t’a permis de mettre en valeur que tu n’aurais pas pu saisir autrement ?

En faisant le choix d’enregistrer sur un temps très court (3 jours de studio pour la section rythmique, 2 jours de claviers, 1 jour de guitares, 1 jour et demi de voix) sur une période de temps très ramassée (2 mois), je voulais absolument laisser toute sa place à la « fraîcheur » de la première intention. Et puis, je ressentais une forme d’urgence vitale à poser des choses, des idées, des sentiments, des émotions. Mettre tout ça hors de moi, transformer ce tumulte intérieur en production artistique communicable, le plus vite possible.

La musique, c’est ma manière de dire les choses qui comptent le plus à mes yeux. Tout ce que je ne sais pas exprimer avec des mots de tous les jours, je les couche sur le papier et y ajoute des mélodies. Si ça n’est pas enregistré, tout ça tourne autour de moi et me hante. Du coup, je n’envisage plus d’autre manière d’enregistrer que sur une période (très) ramassée, et d’autre format que l’album, c’est une question presque existentielle.


Plusieurs titres abordent le deuil et la disparition de ton père. Comment as-tu trouvé la justesse entre pudeur et nécessité de dire, notamment sur des chansons comme Everybody Leaves ou Goodbye, Father ?

Haha, je ne sais vraiment pas si j’ai trouvé la justesse, à vrai dire.
J’ai toujours l’impression que quelques-unes des chansons que tu évoques là sont un peu « limite ». Je pense que là c’est encore ma maladresse à l’oral qui me fait penser que ces chansons manquent de pudeur. En tous cas, je suis touché que tu voies une forme de justesse. Peut-être réside-t-elle dans ma manière d’interpréter les morceaux, auquel cas je saurais qui remercier, puisque l’une des immenses plus-values à travailler avec Yann Arnaud fut sa direction artistique lors des enregistrements de ma voix. Avant de passer en studio, je n’arrivais pas à interpréter « Everybody Leaves » sans avoir la gorge nouée. Yann m’a complètement accompagné dans une interprétation beaucoup plus apaisée, réconciliée avec le deuil.

Et puis, sur Father, je me suis dit que malgré la présence de Yann, je n’y arriverais pas seul. Alors j’ai fait appel à mon ami Hélio Flanders (du groupe folk brésilien Vanguart) pour m’accompagner. A deux, en live, nous nous sommes tenus la main et avons réussi à franchir cette montagne qui rend hommage à mon père, mais aussi au sien : j’ai l’impression d’être passé du personnel à l’universel grâce à ce duo.


L’album traverse aussi une période de naissance amoureuse, presque en miroir de la perte. Est-ce que l’amour, dans Try & Succeed, agit pour toi comme un refuge, un moteur ou une forme de renaissance ?

En réalité, l’enregistrement de l’album aux côtés de Yann Arnaud en janvier 2024 était prévu avant que mon père ne décède (en août 2023). La tracklist était composée de chansons d’amour (Love’s Everywhere, Perfect Love), de réflexions sur l’amitié (The Friendship Song) et de résolutions de questions existentielles (My Life Will Never be the Same Again). Il y avait aussi plein d’autres chansons (qui ont finalement été écartées). Puis mon père est mort, le 13 août 2023, et j’ai composé Goodbye, Better to be Alive, If You’re Not Here Anymore quelques jours à peine après son décès. Sont ensuite venus Everybody Leaves, Father, et enfin Try and Succeed. Nous avons retenu ces chansons car elles avaient davantage de réalité concrète au moment présent, plus de poids que certaines autres chansons initialement retenues.

Je ne peux pas m’empêcher de penser que cet album reflète très précisément cette période de ma vie entre août 2023 et mars 2024, où j’ai réussi à dépasser le deuil de mon père car j’étais entouré de mon « Perfect Love », de mes « Friends », et que partout où je posais mes yeux je voyais le « Love everywhere » :), que je savais que grâce à cette énergie qui m’entourais j’allais « Try and Succeed ». Cet album, c’est vraiment tout simplement une tranche de vie.


