Avec Speakeasy, Cléa Vincent choisit d’affirmer une certaine vision de la délicatesse, avec une musique sans paroles. Un geste fort dans une trajectoire construite sur la chanson, l’amour du verbe et du partage. Dans cet opus pas de voix chantée ou parlée : seulement un piano, quelques pulsations, et l’espace laissé entre les notes. Speakeasy est un disque en suspension, une manière de dire moins pour écouter davantage les sentiments.
Le choix de l’instrumental pourrait passer pour un luxe ou une coquetterie d’artiste installée. Il n’en est rien. Ce disque a quelque chose de volontairement doux, infiniment frissonnant. Il aborde avec une efficacité surprenante une dramaturgie évidente avec le motif accrocheur de nous surprendre. Les six morceaux s’étirent, respirent, apaisent comme si Cléa Vincent souhaitait dissoudre toutes les tensions du monde. Le piano qu’elle maitrise à merveille brille plus fort.
Dans Draskapha, hommage au pianiste algérien Mustapha Skandrani (que la chanteuse a découvert grâce au coiffeur qui a pignon sur rue en bas de son immeuble) est aussi musical que philosophique : il s’agit d’une manière d’être au monde, attentive aux détours, aux rencontres imprévues, aux transmissions souterraines. Le clip, réalisé par le chanteur italien Roberto Cicogna, qui a eu envie d’enregistrer une voix off par-dessus le morceau, s’inspirant ainsi des films Nouvelle Vague qui philosophent sur la question de l’amour, ajoute une couche de discours, presque paradoxale dans un disque muet, comme si l’image venait rappeler que le silence n’est jamais vierge de sens.
Là où tant d’albums dits “intimistes” cherchent l’aveu d’intention, Cléa Vincent préfère dessiner l’émotion. On y perçoit sa mélancolie, son sens de la douceur, de la couleur, son goût pour les mélodies limpides, curieux, comme vu à travers la serrure d’une chambre secrète. Un amour musical curieux qui entrouvre un nouveau regard sur nos sentiments.
Cléa Vincent, une trajectoire guidée par l’instinct
Depuis quinze ans, Cléa Vincent avance à rebours des modes. De ses débuts dans les bars parisiens jusqu’au Bataclan, elle a bâti une œuvre fondée sur le partage, la circulation des idées, le mélange des genres, des personnes. Pop francophone, héritages 80s, bossa nova, chanson minimaliste : rien n’est figé, tout se transforme. La collaboration est pour elle un moteur, une manière d’éviter la répétition.
Ce qui traverse l’ensemble de son parcours, c’est une défiance douce envers la norme. Cléa Vincent ne s’installe toujours là où on l’attend pas. Album après album elle déplace légèrement le centre de gravité, quitte à nous désorienter. Speakeasy pousse cette logique à son point le plus dépouillé : après l’exubérance maîtrisée d' »Advitam Æternamour », elle choisit le minimalisme, le presque rien. Un disque composé dans un moment de bascule intime, qui semble moins vouloir raconter que simplement exister.
Formée au piano, revenue à lui après l’avoir longtemps laissé en arrière-plan, Cléa Vincent retrouve ici son premier langage. Mais ce retour n’a rien de nostalgique. Il s’agit plutôt d’une mise à nu savoureuse et d’un refus de saturer l’espace. « Speakeasy » est un disque que l’on traverse délicatement, par fragments.
En choisissant le silence partiel, Cléa Vincent nous rappelle que l’essentielle réside dans cette liberté artistique ne se mesure pas au volume sonore, mais à la capacité de s’écouter soi-même, même lorsque cela implique de ralentir, de douter, ou de disparaître un instant du champ lumineux.