Tu évoques une “philosophie de vie” plus apaisée, qui accepte toutes les émotions. Est-ce que cet album marque un aboutissement personnel, ou plutôt un nouveau point de départ dans ton cheminement artistique ?

C’est une excellente question ! Depuis l’enregistrement de l’album, sont nées une vingtaine de chansons auxquelles j’essaie de donner un sens commun. Côté questions existentielles, il y a encore la question de la mort, celle de mon père, bien sûr, mais aussi la mienne, et le rapport à la vie qui en découle. Mais d’autres questions, plus générales, qui touchent à notre humanité, surgissent. Peut-être que c’est parce que je suis en mesure d’arrêter de me regarder le nombril pour davantage me tourner vers le monde qui m’entoure ?

Paradoxalement, j’ai le sentiment que les chansons les moins « intimes » sont aussi les moins universelles, les plus « gnan-gnan », les moins sincères. De toute façon, sur les 20, il faudra bien qu’il y en ait une petite dizaine qui sautent: elles ne sont clairement pas toutes suffisamment belles pour que j’aie envie de les fixer sur un support phonographique 🙂


L’identité visuelle, confiée à Elizeu Salazar (Lzu), prolonge le récit de l’album par le collage et le symbole. Comment vois-tu le dialogue entre ces images et ta musique ?

Pour moi, cette collaboration s’inscrit exactement dans le même registre que toutes les autres collaborations artistiques jusqu’à présent : de la même manière que j’ai remis toute ma confiance dans les mains de Yann Arnaud au moment de franchir le seuil du studio d’enregistrement, de la même manière que chaque musicien est venu poser sa patte sur chacun des morceaux, j’ai remis toute ma confiance dans les mains d’Elizeu, parce que notre premier travail commun sur le single « You are a Tree » (Elizeu Salazar m’a été présenté par Bruno Berle, qui chante cette chanson avec moi) avait été si fluide, si facile.

C’est incroyable, car dès que j’ai reçu la pochette de Try and Succeed, mon cœur a explosé, ma gorge s’est nouée, mes lèvres ont dessiné un sourire et j’ai eu les larmes aux yeux. Pour moi, Elizeu avait été puiser au tréfonds de la musique enregistrée quelque chose qui symbolisait PRÉCISÉMENT l’atmosphère globale de l’album. Évidemment, la solitude de cet enfant « abandonné » sur une chaise, mais aussi l’espoir de retrouver un jour la paix, enfin bref, je ne veux pas commencer à raconter ce que j’y vois moi, parce que je souhaite que chacun puisse s’approprier tout cet album et le faire complètement sien. Ce fut le cas pour Elizeu, qui eut carte blanche et qui retranscrit si bien son écoute attentive de cette œuvre.


Ton album Try & Succeed sortira en intégralité en avril avec le label Roy Music. Qu’aimerais-tu que le public ressente en découvrant les 14 titres cet album pour la première fois ?

L’honnêteté dans la démarche. Je ne sais pas vraiment quoi dire de plus. Je fais de la musique de la façon la plus sincère qui soit, sans jamais chercher à « convaincre », toujours en essayant de faire de mon mieux. A quarante-trois ans, sans un solide réseau de « connaisseurs du milieu parisien », chantant en anglais du folk-rock, je sais que je prends un chemin de traverse, un sentier de randonnée pas super fréquenté, et que je croiserai quelques personnes qui elles aussi ont fait ce choix de ne pas emprunter l’autoroute très visible. Je ne m’attends à rien qu’à profiter du paysage et du chemin, et ne cherche donc pas vraiment à séduire. Lorsque ces quelques personnes rencontrées en route écouteront ma musique, je veux qu’elles sachent que tout ce qui est là vient du fond du cœur et des tripes, et qu’il n’y a rien que j’enlèverais ni ajouterais à ce que j’ai écrit.


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